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La petite fille et la mort

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

    -       Agnès,  ton grand père est mort.

    -       Pépé ?

    -       Oui

    -       Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

 

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Eglise que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

 

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

 

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

 

nouvelles

Iles

Les rencontres de hasard sont parfois les plus riches.

Elles font partie de ces moments qui vous déboulent dessus sans crier gare et qu’il parait dangereux d’accepter. L’inconnu, la nouveauté, braver l’interdit leur donne une saveur délicieuse qu’on ne retrouve pas dans les bras de l’habitude. C’est vrai, il y a du risque à se lancer ainsi dans une telle aventure. Surtout lorsque l’on est une femme. La liberté est une vertu que l’on préfère masculine. Lorsqu’elle concerne l’autre sexe, elle se teinte, qu’on le veuille ou non, d’un voile de vice libertin et mal venu.

J’étais dans une île. J’ai toujours aimé les îles. On y est à part, un peu à l’écart de la société humaine, protégé par la mer de toute part. On y a le droit d’être différent, dans ces lieux cultivant leur particularisme avec un soin jaloux. Il y a les îliens et les autres, le troupeau, la masse des continentaux. Solitude riche, séparé des autres, libre.

Dans une île on est obligé de choisir. On ne peut tout emporter… juste ce qui peut être porté par deux mains sur le bateau qui va nous y conduire. Une valise, un sac, quelques livres, l’essentiel. Chacun ayant sa version de l’essentiel, bien sûr. Une fois débarqué, on retrouve une simplicité reposante. On n’est plus embarrassé de ces gadgets de la vie moderne derrière lequel nous passons notre temps à nous cacher, qui nous permettent de jouer un rôle et de nous oublier.

Et puis, le temps et l’espace y sont d’une autre essence. On y touche l’essence de l’être. La superficialité de notre vie civilisée, avec ses machines, son bruit, ses horaires, ses productions utiles n’y ont pas cours. On est obligé de suivre l’éternel cours naturel du temps, celui des marrées, des vents, de l’orage et du soleil. On s’y déplace à pied ou à vélo, on doit attendre le bac, on doit se soumettre à la nature, à la mer, au temps qu’il fait. Parce que c’est ainsi et cela ne peut être autrement.

J’étais donc dans une petite île de l’Atlantique. Seule. Au calme. Pour travailler et trouver enfin l’envie d’écrire. J’avais besoin de me retrouver face à moi-même. Je sortais d’une rupture amoureuse et je ne savais plus trop j’étais au juste. La femme que j’avais en face de moi, je ne la reconnaissais pas. Je réalisais que depuis ma naissance j’avais toujours demandé aux autres de me renvoyer mon image et je vivais en fonction de cette image, j’étais devenue cette image. Parfois bonne, souvent mauvaise, mon moi naviguais au gré de l’opinion des autres.

Cet homme que j’avais tellement aimé, m’avait permis de me découvrir un peu, au début, lorsque je me sentais aimée et que je n’avais plus peur. Sécurisée par son affection, il m’avais pris la curiosité de me regarder enfin et j’avais découvert quelqu’un que je ne connaissais pas mais qui, ma foi, pouvait être intéressante à connaître.

Et puis, bêtement, tout s’est effondré d’un coup, lorsque il m’a abandonnée pour une autre, brutalement, comme cela, du jour au lendemain.

Je n’y ai rien compris et il a fallu des nuits et des nuits de pleurs et de rage, des réveils douloureux, des journées bouffies de larmes et de tristesse pour comprendre que cet amour n’était qu’illusion, ou plutôt une triste farce.

Je m’étais faite avoir par un Casanova de bas étage qui jouait remarquablement son rôle d’amoureux, mais ne cherchait qu’à se rassurer sur une virilité problématique. Ce n’était pas l’amour de ma vie, il ne me restait plus qu’à tourner la page.

Et tant qu’à faire, découvrir enfin qui j’étais vraiment.

Une petite chambre claire, bleue et blanche, ouverte sur un vieux pommier tout tordu, une table, une chaise paillée et un stylo accompagné de son cahier d’écolière sage, étaient mon univers. Une chaise longue aussi, où je rêvais à l’ombre dans un petit jardin qui sentait un peu l’océan tout proche.

Les premiers jours, je n’avais pas beaucoup rempli de pages sur mon cahier. J’avais préféré respirer, sentir et regarder la mer, son cycle rassurant d’allers-retours sur le sable de la plage. Ecouter aussi les mille petits bruits de sussions, de claquements, de gargouillis qui s’échappaient sous mes pieds dès que l’eau se retirait.

Je partais aussi en vélo, pédaler tant que je pouvais autour de l’île et m’enivrer de ses parfums, de ses paysages et de sa lumière. Je ne fréquentais personne. Je n’en avais ni l’envie ni le courage. Les seules paroles que je pouvais échanger étaient celles destinées au boulanger et à l’épicier du petit village, histoire de ne pas mourir de faim.

Un jour, environ un mois après mon arrivée, un homme, un bel homme, peintre, s’installa un jour sur la plage, non loin de moi. Je ne l’ai pas vu tout de suite. J’avais le regard perdu vers le large, la mer, sans trop me préoccuper de mes semblables… J’étais justement venue ici pour les fuir…

Il installa son matériel, et se mit à faire des aquarelles. Lui non plus ne semblait pas avoir conscience de ma présence. Nous étions en été, mais nous étions à peu près les seuls sur cette plage. Un peu plus loin, une famille bien comme il faut s’ébattaient dans le sable et dans l’eau. On ne les entendait pas.

Plusieurs jours se sont passés dans cette fausse proximité. Peu à peu, sans paroles, une intimité était pourtant en train de naître. Je ne connaissais ni le son de sa voix, ni la couleur de ses yeux, et pourtant, lorsqu’il n’était pas là, il me manquait.

Un soir, il faisait particulièrement doux. Je décidais de rester jusqu’à la nuit noire. Laisser la nuit dévorer le jour et transformer l’horizon en brasier avant que l’ombre ne se répande sur la mer…

Il était remonté chez lui.

J’étais assise sur le sable. J’écoutais ma propre respiration et les mille bruits de la nuit qui s’avance, me laissant couler dans l’harmonie tranquille de l’instant, lorsque je sentis sa présence derrière moi.

Bizarrement, je n’ai pas eu peur. Au fond je l’attendais, comme si nous nous étions donnés sans le savoir un rendez-vous secret.

Je sentis ses mains se poser, légères comme deux ailes, sur mes épaules.

- Bonsoir.

Un étrange frisson passa sur moi. Il avait une voix grave et vibrante qui s’imprégna jusqu’au fond de mon ventre en onde délicieuses. Une voix douce comme du velours. J’aurais dû me dégager, lui demander de quel droit il se permettait pareille familiarité… Je ne le fis pas. Ces gestes avaient le naturel de l’évidence. Sans le savoir je les attendais. Il murmura de nouveau:

-         Bonsoir. … Belle nuit.

-         Oui.

Ma voix était quasi inaudible.

-         Vous aussi êtes belle

-         …

-         Je vous ai dessinée 20 fois depuis que je vous ai vue.

-         …

J’étais incapable d’émettre un son. Non pas que je j’aie peur ou que je me sentes mal à l‘aise, mais simplement je ne trouvais rien à dire. J’étais étonnamment détendue et toute parole me paraissait déplacée en cet instant. Mon corps acquiesçait à la caresse de cet homme dont je ne voyais pourtant même pas le visage et j’avais envie de cette rencontre là, au-delà des mots, des explications et des justifications plus ou moins sincères des amants civilisés.

-         Ne dites rien. Seulement ceci, cela ne vous dérange pas, mes mains?

-         Non… c’est bizarre mais… non…

-         Merci

Ses mains se mirent alors, avec lenteur et délicatesse à voyager sur ma peau, écartant le tissu parfois, sans forcer, tendrement, pleines de respect. Elles s’arrêtaient toujours avant d’aller trop loin, demandant une permission muette que j’étais bien incapable de leur refuser. Alors elles reprenaient leur voyage tendre.

Enfin, sa bouche vint chercher mes lèvres. Notre baiser fut profond et interminable. Mais il aurait pu encore continuer sans que je ne m’en plaigne, tant j’étais bien contre et dans sa bouche.

Il quitta pourtant mes lèvres pour descendre le long de ma poitrine, de mon ventre.

Il était maintenant face à moi et me souriait. Une serviette nouée comme un pagne recouvrait ses hanches. Il avait les yeux d’un vert profond et un merveilleux sourire tendre. Un corps qui ressemblait à ceux des Botitshava de pierre que j’aimais aller admirer au musée Guimet. Un corps emprunt de sensualité et de retenue, d’où émanait une virilité sereine et rassurante.

Il laissa tomber la serviette, découvrant son maillot de bain, me prit la main et m’emmena vers les flots qui venaient à notre rencontre. La marée montait et l’eau était maintenant toute proche.

Nous sommes entrés dans l’Océan au moment où le soleil y disparaissait. L’éclat de ses yeux m’hypnotisait.

-         Viens… as-tu froid ? Veux-tu nager ?

-         Ca va …

Nous avons nagé un peu, lui me frôlant sans cesse, m’évitant les rochers affleurants qui sont nombreux sur ces côtes, me permettant de me reposer sur ses bras lorsque j’étais un peu fatiguée. Je sentais l’eau masser doucement mon corps et je ne savais plus si c’était ses mains ou l’océan qui me touchait. L’un ou l’autre c’était une caresse si suave, si sucrée, si délicieuse que j’aurais voulu que ces minutes durent l’éternité.

Je prenais possession de mon corps avec délices, sous son égide, mais en toute liberté et conscience. Sensation délicieuse de s’éveiller à la sensation et de s’ancrer dans la réalité de l’instant présent.

De retour sur la plage, il me sécha vigoureusement en riant puis me raccompagna chez moi et me souhaita une bonne nuit.

- Douce nuit, belle dame. Je vais rêver à vous, je crois…

Je lui souris sans répondre et referma doucement ma porte.

Le lendemain, sur la plage, nous bavardâmes librement, de tout, de rien et surtout pas de nous. Parfois, une remarque, un mot, une ombre dans les yeux de l’un et l’autre disait une souffrance qui était accueillie et comprise par l’autre sans même être formulée. Leur enfance dans le silence et la solitude, l’impression d’être étrangers au monde, la joie de la vie et des belles choses, le douceur de l’instant.

Il l’invita à dîner chez lui. Dans sa maisonnette qui ressemblait plus à un abri de jardin qu’à un lieu de villégiature, il y avait deux petites toiles, des papiers, des pinceaux, un lit et une valise. rien d’autre. La table était dehors, sur la terrasse abritée d’une glycine et regardait l’océan. Un poisson grillé sur un barbecue rouillé, du pain, des crevettes, du fromage et la fraîcheur acidulée d’une bouteille de vin blanc… Une pêche qu’il lui éplucha fut leur dessert partagé. Il n’y avait pas de questions. Simplement le plaisir d’être là, ensemble.

Nos yeux se sont accrochés et ont attiré nos corps. Comme lors de notre rencontre ses mains voyagèrent sur moi. Sous ces caresses, je me laissais faire, sans force, toute en sensations. Chaque parcelle de ma peau semblait s’éveiller à la vie et vibrer dans un grand concert musical et sensuel. J’existais toute entière par ses mains. Je ne voulais rien d’autre, hors du temps et de l’espace. Je m’abandonnais.

Puis, il se leva, souriant, avec dans les yeux un mélange de désir et d’allégresse. Il me prit par la main et m’entraîna sur la plage toute proche. Il n’y avait plus personne, que la lune qui nous regardait d’un air complice, que les vagues et la légère brise caressante.

Il redevint sérieux en portant la main à mon maillot pour me demander s’il pouvait l’enlever. Je lui répondis d’un sourire et en portant mes mains vers le sien qui glissa très vite sur le sable.

Il étala la grande serviette près de nous et m’y allongea avant de m’ôter délicatement mon vêtement mouillé. Il avait des gestes  précis et beaux. Rien n’était vulgaire, ni forcé, tout était parfaitement harmonieux et sensuel.

Il prenait manifestement plaisir à me regarder, à me toucher, à faire jaillir des vibrations gourmandes de ma peau, évitant le sexe mais le frôlant sans cesse. Il m’embrassa absolument partout, du visage au bout des orteils.

-         Tu es belle, ainsi, abandonnée et farouche. Je sais bien que tu ne donnes que ce que tu veux bien donner. Je n’ai aucun droit sur toi, alors que tu es en train d’en prendre sur moi par le désir que j’ai de toi.

Je me taisais toujours. Ce qu’il disait était vrai. Je ne donnais que ce que je voulais bien donner, le plaisir que pouvait procurer mon corps. Plaisir que je donnais et qu’il me rendait au centuple. Mais la part secrète de moi, ce qui est du domaine du cœur et de l’âme, il ne pouvait l’atteindre, je n’en avais pas envie. Il le savait.

-         J’adore ta peau. Elle est douce et tendre.

Il se pencha vers ma toison, chercher d’autres lèvres qui s’ouvraient à ses baisers avec avidité.

Lorsque nos deux corps s’unirent, une vague immense de plaisir me submergea. J’ai dû gémir, crier, pleurer, je ne sais plus. Je ne me souviens que de cette jouissance totale qui m’emportait et me tordait de plaisir. J’étais mon sexe, j’étais vivante, j’étais moi…

Quand je rouvris les yeux, il me regardait en souriant. Heureux .

Ses yeux, vert d’eau m’enveloppaient de douceur et de reconnaissance tendre.

Je me blottis contre lui, encore tremblante. J’étais bien, enveloppée dans ses bras, contre son corps dont je respirais l’odeur avec bonheur. Je sentais son sexe dressé qui se frottait doucement contre moi, lentement, pour ne pas déranger mon repos.

La nuit avançait. Je crois que je me suis endormie un peu, confiante, contre sa poitrine…

A mon réveil, j’étais dans sa chambre. Il m’y avait portée et installée confortablement dans les draps de lin blanc et frais. C’était le milieu de la nuit. Il avait veillé mon sommeil dans un grand fauteuil, vêtu d’une robe de chambre en soie sombre et s’y étais un peu assoupi. Je bougeais un peu et il se redressa.

- Où je suis ?

- Chez moi. Je ne voulais pas que tu attrapes froid sur la plage.

- Pourquoi n’es tu pas dans ton lit ?

- Je n’avais pas envie. Tu dormais. Je ne voulais ni te réveiller ni te mettre devant le fait accompli. Tu n’as peut être pas envie de partager mon lit … dit-il en riant.

- Crois-tu ?

Je souriais.

Nos regards étaient plongés l’un dans l’autre. Et il y avait beaucoup de lumière dans ses yeux. Je lui demandais de venir près de moi.

Il laissa tomber son vêtement et s’allongea à mes côtés puis m’embrassa…

J’aimais qu’il me possède avec un mélange de force et de délicatesse qui imprégnait tous ses gestes. Nous tanguions au rythme de nos souffles, lui dans mes reins, caressant mes fesses, mes seins et mon sexe. Moi découvrant son corps avec ma peau, mes mains et ma bouche, avide de tout connaître jusqu’aux moindres recoins. Nous avons joui ensemble, unissant nos râles, donnant et recevant avec le même bonheur.

Depuis cette nuit, nous nous sommes plusieurs fois retrouvés. Soit sur la plage, soit dans la mer, soit chez lui.

Peu à peu, je me sentais renaître à moi-même. Nous parlions peu mais je sentais sa confiance et son désir. Il ne m’obligeait en rien, même pas à l’aimer. J’étais libre. Mais le regard qu’il posait sur moi me forçait à me regarder, à me connaître et à m’aimer. Initiation silencieuse.

Parfois, après avoir fait l’amour, je restais un peu à le regarder dessiner. Il m’a beaucoup représentée et chaque fois, je me découvrais à travers ses yeux, changeante, vivante, toujours un peu la  même et toujours différente.

Je ne connais pas son nom. Il ne m’a jamais demandé le mien. Cela n’avait pas d’importance.

A la fin de l’été nous sommes repartis chacun de notre côté, silencieux et étrangement confiants. J’avais encore un long chemin à faire pour devenir pleinement moi-même et il saurait attendre. Rien ne pressait. Je n’étais pas prête pour un nouvel amour. Il le savait. Il me l’a dit lorsque nous nous sommes dit au revoir, la dernière nuit, sur le pas de sa porte. Comme d’habitude, j’ai du reconnaître qu’il avait raison.

Le bac s’éloignait de l’île et les côtes se sont estompées peu à peu, se mêlant à l’océan, devenant chaque minute plus floues. Il n’était pas à bord. La vie réelle et concrète m’attendait de l’autre côté et me happerai bientôt. Notre histoire avait-elle été réelle ou simplement rêvée dans la langueur de ces journées océanes ? Tout ceci n’était peut être qu’une aventure née de mon désœuvrement et de mon imagination…

Nous savons pourtant tous les deux que nous nous retrouverons un jour, quand ce sera possible dans nos vies… Peut être… et pourquoi pas ?

Le modèle

« Vous pouvez vous installer là, s’il vous plait. La lumière est meilleure. Pour vous déshabiller, c’est derrière le paravent… » lui dit Clara d’un air affairé, sans même lever les yeux sur le modèle qui venait d’entrer d’un pas hésitant. Elle rangeait ses crayons, son matériel, ses carnets avec une précision presque maniaque, à son habitude. Elle détestait par-dessus tout avoir à chercher un crayon ou une gomme en pleine séance de travail. Pour être libre de se consacrer à son dessin, aux méandres d’un trait, à l’équilibre de l’ombre et de la lumière, tout devait être parfait au départ.

C’était la première fois qu’elle faisait venir un modèle masculin dans son atelier. La plupart du temps, jusque là, elle dessinait et peignait des femmes, des enfants, des animaux, des compositions, des natures mortes ou bien allait croquer des personnages dans la rue, à la terrasse d’un café ou dans une salle de concert. Non pas qu’elle évitât ce genre de sujet, mais elle n’en avait simplement jamais eu envie. Elle aimait transcrire le mouvement de la vie, les changements de la lumière, les vibrations des êtres plus que la beauté statique des choses. L’immobilité s’apparentait pour elle à la mort. Bien sûr, elle admettait qu’il y avait une beauté et un côté fascinant à la mort, mais cela ne l’attirait pas. Les statues d’hommes nus, qu’elles viennent de l’antiquité grecque ou qu’elles soient plus récentes lui paraissaient, certes, belles et pourtant comme mortes, froides, prisonnières de la matière et de leurs formes parfaites. Elle avait le souvenir en demi-teinte d’un Apollon de David, trônant face à la plage de Marseille, au corps magnifique mais qu’elle ne pouvait s’empêcher de trouver légèrement ridicule comme un baigneur gêné qui aurait perdu son maillot.

Mais ce jour-là était différent. Pour une fois, elle avait eu envie de s’attaquer à un corps d’homme, sa musculature, sa manière bien à lui d’être humain, sa force et sa faiblesse… Nu, dépouillé de ces attributs de la puissance virile que sont les vêtements, costume ou jean faussement décontracté. Elle le voulait nu, vulnérable, livré à son regard et en même temps éminemment digne de respect. L’homme, cette drôle d’espèce, si pleine de contradictions…

Et puis, il y avait aussi, pourquoi le nierait-elle, une envie soudaine et mutine de changer quelque chose dans le regard qu‘elle posait sur les choses, les gens, son travail. Elle s’amusait à l’avance de l’inversion des rôles qu’elle allait provoquer. Dans l’histoire de l’humanité, c’était le plus souvent les hommes qui peignaient des femmes nues. Elle n’arrivait pas à se souvenir d’une femme artiste représentant un homme nu, si ce n’est lors de leurs années d’école ou d’ateliers, comme tous les autres apprentis créateurs. Et bien cette fois-ci, ce serait une femme qui ferait glisser son crayon le long d’un dos et d’une fesse d’homme… Il y avait une petite jubilation à se libérer de ce carcan sexiste.

Le jeune modèle semblait intimidé. Etait-ce parce que cette artiste-là, non pas parfaitement belle, était troublante… manifestement à son insu.

- Comment voulez-vous que … ? commença t’il en regardant ailleurs après s’être déshabillé derrière le paravent. Il était debout, face à elle, nu comme un ver, attendant ses instructions.

Elle leva les yeux et le regarda enfin. Il avait des yeux magnifiques, intelligents et profonds d’un bleu intense piqueté d’or. Ses mains élégantes étaient pudiquement placées devant son sexe qu’elles cachaient peu. Une grande douceur émanait de lui. Une grande force aussi. Il était beau. Non pas une beauté plastique et parfaite mais une beauté émouvante, vivante et puissante.

Il rougit un peu sous son regard, mais ses yeux ne la fuyaient pas.

- Vous êtes gêné ? Vous savez, si vous n’êtes pas à l’aise, cela ne pourra pas se faire. Je ne veux pas que vous vous sentiez obligé. Si ce que je vous demande ne vous plait pas, je vous paye et on en reste là. Je comprendrai. Ce n’est pas forcément facile de se livrer comme cela à un peintre… Dites-moi vraiment…

-  Non, non… ça va… C’est juste que je n’ai pas l’habitude de…

- De ? Vous n’êtes pas modèle depuis longtemps, c’est ça.

- Oui… non…. C’est vrai que je ne pose pas depuis très longtemps. Mais ce n’est pas ça…

- Vous savez, je n’ai jamais mangé personne, et encore moins un modèle, homme ou femme. Vous êtes pour moi un sujet à dessiner. C’est tout.

 

« Du moins pendant la pose », rajouta-t’elle beaucoup plus bas avant de reprendre à voix haute et avec un sourire amusé:

- Et s’il vous plait, ne bandez pas… sinon je vous la coupe…

Elle venait de remarquer que les éléments constitutifs de la virilité du jeune homme commençaient à donner des signes de vie autonomes.

Le jeune homme eut un sursaut et tout rentra dans l’ordre. Il est des mots qui, même dits en plaisantant, vous calment tout de suite… elle le savait bien. L’angoisse de la castration est toujours nichée au fin fond de l’inconscient de chaque homme. Monsieur Freud n’avait rien inventé.

Elle lui montra la pose et commença à dessiner.

Le modèle, immobile, ne pouvait s’empêcher de la regarder. Elle était concentrée sur ce qu’elle faisait et ne lui jetait que des coups d’œil rapides et techniques. Une mèche de ses cheveux s’obstinait à retomber sur son front. Ses longs cils noirs qu’elle n’avait pas maquillés adoucissaient un regard pétillant d’intelligence. Sa bouche parfaitement bien dessinée s’entrouvrait légèrement sans qu’elle s’en rendre compte. Parfois elle se mordillait la lèvre inférieure lorsqu’elle cherchait un trait, un mouvement qui lui résistait. Elle portait une grande blouse ample qui masquait ses formes. Mais elle paraissait fine et féminine. De belles jambes se croisaient et se décroisaient sous sa chaise. La peau de son cou et de son décolleté appelaient des caresses. Blanche et tendre.

Ses yeux, surtout, le fascinaient. Il avait envie de les voir se fermer de plaisir. Oui, c’était cela, cette femme irradiait de plaisir et de sensualité. Il avait rarement été bouleversé ainsi par une femme qu’il ne connaissait pas. De jolies femmes, des femmes splendides, il en avait beaucoup croisé dans sa vie. Amies, amantes, modèles comme lui, il avait l’habitude de les côtoyer et de les mettre dans son lit quand il le voulait. Mais elle… elle était différente. Il ressentait des émotions sur les quelles il ne pouvait mettre un nom. Quelque chose d’archaïque et de violent, de tendre et de raffiné, un désir fou et un respect total. Il avait envie de la posséder, là tout de suite et savait qu’il ne se l’autoriserait jamais. Pas elle. Ne pas lui faire de mal. Il ne s’en sentait pas le droit malgré la violence douloureuse de son désir.

Le soleil d’avril commençait à glisser le long du plancher en bois blond et donnait au modèle une couleur dorée et chaude qui faisait vibrer sa peau. Le crayon glissait avec aisance sur la feuille, donnant forme et réalité à un être qui était le modèle sans être tout à fait lui. Il y avait un peu d’elle dans chacun de ses dessins et cette fois-ci il y avait quelque chose de troublant à mêler sa féminité créatrice à la manifestation si évidente et nue de la virilité.

Toute à ses croquis, elle ne sentait pas le temps passer. Il y avait quelque chose en lui qui lui donnait envie de prendre, de saisir cette émotion, de lui donner forme, de la fixer, de l’emprisonner dans les traits noirs et gris de ses fusains pour la garder à jamais vivante.

Ne pas laisser s’envoler l’instant, vaincre le temps qui offre tout et le reprends aussi vite, s’agripper à la vie qui file entre les doigts à chaque respiration, échapper à l’immobilité et au néant de la mort…

Elle ne s’est pas rendu compte tout de suite que les lèvres du jeune homme commençaient à se tendre, la respiration devenant moins souple, les yeux plus durs. La fatigue gagnait son modèle et la tension qu’il s’imposait allait bientôt devenir insupportable.

- S’il vous plait… osa-t-il en désespoir de cause. Cela fait plus d’une heure…

Elle leva la tête, contrariée. Mais très vite, elle effaça de son front les marques de son agacement pour lui sourire et s’excuser.

- Oh, pardonnez moi, je ne me suis pas rendu compte de l’heure. Bien sûr. Reposez vous. Il y a un peignoir derrière le paravent.

- Merci.

- Voulez-vous arrêter ou avez-vous le courage de poser encore un peu tout à l’heure? J’aimerai finir cette série…

- Non, il n’y a pas de problème. Je reprends tout à l’heure. Mais à midi et demi je dois partir, j’ai un rendez-vous.

Pendant qu’elle classait ses dessins terminés et remettait de l’ordre dans son matériel, Mathias était allé s’accouder à la fenêtre et fumait une cigarette.

Elle se redressa, s’étira un peu et regarda l’homme qui lui tournait le dos, un peu engoncé dans un peignoir manifestement un peu trop petit pour lui.

“Je vais devoir investir dans un nouveau peignoir à la mesure de mes nouveaux modèles!” Pensa-t-elle en souriant intérieurement.

“Dieu qu’il a de belles fesses !”

Elle était un peu étonnée de se voir sensible aux charmes du jeune homme. Elle ne se connaissait pas ainsi. Était-elle en train de changer ? Une nouvelle envie de dessiner des mâles nus, une sensibilité à fleur de peau devant leurs appâts dans le plus simple appareil… ou bien était-ce lui, cet homme là, en particulier qui lui faisait de l’effet…Mais pourquoi ?

Jusqu’à présent elle avait toujours eu une vie sentimentale et sexuelle satisfaisante… enfin presque… Du moins avait-elle trouvé depuis peu un équilibre dont elle était fière. Une vraie autonomie matérielle et affective et quelque fois des amants devenus des amis qui venaient chez elle passer une nuit de plaisir en toute liberté. Plus de serments, plus d’obligations… Elle avait renoncé à demandé aux hommes de l’aimer, encore moins à s’engager avec elle.

Elle avait été mariée, avait eu des enfants, avait joué le jeu de la femme dévouée et fidèle pour se rendre compte, au final qu’elle n’était qu’exploitée et méprisée.

Puis elle avait cru aux déclarations d’amour d’hommes éperdus. Elle se voyait alors mise sur un piédestal, admirée, désirée, mise sous cloche et finalement intouchable, elle qui ne demandait que la sincérité d‘un peu de tendresse. Les beaux serments ne résistaient pas au temps. Il y avait même eu cet homme qui la désirait tellement qu’il avait fini par ne plus pouvoir lui faire l’amour et qui, mortifié, avait pris le parti de la quitter. C’était il y a un an.

Cette blessure avait été la plus douloureuse et l’avait vacciné contre l’amour. Elle s’était retiré dans une forteresse dans laquelle elle se sentait maintenant bien et qu’elle n’avait pas du tout envie d’ouvrir. Surtout pas à un beau gosse comme celui là qui se moquerait bien certainement d’elle…

“Il a un rendez-vous… sûrement sa petite amie… Allez, calme toi, Clara, cet homme n’est pas pour toi…” lui murmurait une voix au fond d’elle même.

La journée était belle. Une de ces journées de printemps qui tiennent un peu de la magie. Surtout à Paris. L’air change de texture, il est léger, gai et pousse à envisager les pires audaces. Elle vint à la fenêtre respirer un peu. Accoudée à ses côtés, elle regardait la lumière peindre les façades de l’immeuble en face. Il avait terminé sa cigarette. Leur souffle était calme. Ils ne disaient rien. Le silence entre eux était doux et confiant et cela lui faisait du bien.

Il bougea légèrement et sa hanche vint frôler celle de Clara. Une douce sensation de chaleur envahit celle-ci au même moment. Elle se sentit troublée et se retourna vivement pour reprendre sa place mais pas assez vite pour éviter de croiser son regard. Une seconde où elle perdit pied.

Elle ferma résolument les yeux un instant et marcha comme une automate vers sa table de travail.

La séance de pose ne connut plus d’autre incident.

Elle décida de ne plus lui demander de revenir et changea de modèle pour ses dessins.

Il sortit de son immeuble avec l’envie très précise de la revoir. Mais comment ? Il ne se voyait pas la rappeler pour lui demander de poser de nouveau pour elle, encore moins pour lui demander de passer une soirée avec lui…

Il était mal à l’aise, c’était la première fois qu’il ressentait une telle émotion face à une femme et se trouvait stupide. Il ne savait ni l’analyser ni le nommer. Il décida donc de l’oublier et reprit le cours de sa vie.

…/…

L’Opéra.

Les musiciens attaquaient le prélude lorsqu’un retardataire vint s’assoir auprés d’elle. Les ouvreuses remplissaient ainsi les loges au fur et à mesure des arrivées.

Toute entière concentrée sur la musique, elle n’y fit pas vraiment attention. Elle poussa légèrement sa chaise pour faire de la place au nouvel arrivant.

Malgré la pénombre, il la reconnut tout de suite. Six mois avaient passé et pourtant, tout lui revint dans la figure à l’instant même où il jeta un regard sur elle.

Il enleva son manteau, le plia et le posa sur le dossier de sa chaise. Il s’assit sagement et attendit la fin du morceau pour se pencher lentement vers elle:

- Bonjour.

Elle se retourna, étonnée.

- Bonjour. Mais qui…

- Matthias, le modèle, il y a quelques mois… avez-vous fini ce que vous vouliez faire ? Vous ne m’avez pas rappelé…

- Oui… Non… je….

Clara bénit le manque de lumière de la salle pour cacher le rose qui venait de lui monter aux joues. Elle était bouleversée, se trouvait idiote de l’être et se disait que sa soirée allait être gâchée par cette présence intempestive dans sa loge qui l’empêcherait de se laisser aller librement aux plaisirs de la musique.

Il souriait gentiment et cette fois elle ne pouvait fuir son regard.

“Mais que me veut il ? Pourquoi me regarder comme cela ?” Des pensées incohérentes vinrent submerger son cerveau l’obligeant à l’impuissance.

Alors, très lentement, il lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Le contact de son baiser sur sa peau donna à Clara l’envie de grimper aux rideaux, à supposer que ceux de la scène eussent été à sa portée. ..

Elle ne suivit pas vraiment le spectacle mais elle en sortit épuisée et profondément bienheureuse.

Mathias était un amant délicat et à l’écoute de ses désirs les plus ténus, elle était libre et généreuse dans son accueil. Ils s’accordaient au rythme de la musique, se laissant entraîner dans un monde parallèle qui n’appartenait qu’à eux.

A la fin du spectacle, lorsqu’ils remirent leurs manteaux après avoir quelque peu réparé les dommages de leur tenue, il lui prit la main, comme un enfant et l’emmena chez lui….

 


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