• Accueil
  • > Recherche : vieux ma famille mort

Résultats de la recherche pour ' vieux ma famille mort '

Le Livre de mes mères

 Celles qui ne devaient pas naître

« A votre avis, qu’est-ce qu’une faute ? 

« - La faute ? Mais c’est une carence de paroles, une impossibilité à dire, à s’assumer comme un être humain, un être de langage. »

Dialogue entre Nina Canault et le psychanalyste Didier Dumas (Comment paye-t-on la faute de ses ancêtres)

«  Le lourd silence de ceux qui tiennent leur langue, qui se terrent, qui n’osent respirer normalement de peur d’encourir la fureur du tyran, même lorsqu’il n’est pas là. »

Règlement de compte à Kensington, Allison Montclair.

Préambule

Ce travail n’est pas un travail d’histoire familial. Du moins pas dans le sens classique d’une généalogie. Ce que je vais écrire sur les femmes (et les hommes) de ma famille ne correspond pas à des faits vérifiés ni à une vérité historique.

Il s’agit plutôt de l’histoire émotionnelle et inconsciente, donc d’une certaine manière largement fantasmée après coup, lors de la transmission intergénérationnelle, de notre lignée matrilinéaire.

Cette « histoire » sous jacente de peurs, de croyances et d’interdits, consécutifs à de la violence, de la brutalité et de la honte, qui s’est transmise à bas bruit, de mère en fille, sans mots, sans conscience, de corps à corps, ces non-dits, ces non révélés, ces fantômes, impactent nos choix, nos identités et nos vies de filles, sans même que nous en ayons conscience.

Il est temps de sortir du silence ces traumatismes pour les guérir enfin…

Dire ce qui n’a pas été dit est une gageure.

Dire la peur, les larmes, les souffrances, la honte, la terreur lorsque cela n’a pas été possible de le dire lorsque cela s’est produit, lorsque cela appartient à des générations très anciennes, lorsque l’évènement qui a été à l’origine de ces émotions refoulées est tellement lointain qu’on l’ignore complètement, semble absolument impossible.

Et pourtant…

La mémoire transgénérationnelle passe par le corps. L’inconscient est un coffre inexpugnable qui conserve tout ce qui n’a pas été « digéré », toutes ces émotions négatives (la colère, la peur et la tristesse du deuil), et il le transmet aux générations suivantes.

Ce qui est inscrit en nous existe. Des ressentis, des croyances, des manières d’aborder la vie les rendent actuels et les mettent à notre portée pour peu qu’on s’y attelle. Cela apparaît lorsqu’on se voit faire ou dire quelque chose que l’on sait mauvais pour soi mais « qu’on ne peut pas s’en empêcher ».

On peut utiliser la créativité et une part de fiction pour remettre des mots sur des ressentis. L’important, c’est que l’émotion originelle soit entendue, les circonstances exactes ne sont pas importantes. Il ne s’agit pas d’un tribunal mais d’un soin, de réparation, de pardon.

Le récit ci-dessous est sombre.

Seules les émotions négatives marquent une lignée, car elles ont besoin d’être dites par le langage, d’être traitées et sorties des limbes par les mots pour avoir un sens et pouvoir « passer », s’évanouir. Les émotions positives, et j’espère, et je crois, qu’elles ont été présentes elles aussi, dans les vies de mes ancêtres, ont été vécues et dites de façon normales. Il est accepté de dire la joie d’un amour, du sourire d’un bébé ou d’une réussite. Elles ne sont donc pas refoulées et donc ne font partie que de la vie de celle (ou de celui) qui la vit au présent.

Elles ne se transmettent pas.

Donc, le récit que je vais donner n’est que la transcription de tout ce qui est à nettoyer dans ma lignée maternelle, et non le récit des vies de mes mères. Je ne parle que de ce qui s’est déposé ensuite dans leurs enfants, et donc en moi. Cela explique que ce soit assez terrible.

L’autre face, celle qui était lumineuse, a bien existé, mais elle leur appartient et je n’y ai pas accès. Il est d’ailleurs de ma responsabilité de générer la propre face lumineuse de ma vie.

Cela explique ce travail.

Il est important, en effet, que cela s’arrête enfin, pour retrouver la liberté de vivre, et la joie d’exister.

Pour moi, pour mes enfants et paradoxalement pour toute ma lignée, qu’elle soit passée ou à venir.

Pépé,

l’homme qui m’a autorisé à être femme

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

- Agnès,  ton grand père est mort.

- Pépé ?

- Oui

- Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Eglise que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

Désormais, j’allais vivre dans un univers dirigé et contrôlé par les femmes.

Féminité

A l’origine de ma féminité, de mon « être femme », il y a des mères.

Comme tous les êtres humains, ma vie a commencé dans le ventre d’une femme, par l’amour d’un homme, magie de la vie, union du principe masculin déposé là et du principe féminin qui l’attendait. Union de mon père et de ma mère pour créer un être différent et unique, qui aurait les racines de ces parents mais serait libre de développer ses propres frondaisons.

Dans le couple de mes parents, le Père n’avait pas droit de cité. Ainsi en avait « inconsciemment » décidé ma mère.

C’est ma mère qui m’a portée, mais sans la participation de mon père, évincé, comme souvent à l’époque du mystère de la grossesse, une affaire de femme… D’autant plus qu’il n’était là que comme une utilité. Ma mère ne lui permettant pas de prendre une place dans sa vie, mes parents ne formaient pas un couple, mais une association dans la quelle chacun avait un rôle qu’il remplissait honnêtement, mais où la tendresse n’existait pas. Mon arrivée n’était d’ailleurs pas une bonne nouvelle pour mon père, qui n’y a vu que des verrous fermant un peu plus sa prison.

Ces prémisses de ma vie, bien au chaud dans le giron maternel, m’a permis de me construire et m’a transmis son héritage tel qu’elle l’avait reçu de sa mère et celle-ci de sa mère, avec les histoires particulières de ma famille maternelles et les croyances qui s’y sont construites au fil du temps. Nichée au creux de son ventre, j’ai participé pendant 9 mois à toutes ses émotions, et j’ai vécu, comme tous les bébés, tout contre son inconscient.

Elle ne le savait pas, mais j’étais une fille. Et dans ma lignée maternelle, être une fille, cela avait de graves conséquences…

Une fois née, l’héritage des femmes de ma famille paternelle me fut aussi donné, en particulier par le regard tendre, affectueux et émerveillé de mon grand père, Pépé.

Ces deux héritages, contraires, ont modelé mon être femme, dans une guerre sans merci dans laquelle mes mères ont d’abord été victorieuses, m’imposant la négation de ma féminité et la haine de Soi parce que fille. Peur, terreur même, colère, tristesse insondable, tout m’a été transmis comme un héritage.

C’est cette histoire que je raconte ici.

Je suis donc issue, comme tous les êtres humains, de la rencontre de deux lignées de femmes qui ont vécu, au long du temps, un destin radicalement différent, opposé.

La famille de ma mère vient de L’Est de la France, l’Alsace et les Vosges, et certainement de plus loin encore à l’Est et au Nord de l’Europe. Ces régions ont été, au fil de l’histoire particulièrement martyrisées au gré des conquêtes et des volontés de puissance des princes de ce monde. Le petit peuple, en particulier, et les femmes parmi ce peuple, a payé le prix fort. Massacres, destruction des récoltes, confiscation du bétail, villages incendiés, et viols, étripages variés, crimes divers. Quelque soient l’origine des troupes, ce fut horrible.

Dans ce contexte, les femmes de ma famille ont subi le poids et les souffrances du patriarcat le plus brutal. Dans une société violente, où la peur et la brutalité règnent en maître, la compassion et l’amour n’ont pas beaucoup droit de cité.

Les hommes, impuissants face aux hordes armées (militaires, malandrins ou même force publique, qu’importe) reportent facilement leur hargne sur plus faible qu’eux. Enfermées dans un rôle de soumission et de victime, mes mères ne se sont pas aimées. Impuissantes à protéger leurs enfants et en particulier leurs filles de la violence du monde, elles se sont détestées. Elles ont haï leur nature de femme.

Ont elles été aimées ? Quand je vois l’ampleur de leur haine d’elles-mêmes et leur acceptation de leur esclavage, j’en doute. Elles ont aussi eu beaucoup de mal à s’aimer entre-elles, l’amour n’était plus dans leur langage d’être.

Non respectées, traitées moins bien que le bétail, dont on prenait soin car il avait de la valeur marchande, battues, violées, elles ont construit leur vie sur la certitude que cela était normal, pour ne pas devenir folles, pour ne pas être exclues de leur communauté, rejetées ou même tuées.

Elles ont transmis à leurs filles, de génération en génération, une haine de la féminité, du soi-femme, et une colère contre elles-mêmes qui les a emprisonnées dans un rôle de martyres, comme une malédiction. Leur seul recours, la religion et la respectabilité, les enchaînait dans ce rôle. « Supportez, ma brave dame, vous gagnez votre Paradis ».

Très souvent, j’ai ressenti cette condamnation sur ma vie, qui me rendait incapable d’être heureuse et impuissante à prendre ma vie en main… Très souvent, j’ai cru que ma vie ne pouvait dépendre que de la bienveillance d’un homme, sorte de prince charmant mythique qui n’arriverait jamais ou qui se transformerait très vite en crapaud. Mais l’espoir fait vivre… Sans cesse déçu, sans cesse renouvelé…

Dans le silence hypocrite de cette société bienpensante, elles ne pouvaient que se soumettre et refouler la colère légitime qui se levait en elles lorsque les hommes dépassaient les limites et se permettaient toutes les violences et les humiliations à leur encontre, sûrs de leur bon droit et parfois simplement ignorants et indifférents à la souffrance qu’ils généraient.

Mes mères maternelles ont éprouvé une colère immense qu’elles ont retournées contre elles. Une colère immense qui les ont amenées, aussi, à castrer leurs fils, une colère immense que j’ai hérité d’elles et que j’ai eu contre elles car j’ai refusé de partager leur soumission. Je leur en ai voulu d’avoir tant subi, d’avoir trouvé cela normal, acceptable, et de m’imposer cette attitude parce que j’étais une fille.

A côté de cela, mon Pépé m’avait fait passer le message, dans ses yeux bienveillants et dans ses bras respectueux, que non, cela n’était pas normal, que non, cela n’était pas bien, et que je pouvais vivre autrement que comme une servante des hommes. Une lutte de Titan s’est engagé dans mon paysage intérieur : quelle femme étais-je ? Qui étais-je ? Qui allais-je choisir d’être ?

Dans la lignée de ma famille, l’amour n’a pas eu droit de cité. Il a été broyé, humilié, ridiculisé et dévalorisé, utilisé uniquement pour la domination des hommes. Les femmes ont aimé et les hommes ont pris. Déçues, les femmes ont eu beaucoup de mal à s’aimer et à aimer leurs filles. La haine se soi s’est installée et transmise bien avant Arthémise…

 

Avant Arthémise

Les souvenirs familiaux ne remontent pas beaucoup avant mes arrière grand mères, nées dans le dernier quart du XIXeme siècle. Ce que j’ai pu apprendre par des bribes écoutées ici ou là dans les conversations des plus vieux que moi, ne remonte pas au delà.

Mais il y a inscrite en moi de bien plus vieilles terreurs, de bien pires souvenirs, qui se manifestent à l’occasion de rêves, de conscience modifiées ou de comportements aberrants. Vous savez, quand on sait très bien que l’on doit conduire sa vie d’une certaine manière et qu’on fait exactement le contraire ! Cet auto-sabotage qui vous coupe de la joie simple d’exister et de profiter des bonheurs de la vie, qui vous interdit l’amour d’un homme ou la réussite sous quelque forme que ce soit…

Cette croyance tellement ancrée en soi qu’on ne mérite pas de vivre, cette illégitimité à être aimée, cette désespérance de soi comme une évidence, cette destruction systématique du bonheur, je l’ai vécu pendant 50 ans et même un peu plus.

Les souffrances des vies de mes Mères connues sont elle-mêmes la conséquence de ces croyances. Elles les ont reçues et transmises, et se sont pliées à cette malédiction qui venait de très loin, parce qu’à leur époque, on ne se posait pas de questions, on ne se posait même pas la question du bonheur.

Le bonheur, c’était un truc de riches. D’hommes. Et généralement d’hommes riches, éduqués.

On n’avait pas le temps pour ces « bêtises là ».

Ma famille est issue, comme 90 % de la population mondiale, du peuple.

Ce peuple qui a toujours été au service des puissants et des oisifs. Parfois, il y avait un équilibre et une justice, et les riches protégeaient les pauvres, collaboraient en bonne intelligence et permettaient une société harmonieuse où chacun pouvait tracer son chemin et vivre une belle vie. Parfois non… Souvent non.

C’est d’ailleurs amusant de noter que, bien souvent, c’est lorsque les discours officiels sont le plus en faveur du peuple, que le peuple est le plus bafoué et l’élite la plus violente.

Au sein de ce peuple, petites gens, laboureurs et journaliers, colporteurs et petits artisans ruraux, les femmes ne devaient un sort enviable qu’à l’intelligence et à l’amour de leurs pères et maris.

L’amour rétablissait une sorte d’égalité de dignité et de droits là où la société avait établi une soumission absolue.

Et puis, il y a eu les aléas : les guerres, les maladies, la peste, les malandrins et les accidents. Ces évènements terribles qui impactent toujours plus les pauvres que les riches. Ces derniers ont un peu plus le moyen de se protéger là où les pauvres n’en ont aucun.

A cela, s’ajoute, pour les femmes et les enfants, les viols, les défauts de soin et les décès lors des accouchements. Il suffit de voir les cimetières anciens pour s’en rendre compte. Etre femme, c’était souffrir et mourir. C’était d’ailleurs écrit dans la Bible, alors…

Là aussi, ce furent les femmes des milieux populaires qui payèrent le prix le plus fort.

Dans la lignée de ma mère, originaire de l’Est, il y a fort à parier pour que les femmes de ma lignée aient subi les pires outrages. Ces régions ont été balayées bien trop souvent par les vents de la guerre, avec ses soudards laissés à eux-mêmes lorsque la solde n’arrivait pas ou lorsque les commandements ne les contrôlaient pas assez (ou les laissaient volontairement répandre la terreur pour affaiblir l’ennemi).

Ces soudards, donc qui mettaient volontiers les villages à sac, pillant, tuant et égorgeant à tout-va, sans négliger de violer d’importance tout jupon « baisable » qui passait à leur portée. Ils n’étaient d’ailleurs pas très difficile et cela allait de la petite fille à la grand mère, en passant par la femme enceinte.

Le pire, c’est que celles qui subissaient ces violences, et n’en étaient pas mortes, se retrouvaient « salies, déshonorées » et bien souvent chassées de leur famille, de leur village, de leur entourage, traités comme des pestiférées. Double peine.

Certaines devenaient prostituées, d’autres vagabondes… rares furent celles qui furent accueillies dans leur souffrances, soignées et ont pu reconstruire une vie. Elles étaient marquées du pêché, coupables, devenues immondes et vouées à l’exclusion du monde des gens « normaux ».

Un tel traitement, une telle condamnation sans appel, sans aucune miséricorde, n’a pu que laisser des traces terribles dans celles qui ont vécu cela et ont réussi, malgré tout à survivre… et à laisser des enfants derrière elles. Rebuts de la société, elles ont pu devenir les compagnes d’autres rebuts mâles, les seuls qui n’avaient pas le choix. Elles devaient s’en contenter, une vie sans homme étant suspecte et quasi impossible dans la société patriarcale, surtout lorsque l’on n’avait pas d’argent.

Pour donner un peu de sens à ce non sens, se mettait en place des croyances et des tabous, qui « normalisait » une situation de souffrance et de violence, pour ne pas devenir folle. En tout cas, il semble que ce fut le cas dans ma famille :

  • Les hommes ont tous les droits

  • Le viol est normal (les hommes ont des besoins et les femmes sont là pour cela)

  • On ne doit JAMAIS dire Non à un homme

  • Le bonheur n’existe pas (ou c’est pour les autres), variante : les femmes n’ont pas le droit d’être heureuses

  • les femmes sont au service des hommes

  • L’amour, c’est de la blague (sauf, éventuellement l’amour maternel ou grand maternel), et, s’il y en a, il est de toute façon sacrificiel

et :

  • Les femmes, c’est le Mal absolu. Elles sont stupides, méchantes et dangereuses. Elles ont toujours tord et créent, à elles seules, tout le mal du monde.

A cela, s’ajoute des ressentis réactionnels :

  • Les fils ne doivent pas devenir des hommes, toujours rester des petits garçons, pour ne pas devenir violents, méchants et dangereux. La colère contre les hommes responsables du malheur des femmes s’exprime dans la castration des fils.

  • Les filles doivent apprendre à cacher leur féminité, pour pouvoir exister. Leur féminité est déniée, ridiculisée, rendue honteuse. Ainsi, les mères, inconsciemment, essaient de protéger leurs filles.

  • Le monde est dangereux et il ne faut pas oser vivre. La soumission et la dépendance est le plus sûr moyen de survivre puisqu’on est totalement impuissant dans ce monde. On ne mérite pas d’avoir de la valeur : aucune estime de soi, ni confiance en soi n’est possible. Pas la peine d’essayer, de toute façon, on ne peut qu’échouer.

Le livre de mes Mères (suite)

Marie  (1899 – 1985)

 

Ma grand mère maternelle a été la plus merveilleuse des grand mères. Je lui dois les heures les plus douces et lumineuses de mon enfance.

De la même manière que pour mon Pépé qui m’a appris à nager dans les calanques des Lecques, me soutenant dans les vagues bleues de la Méditerranée pour que je ne boive pas la tasse, elle prenait soin de moi et m’a laissé de merveilleux souvenirs.

Les tartes à la rhubarbe et aux fraises des bois de son jardin, les tambouilles improbables que je faisais dans le grand bol en pierre du bas de l’escalier, les petits déjeuners qui sentent bon, les bains dans la grande salle de bains du haut dans lesquels j’avais l’impression de mourir et de renaître en même temps, son habitude de se faire les ongles en regardant la télévision, son élégance et son odeur (Rocailles de Caron mélangé à l’odeur de sa poudre rose), nos goûters sous la voute des Galeries Lafayette (ou du Printemps, je ne sais plus) où je devais bien me tenir, émerveillée par ce luxe : les plantes vertes, les petits tables nappées de blanc, la vue sur Paris et la lumière miroitante des vitraux de la coupole parsemant le salon de thé de mille couleurs, le métro nous bringuebalant sur des sièges en bois, les réveils au chant des oiseaux, le grand escalier au tapis rouge qui me fournissait des heures de jeu au gré de mon imagination, la découverte de la lecture (de Oui oui aux Club des 5 laissés là par mes cousins) dans le garage, à côté de la voiture noire de grand père, en me cassant des noisettes de la récolte de l’année, avec un marteau sur l’établi, dans une odeur de poussière, d’huile de moteur et de bonheur…

La liberté surtout. Je n’avais rien à prouver, n’étais obligée de rien, coupable de rien… Je pouvais être moi, insouciante et enfantine. Libre.

Elle m’aimait bien. Elle m’appelait sa « Sauterelle », j’étais vive et gaie avec elle. Pépé m’appelait « Lipette » parce que je faisais beaucoup de bisous.

Mes frères racontent qu’elle pouvait être sévère, et ils redoutaient sa grosse bague lorsqu’elle leur donnait une gifle pour les corriger. Cela m’a surprise. Jamais elle n’a levé la main sur moi. Mais si elle était plus exigeante avec ses petits-fils, elle les adorait tout autant que nous, ses deux petites filles. Elle a accueilli ma cousine petite fille et jeune fille avec générosité. Elle a proposé de prendre un de mes frères, impressionnée par la violence de son grand frère. Violence familiale qui devait lui rappeler de bien mauvais souvenirs et qu’elle ne supportait sans doute pas. Jalousie entre frères pas si grave qui s’est tassée en grandissant. Mon frère est resté chez nous.

Jamais elle n’a été autre chose qu’attentionnée, juste et affectueuse avec nous. Pleine d’humour aussi. Elle avait appris l’art de l’autodérision tendre qui donne de la légèreté à la vie.

C’était une femme intelligente (bien qu’elle n’ait pas été présentée ainsi dans la famille, elle avait une réputation de femme dévouée et sévère, mais pas forcément très futée. Or elle était bien plus raisonnable et sensée que mon grand père, qui, malheureusement, ne l’a pas toujours écoutée, et a fait de nombreuses erreurs de gestion financière, mais bon.)

Elle avait une manière bien à elle de faire passer les choses importantes, l’air de rien. Prenant de l’âge et de la sagesse, elle ne lâchait plus rien, souriante, et mon grand père a bien souvent été roulé dans la farine, mais avec beaucoup de tendresse et de gentillesse. Sans pavoiser, humble et modeste, elle était forte et solide et a mené sa vie comme elle l’a décidé. Elle n’a jamais été mièvre. Elle était fière et peu causante, mais je me sentais bien avec elle. Nous nous comprenions à demi mot, pas la peine de verbiage creux…

Je me souviens d’elle comme une femme élégante, toujours tirée à 4 épingles, sentant bon et souriante. Elle savait rire aussi, surtout quand elle était un peu pompette et qu’elle perdait un peu de sa dignité de bon ton.

Elle a fait partie des piliers de mon enfance. Sans elle et sans Pépé, je serai certainement partie à la dérive. Trop seule, trop triste et trop apeurée pour avoir envie de construire ma vie.

Jamais, petite fille, je n’ai imaginé à quel point elle avait traversé d’épreuves.

La vie ne l’a pourtant pas épargnée. Mais elle a relevé le défi avec panache.

A mon amour pour elle, je peux rajouter aujourd’hui de l’admiration.

 

Née hors mariage à une époque où cela faisait d’elle une « batarde » et considéré comme une honte absolue, battue par son père, elle a fait preuve d’une force de caractère impressionnante pour ne pas s’être effondrée.

A 16 ans, elle se retrouve orpheline. Quels qu’aient été ses rapports avec sa mère, la perdre a été certainement un drame. Elle se retrouve en première ligne.

Sa tante, Joséphine, Jojo, épouse Gustave après la mort de sa femme. Venue s’occuper du foyer pendant la maladie de sa soeur, elle prend soin des enfants de son mieux, mais l’atmosphère est sombre et violente. Il y avait un sacré passif, quand même.

Jojo a eu un fils hors mariage, Albert, en 1910. Son patronyme est Charbonnier… mais il y a de nouveau beaucoup de non-dit dans cette histoire. Il me semble assez étrange que dans un petit village des Vosges où tout le monde se connaît et où il doit être bien difficile de passer inaperçu dès qu’on y met le pied, la sœur d’Arthémise, qui s’occupe du foyer de la malade, ait pu avoir une aventure avec un homme sans que personne ne soit au courant… Quant à une aventure parisienne, je ne vois pas quel espace de liberté elle aurait eu pour aller flirter, après le travail à la boutique, la gestion comptable, les repas, les courses, le linge, les enfants, le ménage et j’en passe… Par contre, il y a, tout proche, un homme de 40 ans, qui ne s’est pas distingué par le respect des femmes…

Bref…

Albert héritera de la ferme des Bagard, au Ban-de-sapt.

Pour info, la dernière sœur Bagard, Léa, institutrice, épousera un directeur d’école qui sera viré de l’Education nationale en 1939 pour pédophilie… Mais cela c’est une histoire que l’on verra plus tard.

Léa n’aura pas d’enfants.

Revenons à ma grand mère.

Nous sommes en 1915. La guerre fait rage, mais Paris ne sera pas envahie. Les taxis de la Marne ont joué ce vilain tour aux boches. Le front s’est stabilisé et a commencé la grande boucherie de cette guerre qui a traumatisé l’Europe et pour longtemps.

La charcuterie familiale, avenue Daumesnil dans le 12 ème (au 258 où il y a encore une Boucherie – charcuterie?), marche bien. Mon arrière grand père devient riche. Il est célèbre pour ses pâtés lorrains et ses produits de qualité. Il travaille dur et mène son monde avec autorité. Il a désormais des salariés, même si les membres de sa famille peuvent encore donner un coup de main. Le petit paysan pauvre des Vosges qui est venu avec son baluchon et ses sabots à Paris a réussi. Il en est fier.

Paris, pendant la guerre, continue de vivre au rythme de la propagande gouvernementale qui assure que « nos p’tis gars tiennent les boches en respect, tout se passe bien sur le front, c’est presque des vacances. ».

Les boulevards et les bistrots sont pleins et les soldats en permission. Ils ne peuvent rien dire des horreurs des tranchées pour ne pas faire baisser le moral de l’arrière. Ce serait une trahison de la Patrie et cela leur vaudrait la cour martiale. Et de toute façon, ils essaient surtout d’oublier dans les plaisirs des filles et du vin. Juste contents d’être encore en vie, mais jusqu’à quand ?

Marie aurait été au lycée et aurait eu son bac. Rares étaient les jeunes filles de cette époque à avoir leur bac et même à prétendre faire des études au delà de l’essentiel : lire, écrire, compter du certificat d’études. Une prétention intellectuelle féminine était très mal vue, tant chez les bourgeois où les qualités d’une femme était d’être douce et soumise, avec des talents pour la broderie, l’aquarelle et le piano, que chez les gens du peuple. Une femme de la bourgeoisie reste oisive et s’occupe avec ses amies, et sa « langueur » (et parfois avec ses amants). Nul besoin de grande instruction pour cela. Jusqu’en 14-18, les problèmes pratiques sont gérés par une domesticité nombreuse et corvéable à merci : la bonne, la cuisinière, la bonne d’enfants, les femmes de chambre etc. quand on voit les robes de l’époque, on comprend qu’elles ne pouvaient même pas s’habiller seules quand bien même elles le voudraient. Channel révolutionnera un peu cela, créant des vêtements plus faciles (et confortables) en chipant des pièces dans la garde robe des hommes. Les femmes ont eu envie d’agir, de conduire leur propre vie sans être engoncées dans des corsets et des tonnes de fanfreluches, qui leur serrait la taille à étouffer. Son succès vient peut être aussi du fait parce qu’après la guerre, il est devenu compliqué pour ces rentiers appauvris de maintenir une telle domesticité. D’autant plus que les domestiques ont commencé à réclamer des conditions de travail décents à travers les syndicats… La révolution russe est passée par là.

De toute façon, au delà du certificat d’étude, la scolarité étant payante, la majorité des français se posait même pas la question, encore moins pour une fille. A 12 ans, il était temps de travailler. Les garçons n’étaient pas forcément mieux lotis que les filles. Même ceux qui montraient des dispositions à l’étude et étaient brillants comme mon Pépé, allaient rarement au collège. C’était une trop grosse dépense pour une famille modeste et cela enlevait de la main d’oeuvre aux champs ou à l’atelier à une époque ou la plupart des des artisans travaillaient en famille.

Mon arrière grand père Cuny avait d’autres ambitions pour ses enfants. Il était parti de sa campagne pour faire fortune, et entendait bien y réussir, et ses enfants après lui. Devenu aisé, puis riche, il acheta des biens immobiliers, des bois dans les Vosges, et il ne serait pas surprenant qu’il ait poussé ses enfants à étudier. Il donna une dot conséquente à sa fille, qui permit à mon grand père d’acheter sa première boutique.

Mais pour l’instant, en 1915, ma grand-mère, Marie, pleurait sa maman, et allait au Lycée. Elle a du passer son bac à 18 ans, en 1917.

Les femmes pendant la guerre ont dû remplacer les hommes partis au front et de nombreuses familles s’ouvrirent à l’utilité de faire passer le bac à leurs filles pour leur ouvrir des perspectives de carrières ou au moins, de pouvoir seconder efficacement leur mari dans leur activité professionnelle. La misère des veuves de guerre qui ne savaient rien faire pour gagner leur vie, et qui se retrouvaient en charge de leurs familles, était un spectacle suffisamment affligeant pour motiver les jeunes filles (et leurs parents) à leur faire donner une possibilité d’indépendance financière par le travail.

De toute façon, les programmes, adaptés pour elles, ne les préparaient pas vraiment à une carrière. De nombreuses manières semblaient incongrues pour une femme, comme les sciences ou le latin. Pourtant, à la même époque, la France comptait une grande scientifique, Marie Curie. Mais elle était polonaise…

De toute façon, les filles étaient destinées au mariage ou au célibat sacré (bonne sœur).

Cependant, le travail des femmes a été rendu concevable à cette époque, par la nécessité. Et cette petite porte n’a cessé de s’ouvrir tout au long du 20 eme siècle, grâce à la ténacité de quelques unes, et l’intelligence de certains hommes politiques en 1945.

Il ne faut pas rêver, en 1917, date probable de l’obtention de son bac par Marie, elles ont été peu nombreuses, généralement issues de familles aisées (cela coûtait cher) et uniquement dans les grandes villes. Il y avait à Paris 7 lycées qui acceptaient des jeunes filles. Les lauréates du Bac n’étaient que quelques centaines en France sur les 7 875 admis en 1917.

Cependant, je suis assez fière que ma grand mère ait fait partie de ces précurseuses (?) et cela ne m’étonne pas. Elle avait une intelligence vive et une finesse d’esprit que j’appréciais, même si je ne sais pas si les autres membres de ma famille s’en étaient rendus compte…

Donc, Marie, fille de charcutier prospère, a pu aller à l’école, au collège et au lycée. Elle réussit certainement et je pense qu’elle y trouve un vrai plaisir. Et elle peut aider son petit frère à faire ses devoirs.

En 1918, Marie a 19 ans. Ni son père, ni son frère n’ont été mobilisés. La charcuterie marche bien. Elle a une belle dot et elle vit dans le Paris des années folles. Elle se coupe les cheveux et porte des chapeaux cloches. Elle porte ces nouvelles robes qui laissent voir les chevilles sur des chaussures files à brides et talon bobines. Elle n’a plus de corset, et va voir ses amies pour prendre le thé ou une boisson un peu plus canaille. Cela dit, elle n’a jamais supporté l’alcool et avait la tête qui tournait avec un seul verre de vin. Elle avait le vin gai, au demeurant et riait et chantait volontiers lorsqu’elle avait un petit coup dans le nez. Ma mère et moi sommes pareilles. L’alcool désinhibe et laisse voir une nature bien plus rigolote que lorsque nous sommes sobres.

Bien sûr, elle ne fait pas partie de ces oisifs qui vont de fêtes en soirées et finissent de se ruiner à coup de champagne et de dîners fins, dans une ambiance de libération sexuelle où tout est permis. Cela dit, les hommes ont toujours été libérés sexuellement, cela ne changeait pas grand chose pour eux. Mon autre grand-mère, Louise, racontait que petite dame du téléphone alors à ses débuts, elle avait entendu une conversation des gens du « château » où deux mondaines gloussaient en évoquant leurs jeux à la soirée de la veille, jeu qui consistait à se peindre les fesses. Leurs arrières petits enfants artistes qui font des performances à poil et à peinture, n’ont rien inventé, en fait…

A 19 ans, on rêve et on se sent forte. On se promet d’être heureuse. Comme toute les jeunes filles de son âge, Marie a envie de vivre et de rencontrer un mari. En attendant, elle passe son baccalauréat et est sage et soumise à ses devoirs. Elle observe de loin ces jeunes qui s’affirment, couchent et méprisent ce vieux monde bourgeois rassis. La « faute » plane.

Cependant, il y a toujours eu dans les yeux de ma grand mère, cette lueur d’indépendance amusée et maligne. Un peu comme la musique de Caravane Palace.

Elle va toujours jouer avec le cadre pour ne pas subir sa vie et se faire, malgré tout, une place une place dans laquelle elle va se sentir bien. Se soumettre en apparence mais se jouer de ces gros lourdauds que sont les hommes pour vivre sa vie à elle.

Ma grand mère n’a jamais été une victime. Elle n’a jamais, non plus, renoncé à aimer. Et elle a su se respecter malgré le poids du patriarcat et l’égoïsme des hommes. Elle a traversé la vie avec dignité et beaucoup de sagesse.

Une autre « rumeur » que j’ai attrapé sur la jeunesse de ma grand mère (était-ce elle qui me l’a dit, ou une cousine de ma mère ?, je ne sais plus), c’est que Marie a été une fois ou deux, mannequin pour Poiray. Grande et mince, cela me paraît possible. Très « parisienne », ma grand mère a toujours fait attention à être élégante et bien habillée. Elle aimait les vêtements de qualité, bien coupés, sans ostentation mais qui « feraient de l’usage ». Elle me disait de toujours d’acheter des vêtements de qualité, même chers, car ils restaient longtemps impeccables, alors que les caprices de la mode pas chère devraient être renouvelés si souvent que cela revenait bien plus cher et donnait un rendu de « sac » après 1 ou 2 lavages. Je ne l’ai pas toujours écoutée… Mais il faut dire qu’aujourd’hui, même chers, les vêtements ne sont plus vraiment de qualité. Même en haute couture, c’est dire !

L’été, après la guerre, toute la famille retourne au Ban-de-Sapt. Paris est vidée de ses habitants de la haute qui partent en villégiature, et c’est la période des moissons et des foins dans les campagnes. On va donner un coup de main.

La situation s’est normalisée. Plus personne ne parle de la naissance hors mariage de Marie (pas plus que d ’Albert, d’ailleurs. C’est tabou. Le secret de famille se met en place.

Les vacances sont joyeuses. Les jeunes vont aux champs pour de grosses journées et se retrouvent le soir dans la joyeuse ambiance des moissons. La demoiselle de Paris comme les autres. Même échevelée sur la charrette où s’entasse le foin en une colline qu’il faut rendre stable, elle est élégante. Jolie, même. Elancée, des cheveux auburn coupés à la garçonne qui encadrent son visage, elle attire le regard des garçons. Dans quelle mesure, elle y était sensible, je ne sais pas.

Dans ces années d’après guerre qui a saigné la France, il ya encore trop de deuils, d’éclopés et de défigurés pour penser vraiment à la romance. Bien sûr il y a une revanche à prendre sur la mort et certains se sont lancés dans tous les excès. Mais pas Marie. Il ya trop de deuils dans les yeux des gens du village. Son oncle Arthur, le frère de sa mère et le seul fils des Bagard, et chez les Cuny, Jean Baptiste (40 ans), Eugène (47 ans), Alfred (20 ans), Céleste (21 ans) et Emile (25 ans) sont morts.

Les années folles, les excentricités, le nihilisme, cette révolte des jeunes oisifs et de l’Art, traumatisés par les tranchées auxquelles leur vie de bourgeois protégés ne les avaient pas préparés, ces revenus-de-l’enfer devenus sans foi ni loi, ce n’est pas pour Marie.

La violence, elle connait bien, Marie. Alors, elle est sage. Elle travaille de temps en temps à la charcuterie, étudie, fait son trousseau, ne se fait pas remarquer. Elle apprend à être élégante et tirée à 4 épingles (« c’est respecter les autres », me disait-elle), mais ne se croit pas belle. Elle est intelligente, mais n’y crois pas et se soumet. Pas question de se mettre en danger comme sa mère.

Mon grand père Henry, rentré de la guerre gazé mais entier, après les tranchées et Verdun, va profiter à fond de ses années de jeune dandy parisien… mais il est un homme. Et ils ne se connaissent pas encore.

 …

L’enfance de Marie a été douloureuse.

 

Son père la bat, lui reprochant consciemment ou non d’être la faute, la Cause de son mariage. Ambitieux comme il l’était, il espérait peut-être épouser une femme plus riche qui l’aurait aidé financièrement à monter son commerce ? Comme beaucoup d’hommes de son époque, il considère qu’Artémise, la petite paysanne vosgienne, a fait exprès de tomber enceinte pour le coincer, pour l’obliger à légaliser, à l’épouser.

C’est aberrant, vu d’ici, mais cela était tout à fait logique pour lui. C’est lui la victime. Elle lui a fait « un gosse dans le dos ». Alors elle doit « payer » la faute, supporter sa mauvaise humeur et ses coups, comme sa fille, le « résultat » de cette traitrise. Marie a donc été élevée dans l’idée qu’elle n’aurait jamais du exister et qu’elle était la cause du malheur de sa mère, de son mère et de tout le monde. Elle a relevé le gant. Mais elle a transmis cette croyance à ma mère et à moi, (et moi à mes filles) sans le vouloir.

 

A t’elle, malgré tout, aimé son père ?

J’en doute. Elle était solide et pas du tout masochiste. Elle a enfoui tout cela au fond d’elle-même pour pouvoir vivre. Mais à 80 ans passés, elle faisait encore des cauchemars où elle revivait les roustes qu’il lui donnait.

Son petit frère, lui, l’héritier, n’était semble-t’il pas logé à la même enseigne.

 

C’est mis alors doucement en place, dans ma lignée maternelle, la certitude que les femmes n’avaient pas droit au bonheur, qu’elles devaient servir les hommes, ne jamais leur dire NON (et donc que le viol est normal) et qu’elles n’avaient que des devoirs. Elles n’ont pas le choix.

 

Combien de fois ai-je entendu ma mère me dire que les hommes ayant des « besoins », il était absolument normal qu’ils prennent les filles à leur portée. Logique ! Mais ma mère, c’est encore une autre histoire…

 

L’ambiance de cette époque, en tout cas, pendant laquelle la bourgeoisie brulait ses derniers feux et écrasait de tout son prestige tous les humbles qui la servaient, était en totale concordance avec cette croyance familiale. Rien d’original.

 

Seul l’amour, le vrai, le souci sincère de rendre l’autre heureux, d’être heureux du bonheur de l’autre sans rien réclamer en retour, pouvait, dans cette ambiance, permettre une vie, je dirais sereine et normale. Il y a eu des familles respectueuses et heureuses à toutes les époques et dans tous les milieux. L’amour et l’amitié, l’attention à l’autre, l’écoute désinteressée, ont traversé les siècles parce qu’ils sont inhérents à la nature humaine et transcendent toutes les violences et les prises de pouvoir.

C’est un cadeau que certaines familles font à leurs enfants.

 

Malheureusement, cela n’a pas été le cas dans ma famille maternelle.

 

J’espère que Marie a été, au moins, aimée par sa mère. Mais je n’en suis pas sûre. Devenue mère, Marie n’a pas été tendre avec ses deux filles. Elle n’avait manifestement pas appris la douceur maternelle.

Marie se soumet, donc. Elle pense ne pas avoir le choix. Il va falloir faire son chemin en louvoyant pour ne pas se laisser détruire par un homme.

Elle observe, écoute le Paris des années 20 qui bruisse de vie et d’expériences dans tous les sens. Hemingway, Picasso, Giacométti… les créateurs étrangers viennent à paris. C’est le centre culturel du monde. La force de vie prend sa revanche après les horreurs indicibles de la guerre. Le mouvement Dada remet tout en cause, toutes les conventions et les contraintes. Puisque la guerre leur a fait vivre l’expérience du non-sens, de la folie, ils vont l’ériger en principe esthétique. Comment se réadapter à une petite vie bourgeoise après avoir vécu pendant 4 ans dans la boue, les rats et les cadavres ? La France est traumatisée. Il n’y a plus que le plaisir immédiat, compulsif, sans limites, pour combler le vide et la folie.

Dans les années 20, Marie, avec son chapeau cloche, sa robe taille basse et ses cheveux à la garçonne, rencontre Henri, dans les Vosges.

Henri est le petit dernier d’une famille alsacienne de petits industriels. Ils avaient une usine de teinturerie. La famille a quitté sa première usine en 1870 de Sainte Marie aux Mines pour rester français. Ils s’installent à St Dié. La tante de Marie, Léa, institutrice a une maison à St Dié également. Les jardins sont contigus. Les jeunes gens se remarquent et henri se met à fréquenter la maison où Marie vient en visite chez sa tante.

 

Il a fait la guerre, a été gazé à Verdun, mais s’en est sorti sans trop de mal. Bon vivant, prudent, tout sauf héroïque, conscient de la connerie qu’est cette guerre monstrueuse, il a attendu que ça passe, en essayant de rester vivant. Tuer des gens, qu’ils soient allemands ou pas, ce n’était pas son truc. Il savait qu’en face, ce n’étaient que des pauvres bougres comme lui. Il a refusé les médailles que l’on distribuait comme des bonbons dans un casque, le soir des grands attaques pour motiver les troupes, et les « promotions » au grade supérieur qui l’aurait mis en première ligne. Et donc premier à être tué. C’était cher payé pour la gloriole d’une barette.

Il racontait une anecdote qui le dépeint assez bien : Un jour, envoyé en reconnaissance dans le boyau d’une tranchée, il se retrouve nez à nez avec un allemand lui aussi parti en reconnaissance de son côté. Ils se regardent quelques secondes, et tous les deux, d’un seul élan, tournent les talons et prennent leurs jambes à leur cou pour regagner leurs lignes. Je ne sais pas ce qu’il a raconté à son sergent, il ne l’a pas précisé. Mais en tout cas, aucun des deux n’a eu l’idée de tuer l’autre. Ce qui fait qu’il y a peut être aujourd’hui des descendants de ce soldat en Allemagne, comme je suis, moi, en France en train de raconter cette histoire. Deux morts inutiles en moins.

 

Henri est né en 1896. Il avait 18 ans en 1914. Petit dernier d’une famille nombreuse, il a été choyé par sa grande sœur, Jeanne, et a un côté d’enfant gâté.

 

Arthémise

Arthémise est mon arrière grand mère. Je ne sais pas grand chose d’elle. Il y a dans la famille, un tabou puissant par rapport à cette femme, morte jeune, dans la trentaine, certainement de tristesse et de désespoir.

Arthémise a du naître vers 1880, dans un village des Vosges, alors face à l’Empire allemand qui avait arraché l’Alsace et la Lorraine à la France juste 10 ans auparavant.

Son père est fermier. A cette époque, l’exode rural a frappé les villages au bénéfice des bourgs dans les vallées. En effet, la vie est dure, dans ces montagnes de forêts de sapins, humides et sombres, aux fermes isolées et aux terres pauvres. Toute la famille est levée aux aurores pour s’occuper des champs et des bêtes, sans compter les soins aux petits, aux vieux et aux malades que l’on soigne avec des remèdes de bonnes femmes. Le médecin est loin et coûte de toute façon trop cher. L’hiver est glacial, la neige et le vent isole les villages, la tuberculose fait des ravages. L’arthrose aussi. Les vieux sont tordus comme de vieux troncs, les mains deviennent crochues. Encore, faut-il que l’on arrive à un âge avancé. La moyenne de l’espérance de vie est de 38 ans. La mort prenant son dû, massivement, dans les jeunes enfants, les bébés et les femmes en couches…

Mon arrière grand mère voit donc le jour dans une ferme de Ban de Sapt, fille d’un couple à la tête d’une famille nombreuse. Dans la famille, il y a aussi des schlitters1, des hommes des bois puissants (ils avaient une taille qui approchait les 2m) qui descendaient les troncs et le bois de chauffage, des forêts jusqu’à la ferme ou la scierie, juste avec la force de leurs jambes pour retenir le traineau qui pouvait peser une tonne ou plus. Ces ancêtres ont laissé un souvenir de force surhumaine, l’un deux aurait arrêté un wagon qui s’était détaché dans une gare. Il se serait juste cassé la jambe…

Bref, nous n’étions des raffinés ou des fragiles, dans la famille. Le quotidien de la ferme est dur. Le pays est pauvre. Le travail acharné est la seule possibilité de survivre. Cela devient la seule valeur importante.

Les fermes ont quelques vaches, des poules, un cochon, parfois quelques moutons. Les femmes doivent se lever les premières, raviver le feu, s’occuper de nourrir tout le monde, de prendre soin des animaux, de garder la maison à peu près propre, le linge, les habits du dimanche, et lors des travaux des champs, aider à rentrer les récoltes. Elles se couchent après tout le monde, sans que personne ne s’inquiète pour elles. Qu’elles soient enceintes, allaitantes ou relevant de couches, c’est la même chose. Alors, bien sûr, elles comptent les unes sur les autres, s’entraident et mettent en place une solidarité féminine. A condition d’être respectables. Celles qui oseraient déroger à la morale sociale se retrouveraient seules et méprisées, rejetées.

Les enfants aident aussi. Surtout les filles, parce que l’on envoie plus facilement les garçons à l’école pour le certificat d’étude. Futurs chefs de famille, ils doivent avoir un minimum d’instruction. Certes, depuis 1881-82, les lois Ferry rendent l’école primaire gratuite et obligatoire, mais les paysans n’envoient leurs enfants que lorsqu’ils le peuvent et certainement pas lorsqu’il faut tous les bras disponibles pour les travaux des champs, ou le soins au dernier né (la grande sœur peut bien manque l’école pour aider sa mère…).

L’homme ne chôme pas. Il travaille la terre. Il laboure, sème, récolte. Il coupe le bois et fait tous les travaux de force. Mais le reste du temps, il se fait servir chez lui, ou va au café, discuter avec ses copains.

L’alcool est alors le quotidien des hommes. La sociabilité et la stature sociale passe par le boire. Du vin mais surtout de la bière dans l’Est. Et puis des alcools forts que l’on distille soi-même (les bouilleurs de cru qui font l’alcool de patate, le Schnaps, ou l’eau de vie de Mirabelle),, le Picon-Bière, le Picon-Bière-Schnaps.

Les femmes et les pauvres boivent de l’eau. Les hommes de l’alcool. C’est même la preuve de leur virilité. Tenir l’alcool, offrir sa tournée est le moyen d’être intégré, de tisser des liens avec les autres hommes, d’assoir sa réputation.

Le curé a beau tonner du haut de sa chaire, il n’a qu’un auditoire de femmes et d’enfants. Les hommes, le dimanche, sont au café. Les fêtes du village sont généreusement arrosées et les repas ne se pensent pas sans vin ou bière sur la table. Sinon, cela veut dire que l’on est trop pauvre, que l’on est misérable. D’autant plus que les surproductions de la Belle époque rendent le vin très peu cher.

Or, l’alcool génère la violence et/ou l’abrutissement. La dépendance aussi.

Les jolies histoires d’amour finissent dans les coups et les hurlements…

Mais le vernis de « respectabilité », de bienséance, l’oeil acéré du voisin (et surtout de la voisine derrière son rideau de dentelle), font qu’on ne montre rien. C’est dingue comme on tombe facilement de l’escalier ou du tabouret à cette époque ! Et, si cela ne trompe personne, cela ne choque en tout cas personne. Il faut toujours sauver les apparences pour que la morale soit sauve, au risque d’être discriminé et expulsé de la communauté des gens « biens » du village : ceux qui savent souffrir en silence, dans la dignité, et cacher les désastres de l’alcool dans les replis moite du foyer, porte close.

Ah ! Les apparences ! Le mensonge porté à la perfection, comme un ultime héroïsme. Mentir, se taire, cacher ses blessures, pour sourire à la voisine et présenter le front uni d’une famille parfaite. C’est à qui sera la plus parfaite ! Et juger les autres… On était comme ça, dans la famille de mon arrière grand mère.

Or, ma grand mère, sa fille, vient au monde le 29 janvier 1899, à saint Dié. Je l’ai appris par internet. Personne n’a voulu le savoir et en parler dans ma famille.

Saint Dié, la ville voisine. Pas chez elle, comme toutes les femmes honnêtes. Parce que le bébé n’a pas de père. Arthémise est une fille mère. Elle a déshonoré sa famille. Malheureusement, elle n’y est pour rien, elle a cru son amoureux, a été trahie, mais personne ne s’en soucie.

Elle était si jeune, pourtant !

J’imagine mon arrière grand mère, jeune fille de 16 ans au frais visage entouré de bouclettes blondes, courtisée par un gars du village. Cela l’étourdit, la change du quotidien de la vie familiale, qui râpe, terne et épuisante.

Arthémise a été élevée dans une famille rude, avec un père taiseux et brutal et une mère affolée et soumise. Il n’y avait pas de tendresse ou de bienveillance envers les enfants, juste le devoir. Le père règne sur la ferme. Sans contestation possible ; L’homme a toujours raison, il sait. Il a le droit au respect et à la tranquillité. Les piailleries sentimentales des femmes ne l’intéressent pas. D’ailleurs, sa femme a au moins cette qualité d’être dure au travail sans se plaindre. Ses enfants devront faire de même.

Le quotidien d’Arthémise est donc entre le pis des vaches, à traire tous les matins et soir, les grains à donner aux poules, les mauvaises herbes du potager, la bouse et le purin à nettoyer, la cuisine et le ménage. Un travail de forçat, routinier, fatigant, sans reconnaissance, considéré comme normal. Comme celui de sa mère et de ses sœurs. Jamais le père ne s’inquiète de la fatigue ou de l’épuisement, pourtant si visible, de « ses » femmes. A 40 ans, entre ce quotidien et les grossesses, les femmes sont usées, vieillies, méconnaissables. Les femmes triment du matin au soir, au village, et les hommes vont prendre un bock avec ses copains au café du village. Comme partout ailleurs à la campagne, à cette époque. « C’était comme ça. »

Arthémise est l’ainée. Elle aimait bien l’école portant. Et l’instituteur l’avait encouragée car elle était loin d’être bête. L’école l’avait encouragée à s’ouvrir au monde. Le Monde au delà des collines, des vergers et des vaches. Un monde où les femmes pouvaient (le croyait-elle) choisir leur avenir, ou on n’était pas obligée de vivre la même vie que sa mère.

Alors, quand ce jeune homme vient lui parler de Paris, la ville lumière, de ses projets d’aller y chercher fortune, elle a les yeux qui brillent.

Il le voit et se dit qu’il y a là une possibilité de s’amuser un peu avant de partir, de se prouver sa virilité aux yeux des copains. L’oie blanche du village, il va la consommer toute crue avant de se frotter aux femmes élégantes et plus intéressantes de la Capitale. Il n’a aucun doute sur son charme…

Alors, il entreprend de la séduire. Comme un galop d’essai.

C’est si facile ! Arthémise s’enflamme. Pour la première fois de sa vie, on la voit, on l’admire, on lui fait des compliments, on est tendre avec elle ! C’est inattendu et merveilleux.

Le gars Cuny. Une autre famille de paysans.

Mais lui, il a de grandes idées, il veut s’élever au dessus de son rang social, partir à Paris, faire fortune. Il a du bagout, il sait parler et impressionne la jeune fille, timide et peu confiante en elle. Il a des rêves et comme elle n’est pas sotte, cela réveille en elle la possibilité d’une vie meilleure. Il l’entraine dans un monde imaginaire et merveilleux qu’il agite sous ses yeux comme un appât.

Il lit la presse, il s’est renseigné, organisé. Il a appris la cuisine familiale de sa mère et compte s’en servir pour devenir garçon charcutier, puis charcutier. Avec elle ! Avoir sa propre boutique, sortir de la vie de brute de sa mère, sortir de la boue et du crottin et marcher dans les rues de Paris avec de belles bottines de dame ! Et être l’aimée, être l’élue, celle qui sera sa femme et partagera ses succès…

Elle a l’impression de voir de l’amour dans les yeux du jeune homme, ce n’est que du désir, et elle y croit.

Elle aime ! Elle veut tellement aimer !

Et elle croit tous les mensonges sucrés qu’il lui sert. Les « je t’aime », les « Nous allons partir ensemble », les « Tu es si belle », « Tu me rend fou », « Embrasse moi, belle jeune fille »…

Des trucs éculés et si tristement banals qu’elle ne les repère même pas. Dans sa famille, on ne se souvient qu’elle existe que pour exiger les chaussons ou un verre de bière, et dépêche toi…

Elle est une fille sage, elle se défend, attend la demande officielle.

Le curé lui a bien dit de se méfier des garçons et de conserver sa virginité (comme la Vierge Marie) pour l’offrir à son époux devant Dieu. Mais, en fait, elle n’a aucune idée de ce que cela veut dire. Bien sûr elle a vu des saillies, et des coïts animaux. Elle vit à la campagne et a déjà assisté à des accouplements… mais quel rapport avec l’amour ?

Et puis, son amoureux est différent. Il l’aime. La respecte parce qu’il l’aime. Elle a confiance, il est différent, pas comme les autres… Alors, ce que dit Monsieur le Curé ne vaut pas pour son histoire…

Elle le connait tellement bien ! Ils ont joué ensemble quand ils étaient enfants. Se sont poursuivis dans les bottes de foin et ont été ramasser les myrtilles ensemble, pour les rapporter à leurs mères respectives en ayant prélevé une large dime au passage, la langue toute bleue…

Elle est heureuse. L’amour qu’elle découvre lui donne toutes les audaces et fait tomber la plupart de ses défenses. Elle compte sur lui pour respecter la dernière, celle qui fera d’elle sa femme. C’est si bon de se sentir aimée ! Elle lui fait entièrement confiance, il lui a promis le mariage. Lui a même raconté cette belle journée et combien elle sera belle sous son voile de mariée !

Personne dans la famille d’Arthémise n’a rien remarqué. Ni les yeux qui brillent, ni les mises plus apprêtées, ni les « visites » à une amie, ni les sourires rêveurs ou les petits retards, parfois, à ses tâches. Car elle est sérieuse, Arthémise. Elle continue à faire tout ce qu’elle doit faire à la ferme. Alors personne ne se rend compte qu’elle devient une femme amoureuse. Elle est utile et invisible comme sa mère et ses sœurs, comme les femmes de son époque…

Personne pour la prévenir du danger, pour l’avertir, lui apprendre à se faire respecter, à poser des limites et à les tenir, à même envisager un danger dans cette histoire. Personne, non plus pour la rassurer sur elle-même et sur le fait qu’elle est aimable et charmante et qu’il est normal que des hommes l’aiment, qu’elle peut choisir et ne pas se contenter du premier qui passe.

Alors, elle met dans cette histoire toute sa vie et son énergie. Elle pense que c’est un miracle qu’on la remarque, un miracle qui ne se reproduira plus. Un miracle qu’il faut saisir au vol au risque de mourir vieille fille.

Elle a du mal à y croire à cette histoire parce qu’elle ne comprend pas ce qu’il peut lui trouver. Elle est si terne et sans intérêt. Les autres filles sont tellement mieux qu’elle ! Elle a constamment peur qu’il finisse par se lasser et se détourner d’elle. Il y a tellement de plus jolies filles au village et dans les environs! Mais pendant un an, elle rêve les yeux ouverts, profite des yeux doux, des danses avec lui lors des fêtes du village, des mariages ou des baptêmes, des pressions discrètes sur la main, des serments chuchotés dans le creux de l’oreille, des petits bouquets de fleurs déposés devant sa fenêtre… Elle paiera cher cette année de bonheur aveugle.

Elle a 17 ans quand il lui confie qu’il va partir. C’est décidé, c’est pour dans quelques jours.

Elle est affolée. Il va l’oublier à Paris ! Là-bas les femmes sont bien plus belles et mieux habillées qu’une jeune campagnarde des Vosges ! Elle ne doute pas un instant que son amoureux est le plus beau garçon de la terre et que toutes les femmes vont essayer de le séduire. Elle va le perdre ! Elle ne se fait aucune confiance pour le garder… Elle va le perdre, elle en est sûre ! Elle panique.

Alors elle accepte le rendez-vous. Un rendez-vous d’Au revoir, dans un coin plein de papillons et de fleurs, à l’écart du village. On est en mai et le printemps déploie ses couleurs et sa douceur sur les bois et les champs. Il commence à y avoir des fraises des bois, les oiseaux s’en donnent à cœur joie et rivalisent de vocalises pour attirer leur âme sœur.

C’est donc avec son plus beau jupon et un peu de rose sur les lèvres (une « folie » qu’il lui a rapporté de St Dié, ça prouve bien qu’il l’aime !), jolie comme on peut l’être à 17 ans, qu’elle arrive au rendez-vous de son amoureux, en ce mois de mai 1897. Il fait beau. Quelques nuages passent dans le ciel si bleu.

Il est là, il l’attend. Il a un bouquet de fleurs des champs à la main, le regard un peu fiévreux. Elle est émue… « Comme il l’aime ! Comme il va souffrir d’être séparé d’elle ! »

Elle lâche toute retenue, elle qui était si sage se jette dans ses bras. Les fleurs volent et s’éparpillent pendant qu’il l’embrasse.

Après, tout va très vite.

1https://www.youtube.com/watch?v=4q828JIDJ5I

 

Le Livre de mes mères

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

- Agnès,  ton grand père est mort.

-Pépé ?

-Oui

- Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Église que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

A l’origine de ma féminité, de mon être-femme, il y a des mères.

Comme tous les êtres humains, ma vie a commencé dans le ventre d’une femme, magie de la vie, union du principe masculin déposé là et du principe féminin qui l’attendait. Union de mon père et de ma mère pour créer un être différent, et unique qui aurait leurs racines mais serait libre de développer ses propres frondaisons.

 Mais c’est ma mère qui m’a portée, qui m’a permis de me construire et m’a transmis son héritage tel qu’elle l’avait reçu de sa mère et celle-ci de sa mère, avec les histoires particulières de ma famille maternelles et les croyances qui s’y sont construites au fil du temps.

Nichée au creux de son ventre, j’ai participé pendant 9 mois à toutes ses émotions, et j’ai vécu, comme tous les bébés, tout contre son inconscient.

 Elle ne le savait pas, mais j’étais une fille. Et dans ma lignée maternelle, être une fille, cela avait de graves conséquences… Cela s’est inscrit en moi comme cela avait été inscrit en elle.

 Une fois née, l’héritage des femmes de ma famille paternelle me fut aussi donné, en particulier par le regard tendre, affectueux et émerveillé de mon grand père, Pépé.

 Ces deux héritages, contraires, ont modelé mon être-femme, dans une guerre sans merci dans laquelle mes mères ont d’abord été victorieuses, m’imposant la négation de ma féminité et la haine de Soi parce que « fille ».

C’est cette histoire que je raconte ici.

Je suis donc issue, comme tous les êtres humains, de la rencontre de deux lignées de femmes qui ont vécu, au long du temps, un destin radicalement différent, opposé.

La famille de ma mère vient de L’Est de la France, et certainement de plus loin encore à L’Est et au Nord de l’Europe. Les femmes de ma famille ont subi le poids et les souffrances du patriarcat le plus brutal. Enfermées dans un rôle de soumission et de victime, elles ne se sont pas aimées. Ont elles été aimées ? Quand je vois l’ampleur de leur haine d’elles-mêmes et leur acceptation de leur esclavage, j’en doute. Elles ont eu beaucoup de mal à s’aimer entre-elles, l’amour n’était plus dans leur langage d’être.

Non respectées, traitées moins bien que le bétail dont on prenait soin car il avait de la valeur marchande, battues, violées, elles ont construit leur vie sur la certitude que cela était normal, pour ne pas devenir folles, pour ne pas être exclues de leur communauté, rejetées, tuées.

Elles ont transmis à leurs filles, de génération en génération, une haine de la féminité, du soi-femme, et une colère contre elles-mêmes qui les a emprisonnées dans un rôle de martyres, comme une malédiction. Leur seul recours, la religion et la respectabilité, les enchaînait dans ce rôle. « Supportez, ma brave dame, vous gagnez votre Paradis ».

Très souvent, j’ai ressenti cette condamnation sur ma vie, qui me rendait incapable d’être heureuse et impuissante à prendre ma vie en main… Très souvent, j’ai cru que ma vie ne pouvait dépendre que de la bienveillance d’un homme, sorte de prince charmant mythique qui n’arriverait jamais ou qui se transformerait très vite en crapaud. Mais l’espoir fait vivre… Sans cesse déçu, sans cesse renouvelé…

Dans le silence hypocrite de cette société bienpensante, elles ne pouvaient que se soumettre et refouler la colère légitime qui se levait en elles lorsque les hommes dépassaient les limites et se permettaient toutes les violences et les humiliations à leur encontre, sûrs de leur bon droit.

Mes mères maternelles ont éprouvé une colère immense qu’elles ont retournées contre elles. Une colère immense qui les ont amenées à castrer leurs fils, une colère immense que j’ai hérité d’elles et que j’ai eu contre elles car j’ai refusé de partager leur soumission.

Je leur en ai voulu d’avoir tant subi, d’avoir trouvé cela « normal et bien » et de m’imposer cette attitude parce que j’étais une fille. Mon Pépé m’avait fait passer le message, dans ses yeux bienveillants et dans ses bras respectueux, que non, cela n’était pas normal, que non, cela n’était pas bien, et que je pouvais vivre autrement que comme une servante des hommes.

Une lutte de Titan s’est engagé dans mon paysage intérieur : quelle femme étais-je ? Qui étais-je ? Qui allais-je choisir d’être ?

Dans la lignée de ma famille, l’amour n’a pas eu droit de cité. Il a été broyé, humilié, ridiculisé et dévalorisé, utilisé uniquement pour la domination des hommes. Les femmes ont aimé et les hommes ont pris. Déçues, les femmes ont eu beaucoup de mal à s’aimer et à aimer leurs filles. La haine se soi s’est installée et transmise bien avant Arthémise…

Arthémise, épouse Cuny

1881 (?) – 1915 (?) Morte à 34 ans

Arthémise est mon arrière grand mère.

je ne sais pas grand chose d’elle.

 

Changement de paradigme, ça gratouille ou ça chatouille ?

Petite histoire du paléolithique.

Oui, je sais, j’aime bien cette période, mais c’est qu’elle me parait très utile dans nos temps bouleversés.

Après 30 000 ans de stabilité écologique, les hommes et les femmes du paléolithique ont dû faire face à un bouleversement radical de leurs conditions de vie. Ils sont entrés dans le mésolithique, une période d’environ 5000 ans, pas très confortable, dans laquelle ils ont dû survivre sans tout ce qui leur paraissait naturel et indispensable. Heureusement que certaines personnes ont compris les changements en cours et ont inventé d’autres façons de vivre (le néolithique), sinon, nous n’aurions pas existé. La terre ne s’en serait pas portée plus mal, remarquez… Mais il semble que nous soyons coriaces et nous avons toujours trouvé le moyen de survivre et de nous multiplier de surcroît !

Cela me fait penser à aujourd’hui…

Donc revenons à nos mammouths…

Des mammouths qui n’apprécient guère le réchauffement de l’Europe, la disparition des glaciers et des grandes plaines herbeuses dans lesquelles ils paissaient tranquillement au profit de forêts encombrantes avec leurs troncs et leurs branches et de plantes nettement moins goutues. Avant, c’était open bar, et aucun animal, ni même l’homme, n’osait attaquer ces mastodontes à la peau épaisse recouverte de fourrure impossible à transpercer (en tout cas pas avec un bout de caillou au bout d’une lance). C’était cool, mais cela devenait un peu chaud pour leur cuir poilu… Bref, les mammouths ont commencé à remonter vers le nord. Les derniers se sont retrouvés en Sibérie, où il y en a quelques spécimens congelés qui font aujourd’hui la joie des scientifiques.

Mais il n’y avait pas que des mammouths qui offraient leurs tonnes de viande fraiche ou congelée (en saison froide) aux tribus humaines. Les cerfs géants, les rhinocéros laineux, les antilopes Saïga et les rennes désertent peu à peu et remontent vers le nord ou disparaissent.

A la place, de nouvelles espèces s’installent dans des forets plus denses, les vallées sont envahies par la mer, les 4 saisons s’installent. Ces nouvelles espèces ont le mauvais goût de courir bien vite, de se cacher dans les fourrés, et surtout d’être un peu maigres avec rien à rousiguer dessus quand enfin on a réussi à en choper un exemplaire. (note de l’auteur: rousiguer est un idiome familial qui veut dire récupérer un peu de viande sur un os maigrement pourvu de chair, on rousigue l’os du gigot quand tout le monde est servi)

Bref, c’est comme passer d’un Picard approvisionné de tonnes de barbaque et ouvert 8 mois sur 12 (à peu près), dans lequel on se sert quand on veut pour gratis, à …. rien, en fait. Désormais, au lieu d’aller se servir sur la carcasse gelée, on doit courir après la bête, suer sang et eau, se prendre des branches dans la figure, viser, réussir son coup (ou pas), se battre avec les mecs de la tribu à côté qui vont prétendre qu’on est sur leur terrain de chasse, ou avec un pote qui l’a « vu en premier », « si », « non », « si », « non », (etc)… pour enfin rentrer au camp avec un truc sur lequel il y a un dé à coudre à manger (c’est pour vous donner une idée, les dés à coudre n’ayant pas été inventés… quoique…) alors qu’il y a 30 à personnes à nourrir. Malaise.

Imaginons ce jour de -15 000 ans, dans une yourte de défense de mammouth un peu défraichie (on ne trouve plus de pièces de rechange), c’est le printemps, il fait doux et les oiseaux, ces stupides animaux minuscules et difficiles à attraper (et sur lequel il n’y a pas grand chose à manger) chantent.

- Je vais chercher à manger. Femme-médecine, dis moi où les esprits t’ont dit qu’ils ont déposé l’animal ?

- Je ne sais pas trop. c’est confus.

- Avons-nous déçus les Esprits, qu’ils nous mettent à l’épreuve ? Cela fait 2 jours que nous n’avons rien mangé.

- Tu exagères, s’exclame prudemment un jeune homme occupé à tester des fruits. Ada et moi, nous avons rapporté des trucs à manger.

- Ouais ! et Umi a été malade et a tout vomi ! génial ! Tes trucs, tu te les gardes. Moi je fais comme d’habitude. Un renne ou deux doit bien se balader par là…

- Ça fait un bail qu’on n’en pas vu… dit une voix chevrotante au fond. De mon temps, c’était autre chose. Mais les jeunes sont exigeants, ils ne savent faire aucun effort! Les Esprits nous écoutaient, nous… Le reste se perd dans un murmure…

- Femme-médecine, que te disent les Esprits?

- Les choses changent…

- Oui, ça on a vu. Mais mon père, mon grand père ont toujours trouvé de la viande, j’en trouverai aussi. On n’a pas le choix. Grand chef blanc (moi) va trouver la solution.

- Ben … si, on peut faire autrement, ose le jeune boutonneux aux cheveux longs. (ce n’est pas un stéréotype, mais essayez de manger n’importe quoi dans une nature nouvelle, pour voir si c’est comestible, et vous me direz si vous finissez pas par avoir des boutons… hein ?)

- Tais-toi, espèce d’Amish ! On ne va pas revenir au Moyen-Age ! On va faire comme si rien ne change.

- Ça ne va pas marcher…

- Espèce d’écolo de mes fesses, je vais t’apprendre ! On va continuer à croire à la croissance (des gros animaux), à croire que rien ne change parce que, nous on est habitué et qu’on n’a pas le choix, et que ça nous arrange . Il suffit d’optimiser notre quête pour que les Esprits nous disent où chercher…  Comme La tribu des Quatquarante de la haute colline, là bas. D’ailleurs on ne les a plus vus depuis longtemps… Vous avez des nouvelles ?

- Le dernier est mort de faim hier. Ils avaient fait des réserves de leur dernier mammouth, mais il a tout pourri avec ce temps.

- On s’en fout, suivez moi, on continue tout comme avant ! Celui qui râle et qui met un GJ, je lui enlève un œil (ou une main).

Et c’est ainsi que le premier chef et la première violence sociale de domination est née.

S’est ensuivi une période sombre de l’humanité, le mésolithique.

Parce que bien sûr, espérer un gros gibier qui n’existait plus cela ne risquait pas de nourrir qui que ce soit! Famines, concurrence (on dirait compétitivité), malnutrition, violence, vols, viols, bêtise et maladies se sont répandues sur le monde. Plus question d’art, de musique ou de philosophie, le chef, c’est celui qui tape le plus fort. Plus question d’amour non plus, c’est la brute qui choisit sa femelle, dans le clan parce qu’on aime pas les autres clans (inceste et mariages en famille, tares en pagaille), on vit dans des huttes quand on sait encore les faire (ben oui, on n’a plus le temps d’apprendre les choses aux jeunes, il faut passer tout son temps à la chasse ou à la cueillette pour survivre) , on se protège dans des cavernes malsaines. Et puis on reste sur son terrain de chasse car ailleurs fait peur… et les étrangers aussi (on leur tape dessus avant d’apprendre leur potentiel savoir, et puis parfois on les bouffe, variante, on leur prend leurs femmes encore baisables, ça romp la monotonie). C’est un gibier facile…

Le progrès est en marche: les hommes se battent pour se prendre les uns les autres les maigres ressources de la chasse, et de la pauvre cueillette de ceux qui ne partent pas chasser. La hiérarchie est apparue, non pas sur le mérite ou la sagesse, mais se fonde sur la force physique au détriment de l’intelligence. L’inégalité devient une structure sociale. Faibles, femmes, handicapés, enfants doivent se soumettre au chasseur et au guerrier, le séduire et se lier à lui pour pouvoir manger. Il faudra de longs siècles pour que l’intelligence reprenne le pouvoir et encore ce ne fut pas tout le temps…

Mais ce progrès a aussi amené la technique, qui au néolithique a permis à l’humanité de s’en sortir en créant la nourriture, puis les objets nécessaires à la vie de la communauté. L’homme a pu travailler et produire les richesses que la nature ne lui donnait plus. On a été chassé du jardin d’Eden, mais on est devenus puissants.

Et l’humanité a repris sa route. Pour le meilleur ou le pire. Ce fut notre histoire

La religion, la philosophie, la sagesse ont posé des valeurs qui ont posé des limites à cette puissance humaine pour éviter le danger de la toute-puissance. Le chevalier protégeait le faible, aimait et respectait sa dame, le religieux soignait les malades et accueillait les étrangers, le mari recréait une égalité amoureuse avec son épouse pour fonder un foyer heureux, le père éduquait ses enfants dans le respect d’eux mêmes et des autres. Pendant longtemps, il y a eu une sorte d’équilibre entre la nature et l’homme.

Beaucoup s’en foutaient, profitaient de leur domination, se permettaient violence et massacres en appliquant la loi du plus fort ou plutôt leur propre loi. Certes…

Mais globalement, on a inventé la morale pour éviter les grosses dérives. On a construit des valeurs qui ont tissé un équilibre social.

Aujourd’hui, on est arrivé au bout de ce système.

Les dominants sont arrivés à tout contrôler, y compris les institutions vecteurs de morale, de valeurs. L’individualisme et l’égoïsme se moquent des valeurs sociales. Les religions sont moquées ou versent dans l’intégrisme, la philosophie est ringarde, la sagesse est trop lente pour être utile. La pensée est devenue impossible dans un tourbillon d’accélération et de perte de repères qui nous arrache à notre humanité et à notre réel terrestre. Le langage est dévoyé, le chiffre a remplacé le mot. Or, c’est le langage qui permet l’humanité.

Et surtout, la prédation des dominants sur notre environnement terrestre a atteint les limites du supportable.

Comme les mammouths il y a 15 000 ans, ce qui nous permet de vivre, de nous nourrir et de penser à un avenir vivant pour nos enfants va disparaître. Cette manière de produire, agressive, dominatrice, égoïste et concurrentielle aboutit à la destruction de toute production. Parce que nous ne pourrons pas vivre avec une planète à 2 degrés de plus (notre flore et faune  n’auront pas le temps de s’adapter, il y a 15 000 ans, cela a pris 2 000 à 3000 ans ), avec des terres asséchées et stériles à cause des intrants chimiques, des villes submergées et paupérisées, des océans vides et toxiques, des régions entières irradiées par des accidents nucléaires, des pandémies récurrentes, et j’en passe…

Certains craignent la surpopulation. Je pense que ce qui arrive va les rassurer. Des morts il y en aura !

Les dominants pensent que seuls les pauvres vont subir tout ça. Ils se trompent. Nous sommes liés dans la même humanité, ils ne pourront pas s’en extraire. Leurs enfants seront peut être les premiers à le subir car ils ne pourront prétendre à la solidarité qui, seule, sauvera les pauvres.

Car il nous faut changer. Et nous sommes en train de changer.

Renoncer à notre délire de puissance et accepter que la mondialisation est une connerie qui nous détruit. Rentable à court terme mais désastreuse à moyen et court terme. Que l’entreprise n’est pas l’alpha et l’oméga de notre monde, surtout lorsque son but n’est plus de produire et de donner du travail aux gens mais de distribuer des dividendes aux actionnaires, à n’importe quel prix.

On ne peut plus produire à des milliers de kilomètres des produits (bien souvent inutiles, en plus), on ne peut plus massacrer la terre et les animaux d’élevage avec une agro-industrie à gros rendements et qualité toxique, on ne peut plus réduire des population en esclavage (parce que c’est rentable d’avoir une main d’œuvre pas chère), on ne peut plus détruire les océans pour alimenter des poubelles de supermarchés, ou produire des plastiques qui vont finir sur le 5eme continent pour que des star uppers puissent se payer des Mazératis polluantes, on ne peut plus …

On doit changer.

On a le choix.

Arrêter de croire ces élites qui sont devenues stupides, obsédées par les profits à n’importe quel prix.

Arrêter de croire ces experts soumis aux puissants qui mentent à la demande.

Arrêter de penser que les scientifiques qu’on nous montrent à la télé ont une vraie légitimité, simplement par leur titre ronflant.

Arrêter de croire qu’il est impossible de changer et de vivre autrement. Que changer revient à vivre dans l’inconfort et la précarité, qu’on aura froid ou faim ou qu’on sera vêtu de peaux de bêtes… Au contraire, c’est ce monde de croissance, de rentabilité, de mondialisation, d’investisseurs et de multinationales qui va faire vivre 90 % de la population mondiale dans la misère. Sans les peaux de bêtes, ça, c’est réservé aux riches, friands de fourrures.

Changer, c’est au contraire, s’organiser ensemble pour vivre confortablement, dans l’entraide (tiens, j’ai plein de tomates dans mon jardin, tu en veux ?) et la solidarité (ta machine à laver a un souci, viens laver ton linge chez moi pendant que Mathias va réparer ta machine). Dans la débrouille et l’innovation (tu as vu ma nouvelles éolienne ? avec mes panneaux solaires, et l’éolienne du village, j’ai assez d’énergie pour mes appareils électriques), de la récup et de la créativité (ouais, c’est ma voiture ! j’ai enlevé le moteur thermique et Bébert m’a mis celui là, tout écolo) et profondément humain (oui, c’est Djemel et Nikita, de super artisans, ils savaient encore forger des outils, bien utile! et Paquita est une maitresse d’école géniale, avec Marius qui n’est pas mal non plus. Quant à Françoise, qui vient de Paris, elle est adorable avec Mémé Louisette et les vieux du village. Depuis que l’Ehpad a fermé, on en a créé un autre, autogéré. Il fait aussi garderie pour les petits. Ça, c’est l’école, avec un jardin et un atelier, et un espace de lecture. Là, c’est le jardin potager du quartier, et puis là, l’éolienne qui nous permet de ne pas trop consommer d’énergie nationale. Et là, ce sont les troquets, les guinguettes et les jolies boutiques où on se retrouve pour passer du bon temps et trouver ce dont on a besoin…

Et ça ?

« Ah, ça ? C’est l’ancien supermarché avec son parking. C’est devenu une salle de sport. Le parking, on a enlevé le béton (recyclé ailleurs) et on en a fait un jardin. Ben oui, il n’était plus assez rentable, alors il a fermé. On s’est retrouvé bien embêté, alors, on s’est organisé. On pouvait pas aller faire 30 km pour faire nos courses, l’essence était trop chère et rationnée! Et ça ? C’est l’atelier informatique. On recycle tout ce qui ne nous sert plus au quotidien (télé, portables, pc…) pour les remettre au poil et rester en lien avec les autres. On a eu envie de tout regrouper dans un lieu unique, comme ça on s’entraide et c’est plus sympa. Parce que le reste du temps, entre nous, on se voit tout le temps, pourquoi s’envoyer des sms ou des mails ? La télé? On n’a plus le temps avec les apéro et les fêtes, et puis, c’était devenu tellement nul… Par contre on a un ciné club et un théatre. Et un conservatoire.

Voilà, je vous laisse rêver… Au nouveau paradigme.

La vie, c’est le mouvement. Restons dans la vie. Ne choisissons pas le néo-libéralisme mortifère qui veux que rien de change… N’ayons pas peur. Nous n’avons rien à perdre.

Bises

Dessine moi un monde d’après

Je viens de lire un interview de Boris Cyrulnik

Il a raison.

Sauf sur son analyse du passé de l’humanité. Nous n’avons pas toujours été dans la logique d’aujourd’hui, avec une vision progressiste de l’évolution, allant du moins au plus. Du primitif, proche des bêtes, au raffinement humain du civilisé, intelligent et amélioré… parce que si les horreurs que l’on observe aujourd’hui sont de l’ordre de l’amélioration, je veux bien manger mon chapeau… Il y a eu deux périodes très différentes dans l’histoire de l’humanité.

Pendant 30 000 ans ( en gros, le paléolithique supérieur, de 50 000 à 15 000 Av JC environ, moins le mésolithique qui a été plus compliqué), nous avons mis en place, nous les humains, une société de collaboration et de solidarité dans le respect de notre environnement, dans l’égalité (c’est à dire sans que la domination soit un mode de fonctionnement).

Ce fut possible parce que les ressources vivrières étaient si abondantes qu’elles rendaient la concurrence et le conflit inutile. Les conditions de vie difficile d’une humanité fragile et peu nombreuse rendaient le conflit totalement inopportun : quand la vie est menacée, on se serre les coudes.

Puis de 15 000 ans à nos jours, nous avons été confrontés à une pénurie vivrière (le gros gibier s’est raréfié, puis a disparu, les carcasses des animaux morts ne se conservaient plus de longs mois mais se putréfiaient très vite, le niveau des mers a remonté, isolant les communautés humaines et réduisant le potentiel alimentaire et les solidarités entre clans, le milieu animal et végétal a changé et les anciennes habitudes alimentaires ont du s’adapter (moins de viande et plus de végétaux), la concurrence sur les terrains de chasse est apparue…) qui a généré une société de la hiérarchie, de la compétition du plus fort et de la domination pour s’arroger les ressources, dans une exploitation de l’environnement à tout prix, période qui arrive à une impasse : la nôtre. L’homme, qui s’estimera trahi par la nature, ne respectera rien et voudra dominer cette nature, puis le monde et les autres. (Entre parenthèse, il a inventé les religions pour les mettre à son service au lieu de respecter la spiritualité et le lien au divin).

La vision progressiste qui est devenue un lieu commun aujourd’hui pose problème, non seulement parce qu’elle est sans doute fausse, mais surtout parce qu’elle nous coupe d’un héritage autre que celui de la violence, et d’un imaginaire réaliste pour inventer notre propre futur.

Non, les êtres humains n’ont pas besoin d’avoir un chef à qui obéir pour bien fonctionner ensemble. Elle fonctionne bien mieux avec des leaders de savoirs et de sagesse qui guident et organisent le débat que l’on a appelé par le suite démocratique. Une sorte de démocratie directe à taille humaine. Cela ouvre à tellement de possibles !

Mais c’est un point de désaccord mineur et je ne prétend pas, moi, avoir raison.

Je trouve que cette génération des gens qui ont aujourd’hui l’autorité intellectuelle (les gens de 70, 80 ans… et oui… regardez l’âge des « experts » à la télévision) a trop tendance à assimiler l’humanité et la civilisation à la technique (peut être parce qu’ils ont vécu des avancées phénoménales dans leurs vies sur ce plan) mais ce fut un épiphénomène.

Dans l’humanité, pour nous permettre de sortir de l’animalité et faire société, il y a eu d’abord le lien, le langage et la philosophie, l’art qui ont forgé l’humanité… La technique est arrivée après. 30 000 ans plus tard, la technique a du pallier la pénurie de ressources alimentaires.

Depuis 15 000 ans seulement, donc, (bien moins longtemps, bien moins de générations d’hommes) la technique est venue aider l’homme à utiliser puis exploiter et enfin asservir la nature. (Non pas parce que c’est dans la nature même de la technique, mais parce que ce fut ainsi qu’elle fut utilisée par l’être humain). Cette obsession de la technique et le focus sur les seules conditions matérielles de la vie humaine dont dépendrait le « bonheur », a sans doute aveuglé Cyrulnik sur la globalité du problème.

Les jeunes générations souffrent de manque de sens, parce que, justement, on a confondu le bonheur vrai et le bien-être(matériel), le confort.

Le bonheur du progrès technique n’en est pas un.

Cyrulnik le dit d’une certaine manière, mais ce n’est pas clair. Il critique la recherche du bonheur, qui aboutît à la consommation. Non, je trouve qu’on a raison de rechercher le bonheur. Mais on se trompe juste de méthode, et parfois d’objectif.

La consommation ne permet pas le bonheur, mais la dépendance. En effet, le bonheur suppose la liberté (de conduire sa vie selon ses propres valeurs et en ayant la main sur son temps, son espace et ses relations (le triptyque du Sens)).

Via le marketing, la pub et la manipulation des algorithmes, on nous oriente vers des leurres qui nous paraissent indispensables à une vie bonne, celle qu’on nous présente comme la seule possible. Des leurres qui nous détournent de nos vrais besoins. Des leurres, qui plus est, qui sont souvent dangereux (pour notre santé ou /et pour le monde).

Oui, il a raison de dire que la consommation et la mondialisation nous tuent. Mais au nom d’un ersatz de bonheur, pas au nom du bonheur.

Parce que pourquoi vivre si l’on n’est pas heureux ? Hein ? Je vous le demande !

Et le bonheur c’est Maintenant !

J’ai réalisé, avec le cancer dans mon corps (une trahison de mes cellules d’une certaine façon, donc de moi-même, ça fait réfléchir), que la mentalité de beaucoup de gens de nos cultures judéo-chrétiennes quasi masochistes, et particulièrement dans ma famille, valide cette idée qu’il fallait « mériter » le bonheur et que, de plus, on n’y aurait accès (si on était bien soumis) que bien plus tard, généralement après la mort. C’est une idée fausse et infantile. 

Non! le bonheur c’est maintenant, là tout de suite ! Sinon, la vie, c’est effectivement la tartine de merde que s’enfile ma maman chaque jour, et je ne vois pas l’intérêt. Il y a meilleur ! Je préfère le chocolat !

Et le bonheur, on peut y avoir accès sans le confort matériel.

Même si le confort matériel n’empêche évidemment pas le bonheur ! (faut pas pousser non plus)

Pas le faux bonheur consumériste qui nous pousse à nous soumettre à l’argent.

On n’arrive même plus à imaginer de faire quelque chose sans argent, quoi que ce soit ! Il y a toujours un budget ou un investissement à faire pour se lancer dans un projet, même le plus alternatif qui soit ! Il faut gagner de l’argent pour avoir des tas de choses qui s’entassent dans nos armoires, pour avoir la liberté d’avoir un peu de temps ou d’espace payé à prix fort. Et cela nous rend esclaves du système mis en place par ceux qui possèdent l’argent et organisent sa distribution. Aucun être humain ne peut être heureux s’il est esclave!

Mais le bonheur qui nous permet de nous sentir en maîtrise de notre vie, qui lui donne du sens avec la liberté de la construire à notre façon, en lien avec les autres par le travail que l’on effectue ensemble pour rendre le monde meilleur et plus confortable pour nous et les autres, par de vraies relations humaines inscrites dans le monde réel, c’est à dire inscrit dans l’espace /temps de notre planète. On partage le chemin, on le hume, on le voit, on le sent, on le rêve, on l’invente, on le créée et on en cause ensemble pour le rendre intelligible et intelligent.

Un autre truc que je remarque chez les « penseurs » comme Cylrunik, c’est que s’ils ont de bonnes analyses, ils concluent qu’il faut inventer un truc, mais on reste sur sa faim. Quel truc ? Quelles directions? C’est super flou et cela ne fait que générer de l’anxiété.

Or il faudrait générer de l’enthousiasme, de la joie, du désir et de l’engagement vers un désir commun, pour que réellement, ça change.

Pas jouer les Cassandres en prédisant la dictature prochaine (même si c’est en effet probable… mais les probabilités en histoire… c’est bien souvent raté… Et elles ne sont que ce qu’on en fait : Soit des prophéties auto-réalisatrices, soit des points de départ pour faire en sorte de réfléchir à ce qu’elles restent lettres mortes parce qu’on a fait changer les choses, simplement parce qu’on n’en a pas eu peur en les relativisant, en n’en faisant pas des croyances, des futurs certains. Ouahh le mise en abîme…)

La peur paralyse ou fait faire des conneries. Pas bon. Je préfère le chocolat (rien à voir ;) )

Il faudrait construire un récit pour porter un nouvel imaginaire.

J’y vois quelques lignes directrices:

Notre nouvelle société devrait:

  • Retrouver le sens (le bon vieux « bon sens ») en réhabilitant le triptyque de la base du sens : la maîtrise du temps (à la fois personnel et collectif, son rythme, sa structure circulaire…), l’espace (idem sauf que sa structure est à 3 dimensions), le relationnel (la quatrième dimension avec l’amour, la fierté, l’attention à l’autre quel qu’il soit, l’héritage, la transmission, la culture, la beauté, la philosophie, l’art , la spiritualité et j’en passe… tout ce qui ne se voit pas, est immatériel mais qui nous permet de nous sentir vivants et humains, reconnus et faisant partie d’un plus grand truc, quelque soit son nom, un truc qui est au delà de notre petite personne).

  • Nous libérer du système inféodé à l’argent tel qu’il est organisé aujourd’hui, vampirisé par des acteurs intouchables. Non pas un monde sans argent mais avec NOTRE système monétaire, d’échange et non capitalisable (il y a plein d’expériences en cours). Retrouver le sens de l’échange gratuit, du service pour faire plaisir, du travail fait pour la joie de faire un truc beau et utile et reconnu par un échange en monnaie non spéculative… ce qui amène à…

  • Revaloriser le travail et le métier. L’Oeuvre. Le travail est ce qui nous permet d’avoir une place légitime et ambitieuse face à nous-même et face aux autres. Cela construit la société (bien mieux que l’argent). Le travail n’est pas une aliénation mais une source d’épanouissement. A condition de ne pas être lié à l’argent de manière totalitaire. Intégrer dans la notion de travail toutes les activités humaines: l’éducation, le soin aux autres, l’art, tout ce qui aujourd’hui est négligé car non rémunéré (ou super mal). Chacun doit pouvoir se sentir utile quelque soit ses compétences, et rémunéré en fonction de son utilité sociale et de ses besoins. Un système souple entre capitalisme régulé et socialisme intelligent.

  • Remettre les priorités des sociétés dans le bon sens: l’important est de manger, boire, être au chaud en hiver, en sécurité, d’avoir du temps et de l’espace pour soi et du temps et de l’espace à partager avec les autres, se sentir relié au monde et à des ensembles plus ou moins intimes (du couple très intime, a l’humanité pas très intime en passant par la famille, le collectif de travail, l’appartenance à un collectif de quartier ou de village, d’association, de citoyenneté de ville, de région, de pays etc…). Ce qui veut dire: 

    • une agriculture qui produit bon, sain et en suffisance (loin des lois du « marché »), donc bio, et qui permet aux agriculteurs de vivre bien (et c’est possible puisque le bio ne nécessite pas de s’endetter au delà du raisonnable pour voir ensuite les cours s’effondrer à cause de surproduction de produits de merde (je préfère le chocolat bio, oui, encore…) et évite de finir avec la corde pour se pendre dans l’étable hight tech), 

    • une industrie qui revient aux bonnes pratiques : produire de bons produits, durables et réparables, au juste prix (sans la nécessité de payer des dividendes aux actionnaires qui épuisent la capacité d’innovation, les investissements vers la qualité et les fonds propres des entreprises, donc les forces vives d’une bonne production ), une industrie non mondialisée qui évite les transports coûteux en CO2, et préfère la qualité, l’utilisation des ressources locales et la juste rémunération de ses acteurs de production. Donc une industrie plus « à l’ancienne » avant les délires des multinationales et la globalisation. Une industrie qui travaille en réseaux et en partenariats avec d’autres acteurs du monde pour produire tout le nécessaire, voire un peu plus, dans le respect de tous. Parce que j’aime le chocolat et qu’il ne pousse pas en France…

    • Des services qui ont du sens, et rendent des vrais services. Le plus simple serait de privilégier les coopératives pour que les usagers aient leur mot à dire (puisque coopérateurs). Je pense aux maisons de retraite, par exemple, ou aux crèches (actuellement des pompes à fric pour les investisseurs, c’est ce que m’a recommandé mon banquier comme placement récemment).

    • Un service public national de qualité pour tout ce qui est mieux géré par la collectivité : infrastructures (transports, énergie…) éducation, santé, sécurité, … Ce qui n’empêche pas de localement aider à des productions locales (je pense à l’électricité par renouvelable qui est bien plus efficace produite localement que par de grandes centrales photovoltaïques ou éoliennes car l’électricité se transporte mal, avec beaucoup de perte, et la maintenance est plus facile si elle est sur de petites unités. De plus, on serait bien plus responsable et on ne produirait que ce que l’on consomme ou que ce que l’on peut consommer) Ce qui n’empêche pas de garder des centrales pour les centres urbains… Ne jamais mettre tous les œufs dans le même panier !

    • Un Etat démocratique avec des éléments de démocratie directes à côté et en collaboration avec le système de démocratie représentative. Et en finir avec la tentative d’hyperpuissance relative de l’exécutif. Retrouver l’indépendance des 3 pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) et garantir l’indépendance du 4eme pouvoir: le médiatique. Rajouter un pouvoir démocratique par des assemblées de démocraties directes et locales, en lien avec le parlement.

    • Une politique d’alliance sur des valeurs humanistes avec les autres pays du monde, avec des échanges culturels, politiques, sociologiques largement ouverts. Et des échanges économiques strictement régulés par le Bien commun (écologique et social). Ce qui suppose se passer des traités de libre-échange et des structures strictement économiques et financières comme l’Union Européenne (rien à voir avec l’Europe comme ensemble culturel, même si un habile habillage de façade veut faire croire qu’ils s’intéressent à des valeurs humaines non financières) et de refuser d’échanger avec les dictatures et les pays qui foulent aux pieds les droits humains chez eux ou chez les autres (comme la Chine, l’Arabie Saoudite, la Turquie et d’autres plus présentables avec 50 étoiles sur leur drapeau ou une boisson nationale comme la vodka, par exemple). Réaliser qu’on peut très bien se passer d’eux: ils ne nous fournissent QUE du matériel. Des « choses » dont on peut trouver d’autres façons de se les procurer, d’une manière ou d’une autre.

    • Euhhh… Je n’ai plus d’idée, mais là, à vous de jouer… C’est là que l’intelligence collective commence et montre toute son utilité.

Et en attendant de pouvoir faire tout ça d’une manière étatique, tant qu’on n’a pas le pouvoir, ce serait utile de créer des collectifs dans tous les sens qui fonctionnent sur le nouveau modèle, des avants postes. Pour expérimenter, améliorer, légitimer et avoir une base d’exemple fonctionnels pour le futur. Et puis ce serait un bon moyen de ne pas psychoter et de se sentir simplement vivants, puissants et libres. Parce que l’action permet de se sentir vivant et de ne plus avoir peur.

Voili voilou.

Ya plus qu’à…

Je me demande si je ne vais pas créer un Think Tank, moi… en fait.

Pourquoi pas? Ceux qui existent montrent un tel vide intellectuel qu’on ne peut pas être pire !

Qui est avec moi ? Objectif: décrire notre monde futur.

Proposition de thierry : Ok, mais avant il faut trouver le nom du think tank. Par exemple « penser tank on peut ». Ou alors «Il est court le Tank du Chocolat ». Et puis il faudra un joli logo. Je verrais bien une fleur stylisée qui émerge du fumier.

Bisous

Le prochain article parlera de frites (et de chocolat) au temps du covid

La petite fille et la mort

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

    -       Agnès,  ton grand père est mort.

    -       Pépé ?

    -       Oui

    -       Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

 

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Eglise que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

 

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

 

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

 

nouvelles

Iles

Les rencontres de hasard sont parfois les plus riches.

Elles font partie de ces moments qui vous déboulent dessus sans crier gare et qu’il parait dangereux d’accepter. L’inconnu, la nouveauté, braver l’interdit leur donne une saveur délicieuse qu’on ne retrouve pas dans les bras de l’habitude. C’est vrai, il y a du risque à se lancer ainsi dans une telle aventure. Surtout lorsque l’on est une femme. La liberté est une vertu que l’on préfère masculine. Lorsqu’elle concerne l’autre sexe, elle se teinte, qu’on le veuille ou non, d’un voile de vice libertin et mal venu.

J’étais dans une île. J’ai toujours aimé les îles. On y est à part, un peu à l’écart de la société humaine, protégé par la mer de toute part. On y a le droit d’être différent, dans ces lieux cultivant leur particularisme avec un soin jaloux. Il y a les îliens et les autres, le troupeau, la masse des continentaux. Solitude riche, séparé des autres, libre.

Dans une île on est obligé de choisir. On ne peut tout emporter… juste ce qui peut être porté par deux mains sur le bateau qui va nous y conduire. Une valise, un sac, quelques livres, l’essentiel. Chacun ayant sa version de l’essentiel, bien sûr. Une fois débarqué, on retrouve une simplicité reposante. On n’est plus embarrassé de ces gadgets de la vie moderne derrière lequel nous passons notre temps à nous cacher, qui nous permettent de jouer un rôle et de nous oublier.

Et puis, le temps et l’espace y sont d’une autre essence. On y touche l’essence de l’être. La superficialité de notre vie civilisée, avec ses machines, son bruit, ses horaires, ses productions utiles n’y ont pas cours. On est obligé de suivre l’éternel cours naturel du temps, celui des marrées, des vents, de l’orage et du soleil. On s’y déplace à pied ou à vélo, on doit attendre le bac, on doit se soumettre à la nature, à la mer, au temps qu’il fait. Parce que c’est ainsi et cela ne peut être autrement.

J’étais donc dans une petite île de l’Atlantique. Seule. Au calme. Pour travailler et trouver enfin l’envie d’écrire. J’avais besoin de me retrouver face à moi-même. Je sortais d’une rupture amoureuse et je ne savais plus trop j’étais au juste. La femme que j’avais en face de moi, je ne la reconnaissais pas. Je réalisais que depuis ma naissance j’avais toujours demandé aux autres de me renvoyer mon image et je vivais en fonction de cette image, j’étais devenue cette image. Parfois bonne, souvent mauvaise, mon moi naviguais au gré de l’opinion des autres.

Cet homme que j’avais tellement aimé, m’avait permis de me découvrir un peu, au début, lorsque je me sentais aimée et que je n’avais plus peur. Sécurisée par son affection, il m’avais pris la curiosité de me regarder enfin et j’avais découvert quelqu’un que je ne connaissais pas mais qui, ma foi, pouvait être intéressante à connaître.

Et puis, bêtement, tout s’est effondré d’un coup, lorsque il m’a abandonnée pour une autre, brutalement, comme cela, du jour au lendemain.

Je n’y ai rien compris et il a fallu des nuits et des nuits de pleurs et de rage, des réveils douloureux, des journées bouffies de larmes et de tristesse pour comprendre que cet amour n’était qu’illusion, ou plutôt une triste farce.

Je m’étais faite avoir par un Casanova de bas étage qui jouait remarquablement son rôle d’amoureux, mais ne cherchait qu’à se rassurer sur une virilité problématique. Ce n’était pas l’amour de ma vie, il ne me restait plus qu’à tourner la page.

Et tant qu’à faire, découvrir enfin qui j’étais vraiment.

Une petite chambre claire, bleue et blanche, ouverte sur un vieux pommier tout tordu, une table, une chaise paillée et un stylo accompagné de son cahier d’écolière sage, étaient mon univers. Une chaise longue aussi, où je rêvais à l’ombre dans un petit jardin qui sentait un peu l’océan tout proche.

Les premiers jours, je n’avais pas beaucoup rempli de pages sur mon cahier. J’avais préféré respirer, sentir et regarder la mer, son cycle rassurant d’allers-retours sur le sable de la plage. Ecouter aussi les mille petits bruits de sussions, de claquements, de gargouillis qui s’échappaient sous mes pieds dès que l’eau se retirait.

Je partais aussi en vélo, pédaler tant que je pouvais autour de l’île et m’enivrer de ses parfums, de ses paysages et de sa lumière. Je ne fréquentais personne. Je n’en avais ni l’envie ni le courage. Les seules paroles que je pouvais échanger étaient celles destinées au boulanger et à l’épicier du petit village, histoire de ne pas mourir de faim.

Un jour, environ un mois après mon arrivée, un homme, un bel homme, peintre, s’installa un jour sur la plage, non loin de moi. Je ne l’ai pas vu tout de suite. J’avais le regard perdu vers le large, la mer, sans trop me préoccuper de mes semblables… J’étais justement venue ici pour les fuir…

Il installa son matériel, et se mit à faire des aquarelles. Lui non plus ne semblait pas avoir conscience de ma présence. Nous étions en été, mais nous étions à peu près les seuls sur cette plage. Un peu plus loin, une famille bien comme il faut s’ébattaient dans le sable et dans l’eau. On ne les entendait pas.

Plusieurs jours se sont passés dans cette fausse proximité. Peu à peu, sans paroles, une intimité était pourtant en train de naître. Je ne connaissais ni le son de sa voix, ni la couleur de ses yeux, et pourtant, lorsqu’il n’était pas là, il me manquait.

Un soir, il faisait particulièrement doux. Je décidais de rester jusqu’à la nuit noire. Laisser la nuit dévorer le jour et transformer l’horizon en brasier avant que l’ombre ne se répande sur la mer…

Il était remonté chez lui.

J’étais assise sur le sable. J’écoutais ma propre respiration et les mille bruits de la nuit qui s’avance, me laissant couler dans l’harmonie tranquille de l’instant, lorsque je sentis sa présence derrière moi.

Bizarrement, je n’ai pas eu peur. Au fond je l’attendais, comme si nous nous étions donnés sans le savoir un rendez-vous secret.

Je sentis ses mains se poser, légères comme deux ailes, sur mes épaules.

- Bonsoir.

Un étrange frisson passa sur moi. Il avait une voix grave et vibrante qui s’imprégna jusqu’au fond de mon ventre en onde délicieuses. Une voix douce comme du velours. J’aurais dû me dégager, lui demander de quel droit il se permettait pareille familiarité… Je ne le fis pas. Ces gestes avaient le naturel de l’évidence. Sans le savoir je les attendais. Il murmura de nouveau:

-         Bonsoir. … Belle nuit.

-         Oui.

Ma voix était quasi inaudible.

-         Vous aussi êtes belle

-         …

-         Je vous ai dessinée 20 fois depuis que je vous ai vue.

-         …

J’étais incapable d’émettre un son. Non pas que je j’aie peur ou que je me sentes mal à l‘aise, mais simplement je ne trouvais rien à dire. J’étais étonnamment détendue et toute parole me paraissait déplacée en cet instant. Mon corps acquiesçait à la caresse de cet homme dont je ne voyais pourtant même pas le visage et j’avais envie de cette rencontre là, au-delà des mots, des explications et des justifications plus ou moins sincères des amants civilisés.

-         Ne dites rien. Seulement ceci, cela ne vous dérange pas, mes mains?

-         Non… c’est bizarre mais… non…

-         Merci

Ses mains se mirent alors, avec lenteur et délicatesse à voyager sur ma peau, écartant le tissu parfois, sans forcer, tendrement, pleines de respect. Elles s’arrêtaient toujours avant d’aller trop loin, demandant une permission muette que j’étais bien incapable de leur refuser. Alors elles reprenaient leur voyage tendre.

Enfin, sa bouche vint chercher mes lèvres. Notre baiser fut profond et interminable. Mais il aurait pu encore continuer sans que je ne m’en plaigne, tant j’étais bien contre et dans sa bouche.

Il quitta pourtant mes lèvres pour descendre le long de ma poitrine, de mon ventre.

Il était maintenant face à moi et me souriait. Une serviette nouée comme un pagne recouvrait ses hanches. Il avait les yeux d’un vert profond et un merveilleux sourire tendre. Un corps qui ressemblait à ceux des Botitshava de pierre que j’aimais aller admirer au musée Guimet. Un corps emprunt de sensualité et de retenue, d’où émanait une virilité sereine et rassurante.

Il laissa tomber la serviette, découvrant son maillot de bain, me prit la main et m’emmena vers les flots qui venaient à notre rencontre. La marée montait et l’eau était maintenant toute proche.

Nous sommes entrés dans l’Océan au moment où le soleil y disparaissait. L’éclat de ses yeux m’hypnotisait.

-         Viens… as-tu froid ? Veux-tu nager ?

-         Ca va …

Nous avons nagé un peu, lui me frôlant sans cesse, m’évitant les rochers affleurants qui sont nombreux sur ces côtes, me permettant de me reposer sur ses bras lorsque j’étais un peu fatiguée. Je sentais l’eau masser doucement mon corps et je ne savais plus si c’était ses mains ou l’océan qui me touchait. L’un ou l’autre c’était une caresse si suave, si sucrée, si délicieuse que j’aurais voulu que ces minutes durent l’éternité.

Je prenais possession de mon corps avec délices, sous son égide, mais en toute liberté et conscience. Sensation délicieuse de s’éveiller à la sensation et de s’ancrer dans la réalité de l’instant présent.

De retour sur la plage, il me sécha vigoureusement en riant puis me raccompagna chez moi et me souhaita une bonne nuit.

- Douce nuit, belle dame. Je vais rêver à vous, je crois…

Je lui souris sans répondre et referma doucement ma porte.

Le lendemain, sur la plage, nous bavardâmes librement, de tout, de rien et surtout pas de nous. Parfois, une remarque, un mot, une ombre dans les yeux de l’un et l’autre disait une souffrance qui était accueillie et comprise par l’autre sans même être formulée. Leur enfance dans le silence et la solitude, l’impression d’être étrangers au monde, la joie de la vie et des belles choses, le douceur de l’instant.

Il l’invita à dîner chez lui. Dans sa maisonnette qui ressemblait plus à un abri de jardin qu’à un lieu de villégiature, il y avait deux petites toiles, des papiers, des pinceaux, un lit et une valise. rien d’autre. La table était dehors, sur la terrasse abritée d’une glycine et regardait l’océan. Un poisson grillé sur un barbecue rouillé, du pain, des crevettes, du fromage et la fraîcheur acidulée d’une bouteille de vin blanc… Une pêche qu’il lui éplucha fut leur dessert partagé. Il n’y avait pas de questions. Simplement le plaisir d’être là, ensemble.

Nos yeux se sont accrochés et ont attiré nos corps. Comme lors de notre rencontre ses mains voyagèrent sur moi. Sous ces caresses, je me laissais faire, sans force, toute en sensations. Chaque parcelle de ma peau semblait s’éveiller à la vie et vibrer dans un grand concert musical et sensuel. J’existais toute entière par ses mains. Je ne voulais rien d’autre, hors du temps et de l’espace. Je m’abandonnais.

Puis, il se leva, souriant, avec dans les yeux un mélange de désir et d’allégresse. Il me prit par la main et m’entraîna sur la plage toute proche. Il n’y avait plus personne, que la lune qui nous regardait d’un air complice, que les vagues et la légère brise caressante.

Il redevint sérieux en portant la main à mon maillot pour me demander s’il pouvait l’enlever. Je lui répondis d’un sourire et en portant mes mains vers le sien qui glissa très vite sur le sable.

Il étala la grande serviette près de nous et m’y allongea avant de m’ôter délicatement mon vêtement mouillé. Il avait des gestes  précis et beaux. Rien n’était vulgaire, ni forcé, tout était parfaitement harmonieux et sensuel.

Il prenait manifestement plaisir à me regarder, à me toucher, à faire jaillir des vibrations gourmandes de ma peau, évitant le sexe mais le frôlant sans cesse. Il m’embrassa absolument partout, du visage au bout des orteils.

-         Tu es belle, ainsi, abandonnée et farouche. Je sais bien que tu ne donnes que ce que tu veux bien donner. Je n’ai aucun droit sur toi, alors que tu es en train d’en prendre sur moi par le désir que j’ai de toi.

Je me taisais toujours. Ce qu’il disait était vrai. Je ne donnais que ce que je voulais bien donner, le plaisir que pouvait procurer mon corps. Plaisir que je donnais et qu’il me rendait au centuple. Mais la part secrète de moi, ce qui est du domaine du cœur et de l’âme, il ne pouvait l’atteindre, je n’en avais pas envie. Il le savait.

-         J’adore ta peau. Elle est douce et tendre.

Il se pencha vers ma toison, chercher d’autres lèvres qui s’ouvraient à ses baisers avec avidité.

Lorsque nos deux corps s’unirent, une vague immense de plaisir me submergea. J’ai dû gémir, crier, pleurer, je ne sais plus. Je ne me souviens que de cette jouissance totale qui m’emportait et me tordait de plaisir. J’étais mon sexe, j’étais vivante, j’étais moi…

Quand je rouvris les yeux, il me regardait en souriant. Heureux .

Ses yeux, vert d’eau m’enveloppaient de douceur et de reconnaissance tendre.

Je me blottis contre lui, encore tremblante. J’étais bien, enveloppée dans ses bras, contre son corps dont je respirais l’odeur avec bonheur. Je sentais son sexe dressé qui se frottait doucement contre moi, lentement, pour ne pas déranger mon repos.

La nuit avançait. Je crois que je me suis endormie un peu, confiante, contre sa poitrine…

A mon réveil, j’étais dans sa chambre. Il m’y avait portée et installée confortablement dans les draps de lin blanc et frais. C’était le milieu de la nuit. Il avait veillé mon sommeil dans un grand fauteuil, vêtu d’une robe de chambre en soie sombre et s’y étais un peu assoupi. Je bougeais un peu et il se redressa.

- Où je suis ?

- Chez moi. Je ne voulais pas que tu attrapes froid sur la plage.

- Pourquoi n’es tu pas dans ton lit ?

- Je n’avais pas envie. Tu dormais. Je ne voulais ni te réveiller ni te mettre devant le fait accompli. Tu n’as peut être pas envie de partager mon lit … dit-il en riant.

- Crois-tu ?

Je souriais.

Nos regards étaient plongés l’un dans l’autre. Et il y avait beaucoup de lumière dans ses yeux. Je lui demandais de venir près de moi.

Il laissa tomber son vêtement et s’allongea à mes côtés puis m’embrassa…

J’aimais qu’il me possède avec un mélange de force et de délicatesse qui imprégnait tous ses gestes. Nous tanguions au rythme de nos souffles, lui dans mes reins, caressant mes fesses, mes seins et mon sexe. Moi découvrant son corps avec ma peau, mes mains et ma bouche, avide de tout connaître jusqu’aux moindres recoins. Nous avons joui ensemble, unissant nos râles, donnant et recevant avec le même bonheur.

Depuis cette nuit, nous nous sommes plusieurs fois retrouvés. Soit sur la plage, soit dans la mer, soit chez lui.

Peu à peu, je me sentais renaître à moi-même. Nous parlions peu mais je sentais sa confiance et son désir. Il ne m’obligeait en rien, même pas à l’aimer. J’étais libre. Mais le regard qu’il posait sur moi me forçait à me regarder, à me connaître et à m’aimer. Initiation silencieuse.

Parfois, après avoir fait l’amour, je restais un peu à le regarder dessiner. Il m’a beaucoup représentée et chaque fois, je me découvrais à travers ses yeux, changeante, vivante, toujours un peu la  même et toujours différente.

Je ne connais pas son nom. Il ne m’a jamais demandé le mien. Cela n’avait pas d’importance.

A la fin de l’été nous sommes repartis chacun de notre côté, silencieux et étrangement confiants. J’avais encore un long chemin à faire pour devenir pleinement moi-même et il saurait attendre. Rien ne pressait. Je n’étais pas prête pour un nouvel amour. Il le savait. Il me l’a dit lorsque nous nous sommes dit au revoir, la dernière nuit, sur le pas de sa porte. Comme d’habitude, j’ai du reconnaître qu’il avait raison.

Le bac s’éloignait de l’île et les côtes se sont estompées peu à peu, se mêlant à l’océan, devenant chaque minute plus floues. Il n’était pas à bord. La vie réelle et concrète m’attendait de l’autre côté et me happerai bientôt. Notre histoire avait-elle été réelle ou simplement rêvée dans la langueur de ces journées océanes ? Tout ceci n’était peut être qu’une aventure née de mon désœuvrement et de mon imagination…

Nous savons pourtant tous les deux que nous nous retrouverons un jour, quand ce sera possible dans nos vies… Peut être… et pourquoi pas ?

Le modèle

« Vous pouvez vous installer là, s’il vous plait. La lumière est meilleure. Pour vous déshabiller, c’est derrière le paravent… » lui dit Clara d’un air affairé, sans même lever les yeux sur le modèle qui venait d’entrer d’un pas hésitant. Elle rangeait ses crayons, son matériel, ses carnets avec une précision presque maniaque, à son habitude. Elle détestait par-dessus tout avoir à chercher un crayon ou une gomme en pleine séance de travail. Pour être libre de se consacrer à son dessin, aux méandres d’un trait, à l’équilibre de l’ombre et de la lumière, tout devait être parfait au départ.

C’était la première fois qu’elle faisait venir un modèle masculin dans son atelier. La plupart du temps, jusque là, elle dessinait et peignait des femmes, des enfants, des animaux, des compositions, des natures mortes ou bien allait croquer des personnages dans la rue, à la terrasse d’un café ou dans une salle de concert. Non pas qu’elle évitât ce genre de sujet, mais elle n’en avait simplement jamais eu envie. Elle aimait transcrire le mouvement de la vie, les changements de la lumière, les vibrations des êtres plus que la beauté statique des choses. L’immobilité s’apparentait pour elle à la mort. Bien sûr, elle admettait qu’il y avait une beauté et un côté fascinant à la mort, mais cela ne l’attirait pas. Les statues d’hommes nus, qu’elles viennent de l’antiquité grecque ou qu’elles soient plus récentes lui paraissaient, certes, belles et pourtant comme mortes, froides, prisonnières de la matière et de leurs formes parfaites. Elle avait le souvenir en demi-teinte d’un Apollon de David, trônant face à la plage de Marseille, au corps magnifique mais qu’elle ne pouvait s’empêcher de trouver légèrement ridicule comme un baigneur gêné qui aurait perdu son maillot.

Mais ce jour-là était différent. Pour une fois, elle avait eu envie de s’attaquer à un corps d’homme, sa musculature, sa manière bien à lui d’être humain, sa force et sa faiblesse… Nu, dépouillé de ces attributs de la puissance virile que sont les vêtements, costume ou jean faussement décontracté. Elle le voulait nu, vulnérable, livré à son regard et en même temps éminemment digne de respect. L’homme, cette drôle d’espèce, si pleine de contradictions…

Et puis, il y avait aussi, pourquoi le nierait-elle, une envie soudaine et mutine de changer quelque chose dans le regard qu‘elle posait sur les choses, les gens, son travail. Elle s’amusait à l’avance de l’inversion des rôles qu’elle allait provoquer. Dans l’histoire de l’humanité, c’était le plus souvent les hommes qui peignaient des femmes nues. Elle n’arrivait pas à se souvenir d’une femme artiste représentant un homme nu, si ce n’est lors de leurs années d’école ou d’ateliers, comme tous les autres apprentis créateurs. Et bien cette fois-ci, ce serait une femme qui ferait glisser son crayon le long d’un dos et d’une fesse d’homme… Il y avait une petite jubilation à se libérer de ce carcan sexiste.

Le jeune modèle semblait intimidé. Etait-ce parce que cette artiste-là, non pas parfaitement belle, était troublante… manifestement à son insu.

- Comment voulez-vous que … ? commença t’il en regardant ailleurs après s’être déshabillé derrière le paravent. Il était debout, face à elle, nu comme un ver, attendant ses instructions.

Elle leva les yeux et le regarda enfin. Il avait des yeux magnifiques, intelligents et profonds d’un bleu intense piqueté d’or. Ses mains élégantes étaient pudiquement placées devant son sexe qu’elles cachaient peu. Une grande douceur émanait de lui. Une grande force aussi. Il était beau. Non pas une beauté plastique et parfaite mais une beauté émouvante, vivante et puissante.

Il rougit un peu sous son regard, mais ses yeux ne la fuyaient pas.

- Vous êtes gêné ? Vous savez, si vous n’êtes pas à l’aise, cela ne pourra pas se faire. Je ne veux pas que vous vous sentiez obligé. Si ce que je vous demande ne vous plait pas, je vous paye et on en reste là. Je comprendrai. Ce n’est pas forcément facile de se livrer comme cela à un peintre… Dites-moi vraiment…

-  Non, non… ça va… C’est juste que je n’ai pas l’habitude de…

- De ? Vous n’êtes pas modèle depuis longtemps, c’est ça.

- Oui… non…. C’est vrai que je ne pose pas depuis très longtemps. Mais ce n’est pas ça…

- Vous savez, je n’ai jamais mangé personne, et encore moins un modèle, homme ou femme. Vous êtes pour moi un sujet à dessiner. C’est tout.

 

« Du moins pendant la pose », rajouta-t’elle beaucoup plus bas avant de reprendre à voix haute et avec un sourire amusé:

- Et s’il vous plait, ne bandez pas… sinon je vous la coupe…

Elle venait de remarquer que les éléments constitutifs de la virilité du jeune homme commençaient à donner des signes de vie autonomes.

Le jeune homme eut un sursaut et tout rentra dans l’ordre. Il est des mots qui, même dits en plaisantant, vous calment tout de suite… elle le savait bien. L’angoisse de la castration est toujours nichée au fin fond de l’inconscient de chaque homme. Monsieur Freud n’avait rien inventé.

Elle lui montra la pose et commença à dessiner.

Le modèle, immobile, ne pouvait s’empêcher de la regarder. Elle était concentrée sur ce qu’elle faisait et ne lui jetait que des coups d’œil rapides et techniques. Une mèche de ses cheveux s’obstinait à retomber sur son front. Ses longs cils noirs qu’elle n’avait pas maquillés adoucissaient un regard pétillant d’intelligence. Sa bouche parfaitement bien dessinée s’entrouvrait légèrement sans qu’elle s’en rendre compte. Parfois elle se mordillait la lèvre inférieure lorsqu’elle cherchait un trait, un mouvement qui lui résistait. Elle portait une grande blouse ample qui masquait ses formes. Mais elle paraissait fine et féminine. De belles jambes se croisaient et se décroisaient sous sa chaise. La peau de son cou et de son décolleté appelaient des caresses. Blanche et tendre.

Ses yeux, surtout, le fascinaient. Il avait envie de les voir se fermer de plaisir. Oui, c’était cela, cette femme irradiait de plaisir et de sensualité. Il avait rarement été bouleversé ainsi par une femme qu’il ne connaissait pas. De jolies femmes, des femmes splendides, il en avait beaucoup croisé dans sa vie. Amies, amantes, modèles comme lui, il avait l’habitude de les côtoyer et de les mettre dans son lit quand il le voulait. Mais elle… elle était différente. Il ressentait des émotions sur les quelles il ne pouvait mettre un nom. Quelque chose d’archaïque et de violent, de tendre et de raffiné, un désir fou et un respect total. Il avait envie de la posséder, là tout de suite et savait qu’il ne se l’autoriserait jamais. Pas elle. Ne pas lui faire de mal. Il ne s’en sentait pas le droit malgré la violence douloureuse de son désir.

Le soleil d’avril commençait à glisser le long du plancher en bois blond et donnait au modèle une couleur dorée et chaude qui faisait vibrer sa peau. Le crayon glissait avec aisance sur la feuille, donnant forme et réalité à un être qui était le modèle sans être tout à fait lui. Il y avait un peu d’elle dans chacun de ses dessins et cette fois-ci il y avait quelque chose de troublant à mêler sa féminité créatrice à la manifestation si évidente et nue de la virilité.

Toute à ses croquis, elle ne sentait pas le temps passer. Il y avait quelque chose en lui qui lui donnait envie de prendre, de saisir cette émotion, de lui donner forme, de la fixer, de l’emprisonner dans les traits noirs et gris de ses fusains pour la garder à jamais vivante.

Ne pas laisser s’envoler l’instant, vaincre le temps qui offre tout et le reprends aussi vite, s’agripper à la vie qui file entre les doigts à chaque respiration, échapper à l’immobilité et au néant de la mort…

Elle ne s’est pas rendu compte tout de suite que les lèvres du jeune homme commençaient à se tendre, la respiration devenant moins souple, les yeux plus durs. La fatigue gagnait son modèle et la tension qu’il s’imposait allait bientôt devenir insupportable.

- S’il vous plait… osa-t-il en désespoir de cause. Cela fait plus d’une heure…

Elle leva la tête, contrariée. Mais très vite, elle effaça de son front les marques de son agacement pour lui sourire et s’excuser.

- Oh, pardonnez moi, je ne me suis pas rendu compte de l’heure. Bien sûr. Reposez vous. Il y a un peignoir derrière le paravent.

- Merci.

- Voulez-vous arrêter ou avez-vous le courage de poser encore un peu tout à l’heure? J’aimerai finir cette série…

- Non, il n’y a pas de problème. Je reprends tout à l’heure. Mais à midi et demi je dois partir, j’ai un rendez-vous.

Pendant qu’elle classait ses dessins terminés et remettait de l’ordre dans son matériel, Mathias était allé s’accouder à la fenêtre et fumait une cigarette.

Elle se redressa, s’étira un peu et regarda l’homme qui lui tournait le dos, un peu engoncé dans un peignoir manifestement un peu trop petit pour lui.

“Je vais devoir investir dans un nouveau peignoir à la mesure de mes nouveaux modèles!” Pensa-t-elle en souriant intérieurement.

“Dieu qu’il a de belles fesses !”

Elle était un peu étonnée de se voir sensible aux charmes du jeune homme. Elle ne se connaissait pas ainsi. Était-elle en train de changer ? Une nouvelle envie de dessiner des mâles nus, une sensibilité à fleur de peau devant leurs appâts dans le plus simple appareil… ou bien était-ce lui, cet homme là, en particulier qui lui faisait de l’effet…Mais pourquoi ?

Jusqu’à présent elle avait toujours eu une vie sentimentale et sexuelle satisfaisante… enfin presque… Du moins avait-elle trouvé depuis peu un équilibre dont elle était fière. Une vraie autonomie matérielle et affective et quelque fois des amants devenus des amis qui venaient chez elle passer une nuit de plaisir en toute liberté. Plus de serments, plus d’obligations… Elle avait renoncé à demandé aux hommes de l’aimer, encore moins à s’engager avec elle.

Elle avait été mariée, avait eu des enfants, avait joué le jeu de la femme dévouée et fidèle pour se rendre compte, au final qu’elle n’était qu’exploitée et méprisée.

Puis elle avait cru aux déclarations d’amour d’hommes éperdus. Elle se voyait alors mise sur un piédestal, admirée, désirée, mise sous cloche et finalement intouchable, elle qui ne demandait que la sincérité d‘un peu de tendresse. Les beaux serments ne résistaient pas au temps. Il y avait même eu cet homme qui la désirait tellement qu’il avait fini par ne plus pouvoir lui faire l’amour et qui, mortifié, avait pris le parti de la quitter. C’était il y a un an.

Cette blessure avait été la plus douloureuse et l’avait vacciné contre l’amour. Elle s’était retiré dans une forteresse dans laquelle elle se sentait maintenant bien et qu’elle n’avait pas du tout envie d’ouvrir. Surtout pas à un beau gosse comme celui là qui se moquerait bien certainement d’elle…

“Il a un rendez-vous… sûrement sa petite amie… Allez, calme toi, Clara, cet homme n’est pas pour toi…” lui murmurait une voix au fond d’elle même.

La journée était belle. Une de ces journées de printemps qui tiennent un peu de la magie. Surtout à Paris. L’air change de texture, il est léger, gai et pousse à envisager les pires audaces. Elle vint à la fenêtre respirer un peu. Accoudée à ses côtés, elle regardait la lumière peindre les façades de l’immeuble en face. Il avait terminé sa cigarette. Leur souffle était calme. Ils ne disaient rien. Le silence entre eux était doux et confiant et cela lui faisait du bien.

Il bougea légèrement et sa hanche vint frôler celle de Clara. Une douce sensation de chaleur envahit celle-ci au même moment. Elle se sentit troublée et se retourna vivement pour reprendre sa place mais pas assez vite pour éviter de croiser son regard. Une seconde où elle perdit pied.

Elle ferma résolument les yeux un instant et marcha comme une automate vers sa table de travail.

La séance de pose ne connut plus d’autre incident.

Elle décida de ne plus lui demander de revenir et changea de modèle pour ses dessins.

Il sortit de son immeuble avec l’envie très précise de la revoir. Mais comment ? Il ne se voyait pas la rappeler pour lui demander de poser de nouveau pour elle, encore moins pour lui demander de passer une soirée avec lui…

Il était mal à l’aise, c’était la première fois qu’il ressentait une telle émotion face à une femme et se trouvait stupide. Il ne savait ni l’analyser ni le nommer. Il décida donc de l’oublier et reprit le cours de sa vie.

…/…

L’Opéra.

Les musiciens attaquaient le prélude lorsqu’un retardataire vint s’assoir auprés d’elle. Les ouvreuses remplissaient ainsi les loges au fur et à mesure des arrivées.

Toute entière concentrée sur la musique, elle n’y fit pas vraiment attention. Elle poussa légèrement sa chaise pour faire de la place au nouvel arrivant.

Malgré la pénombre, il la reconnut tout de suite. Six mois avaient passé et pourtant, tout lui revint dans la figure à l’instant même où il jeta un regard sur elle.

Il enleva son manteau, le plia et le posa sur le dossier de sa chaise. Il s’assit sagement et attendit la fin du morceau pour se pencher lentement vers elle:

- Bonjour.

Elle se retourna, étonnée.

- Bonjour. Mais qui…

- Matthias, le modèle, il y a quelques mois… avez-vous fini ce que vous vouliez faire ? Vous ne m’avez pas rappelé…

- Oui… Non… je….

Clara bénit le manque de lumière de la salle pour cacher le rose qui venait de lui monter aux joues. Elle était bouleversée, se trouvait idiote de l’être et se disait que sa soirée allait être gâchée par cette présence intempestive dans sa loge qui l’empêcherait de se laisser aller librement aux plaisirs de la musique.

Il souriait gentiment et cette fois elle ne pouvait fuir son regard.

“Mais que me veut il ? Pourquoi me regarder comme cela ?” Des pensées incohérentes vinrent submerger son cerveau l’obligeant à l’impuissance.

Alors, très lentement, il lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Le contact de son baiser sur sa peau donna à Clara l’envie de grimper aux rideaux, à supposer que ceux de la scène eussent été à sa portée. ..

Elle ne suivit pas vraiment le spectacle mais elle en sortit épuisée et profondément bienheureuse.

Mathias était un amant délicat et à l’écoute de ses désirs les plus ténus, elle était libre et généreuse dans son accueil. Ils s’accordaient au rythme de la musique, se laissant entraîner dans un monde parallèle qui n’appartenait qu’à eux.

A la fin du spectacle, lorsqu’ils remirent leurs manteaux après avoir quelque peu réparé les dommages de leur tenue, il lui prit la main, comme un enfant et l’emmena chez lui….

 


Visiteurs

Il y a 1 visiteur en ligne
  • Album : New york
    <b>rue1.jpg</b> <br />
Rejoignez Viadeo, le réseau social professionnel choisi par Agnès Falabrègues et plus de 40 millions de professionnels

Laisse moi mettre des poème... |
Le Dragon de la Rivière |
Tisseurs de Mondes |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Nothing to Say
| Au delà des apparences...
| Les Aixclats du coeur