• Accueil
  • > Recherche : petite fille mort nouvelle

Résultats de la recherche pour ' petite fille mort nouvelle '

Le Livre de mes mères

 Celles qui ne devaient pas naître

« A votre avis, qu’est-ce qu’une faute ? 

« - La faute ? Mais c’est une carence de paroles, une impossibilité à dire, à s’assumer comme un être humain, un être de langage. »

Dialogue entre Nina Canault et le psychanalyste Didier Dumas (Comment paye-t-on la faute de ses ancêtres)

«  Le lourd silence de ceux qui tiennent leur langue, qui se terrent, qui n’osent respirer normalement de peur d’encourir la fureur du tyran, même lorsqu’il n’est pas là. »

Règlement de compte à Kensington, Allison Montclair.

Préambule

Ce travail n’est pas un travail d’histoire familial. Du moins pas dans le sens classique d’une généalogie. Ce que je vais écrire sur les femmes (et les hommes) de ma famille ne correspond pas à des faits vérifiés ni à une vérité historique.

Il s’agit plutôt de l’histoire émotionnelle et inconsciente, donc d’une certaine manière largement fantasmée après coup, lors de la transmission intergénérationnelle, de notre lignée matrilinéaire.

Cette « histoire » sous jacente de peurs, de croyances et d’interdits, consécutifs à de la violence, de la brutalité et de la honte, qui s’est transmise à bas bruit, de mère en fille, sans mots, sans conscience, de corps à corps, ces non-dits, ces non révélés, ces fantômes, impactent nos choix, nos identités et nos vies de filles, sans même que nous en ayons conscience.

Il est temps de sortir du silence ces traumatismes pour les guérir enfin…

Dire ce qui n’a pas été dit est une gageure.

Dire la peur, les larmes, les souffrances, la honte, la terreur lorsque cela n’a pas été possible de le dire lorsque cela s’est produit, lorsque cela appartient à des générations très anciennes, lorsque l’évènement qui a été à l’origine de ces émotions refoulées est tellement lointain qu’on l’ignore complètement, semble absolument impossible.

Et pourtant…

La mémoire transgénérationnelle passe par le corps. L’inconscient est un coffre inexpugnable qui conserve tout ce qui n’a pas été « digéré », toutes ces émotions négatives (la colère, la peur et la tristesse du deuil), et il le transmet aux générations suivantes.

Ce qui est inscrit en nous existe. Des ressentis, des croyances, des manières d’aborder la vie les rendent actuels et les mettent à notre portée pour peu qu’on s’y attelle. Cela apparaît lorsqu’on se voit faire ou dire quelque chose que l’on sait mauvais pour soi mais « qu’on ne peut pas s’en empêcher ».

On peut utiliser la créativité et une part de fiction pour remettre des mots sur des ressentis. L’important, c’est que l’émotion originelle soit entendue, les circonstances exactes ne sont pas importantes. Il ne s’agit pas d’un tribunal mais d’un soin, de réparation, de pardon.

Le récit ci-dessous est sombre.

Seules les émotions négatives marquent une lignée, car elles ont besoin d’être dites par le langage, d’être traitées et sorties des limbes par les mots pour avoir un sens et pouvoir « passer », s’évanouir. Les émotions positives, et j’espère, et je crois, qu’elles ont été présentes elles aussi, dans les vies de mes ancêtres, ont été vécues et dites de façon normales. Il est accepté de dire la joie d’un amour, du sourire d’un bébé ou d’une réussite. Elles ne sont donc pas refoulées et donc ne font partie que de la vie de celle (ou de celui) qui la vit au présent.

Elles ne se transmettent pas.

Donc, le récit que je vais donner n’est que la transcription de tout ce qui est à nettoyer dans ma lignée maternelle, et non le récit des vies de mes mères. Je ne parle que de ce qui s’est déposé ensuite dans leurs enfants, et donc en moi. Cela explique que ce soit assez terrible.

L’autre face, celle qui était lumineuse, a bien existé, mais elle leur appartient et je n’y ai pas accès. Il est d’ailleurs de ma responsabilité de générer la propre face lumineuse de ma vie.

Cela explique ce travail.

Il est important, en effet, que cela s’arrête enfin, pour retrouver la liberté de vivre, et la joie d’exister.

Pour moi, pour mes enfants et paradoxalement pour toute ma lignée, qu’elle soit passée ou à venir.

Pépé,

l’homme qui m’a autorisé à être femme

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

- Agnès,  ton grand père est mort.

- Pépé ?

- Oui

- Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Eglise que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

Désormais, j’allais vivre dans un univers dirigé et contrôlé par les femmes.

Féminité

A l’origine de ma féminité, de mon « être femme », il y a des mères.

Comme tous les êtres humains, ma vie a commencé dans le ventre d’une femme, par l’amour d’un homme, magie de la vie, union du principe masculin déposé là et du principe féminin qui l’attendait. Union de mon père et de ma mère pour créer un être différent et unique, qui aurait les racines de ces parents mais serait libre de développer ses propres frondaisons.

Dans le couple de mes parents, le Père n’avait pas droit de cité. Ainsi en avait « inconsciemment » décidé ma mère.

C’est ma mère qui m’a portée, mais sans la participation de mon père, évincé, comme souvent à l’époque du mystère de la grossesse, une affaire de femme… D’autant plus qu’il n’était là que comme une utilité. Ma mère ne lui permettant pas de prendre une place dans sa vie, mes parents ne formaient pas un couple, mais une association dans la quelle chacun avait un rôle qu’il remplissait honnêtement, mais où la tendresse n’existait pas. Mon arrivée n’était d’ailleurs pas une bonne nouvelle pour mon père, qui n’y a vu que des verrous fermant un peu plus sa prison.

Ces prémisses de ma vie, bien au chaud dans le giron maternel, m’a permis de me construire et m’a transmis son héritage tel qu’elle l’avait reçu de sa mère et celle-ci de sa mère, avec les histoires particulières de ma famille maternelles et les croyances qui s’y sont construites au fil du temps. Nichée au creux de son ventre, j’ai participé pendant 9 mois à toutes ses émotions, et j’ai vécu, comme tous les bébés, tout contre son inconscient.

Elle ne le savait pas, mais j’étais une fille. Et dans ma lignée maternelle, être une fille, cela avait de graves conséquences…

Une fois née, l’héritage des femmes de ma famille paternelle me fut aussi donné, en particulier par le regard tendre, affectueux et émerveillé de mon grand père, Pépé.

Ces deux héritages, contraires, ont modelé mon être femme, dans une guerre sans merci dans laquelle mes mères ont d’abord été victorieuses, m’imposant la négation de ma féminité et la haine de Soi parce que fille. Peur, terreur même, colère, tristesse insondable, tout m’a été transmis comme un héritage.

C’est cette histoire que je raconte ici.

Je suis donc issue, comme tous les êtres humains, de la rencontre de deux lignées de femmes qui ont vécu, au long du temps, un destin radicalement différent, opposé.

La famille de ma mère vient de L’Est de la France, l’Alsace et les Vosges, et certainement de plus loin encore à l’Est et au Nord de l’Europe. Ces régions ont été, au fil de l’histoire particulièrement martyrisées au gré des conquêtes et des volontés de puissance des princes de ce monde. Le petit peuple, en particulier, et les femmes parmi ce peuple, a payé le prix fort. Massacres, destruction des récoltes, confiscation du bétail, villages incendiés, et viols, étripages variés, crimes divers. Quelque soient l’origine des troupes, ce fut horrible.

Dans ce contexte, les femmes de ma famille ont subi le poids et les souffrances du patriarcat le plus brutal. Dans une société violente, où la peur et la brutalité règnent en maître, la compassion et l’amour n’ont pas beaucoup droit de cité.

Les hommes, impuissants face aux hordes armées (militaires, malandrins ou même force publique, qu’importe) reportent facilement leur hargne sur plus faible qu’eux. Enfermées dans un rôle de soumission et de victime, mes mères ne se sont pas aimées. Impuissantes à protéger leurs enfants et en particulier leurs filles de la violence du monde, elles se sont détestées. Elles ont haï leur nature de femme.

Ont elles été aimées ? Quand je vois l’ampleur de leur haine d’elles-mêmes et leur acceptation de leur esclavage, j’en doute. Elles ont aussi eu beaucoup de mal à s’aimer entre-elles, l’amour n’était plus dans leur langage d’être.

Non respectées, traitées moins bien que le bétail, dont on prenait soin car il avait de la valeur marchande, battues, violées, elles ont construit leur vie sur la certitude que cela était normal, pour ne pas devenir folles, pour ne pas être exclues de leur communauté, rejetées ou même tuées.

Elles ont transmis à leurs filles, de génération en génération, une haine de la féminité, du soi-femme, et une colère contre elles-mêmes qui les a emprisonnées dans un rôle de martyres, comme une malédiction. Leur seul recours, la religion et la respectabilité, les enchaînait dans ce rôle. « Supportez, ma brave dame, vous gagnez votre Paradis ».

Très souvent, j’ai ressenti cette condamnation sur ma vie, qui me rendait incapable d’être heureuse et impuissante à prendre ma vie en main… Très souvent, j’ai cru que ma vie ne pouvait dépendre que de la bienveillance d’un homme, sorte de prince charmant mythique qui n’arriverait jamais ou qui se transformerait très vite en crapaud. Mais l’espoir fait vivre… Sans cesse déçu, sans cesse renouvelé…

Dans le silence hypocrite de cette société bienpensante, elles ne pouvaient que se soumettre et refouler la colère légitime qui se levait en elles lorsque les hommes dépassaient les limites et se permettaient toutes les violences et les humiliations à leur encontre, sûrs de leur bon droit et parfois simplement ignorants et indifférents à la souffrance qu’ils généraient.

Mes mères maternelles ont éprouvé une colère immense qu’elles ont retournées contre elles. Une colère immense qui les ont amenées, aussi, à castrer leurs fils, une colère immense que j’ai hérité d’elles et que j’ai eu contre elles car j’ai refusé de partager leur soumission. Je leur en ai voulu d’avoir tant subi, d’avoir trouvé cela normal, acceptable, et de m’imposer cette attitude parce que j’étais une fille.

A côté de cela, mon Pépé m’avait fait passer le message, dans ses yeux bienveillants et dans ses bras respectueux, que non, cela n’était pas normal, que non, cela n’était pas bien, et que je pouvais vivre autrement que comme une servante des hommes. Une lutte de Titan s’est engagé dans mon paysage intérieur : quelle femme étais-je ? Qui étais-je ? Qui allais-je choisir d’être ?

Dans la lignée de ma famille, l’amour n’a pas eu droit de cité. Il a été broyé, humilié, ridiculisé et dévalorisé, utilisé uniquement pour la domination des hommes. Les femmes ont aimé et les hommes ont pris. Déçues, les femmes ont eu beaucoup de mal à s’aimer et à aimer leurs filles. La haine se soi s’est installée et transmise bien avant Arthémise…

 

Bien avant les ancêtres d’Arthémise

La longue procession s’avance au son des flutes d’os et des lithophones. Les tambours en peau de rennes rythment les pas des initiées du jour.

La veille, les garçons ont vécu leur cérémonie du Ciel et font désormais partie de la haie d’honneur qui portent les flambeaux le long du chemin qui s’enfonce dans la Terre-Mère.

Dans une lune aura lieu la Cérémonie de l’Alliance du Ciel et de la Terre, pour tous les jeunes des clans venus cette année là au sanctuaire. A ce moment-là, autour du feu, les regards vont se faire séducteurs, les mains vont se frôler, les corps vont danser, et l’amour va prendre le cœur des jeunes qui vont choisir (ou pas) leur compagne ou leur compagnon de vie. Nulle obligation, nulle exigence de la part de leurs ainés, sinon, celle de prendre le temps de se connaître et d’écouter leur cœur. Les clans restent ici une ou deux lunes.

Pour l’heure, les jeunes filles, celles qui ont quitté l’enfance depuis les dernières rencontres de l’année dernière, avancent dans le tunnel. La grande Mère les accueille dans la salle gravée et peinte.

Les hommes restent à l’extérieur et refluent vers l’entrée. Ils vont prier pour les femmes, sous le ciel étoilé.

La lourde porte en peau de Mammouth est glissée devant l’entrée.

Les femmes sont dans l’utérus de la terre-mère. Elles vont partager les enseignements de la féminité. Les secrets de leurs corps, de la jouissance et de la vie. Les plus vieilles vont répondre aux questions des plus jeunes. Les expériences vont s’échanger pour comprendre, apprendre et devenir une adulte responsable et enseignée. Elles vont apprendre les herbes qui soulagent les douleurs, les traditions qui permettent de protéger la santé des femmes, des bébés et des hommes, le respect de la vie jusqu’à son aboutissement, la mort, le passage.

Lors de cette nuit, les jeunes filles vont donc apprendre à être femme. Elles vont apprendre les secrets de leur ventre, de leur sexe et du plaisir. En recevoir et en donner. Respecter et aimer leur corps, tel qu’il est, en confiance et en responsabilité. L’écouter, en prendre soin et lui donner le nécessaire. Elles vont apprendre le grand mystère de la vie : comment ce corps va faire naître un enfant. Comment l’amour d’un homme et d’une femme, sous la protection des Esprit va faire advenir un bébé dans leur ventre. Comment faire en sorte de ne pas le faire advenir si les ressources ne sont alors pas suffisante. Elle vont apprendre à maîtriser leur fertilité, à ne pas la subir, tout en accueillant la vie qui se présente comme un cadeau. Elles savent lorsqu’elles sont fertiles grâce à leur fétiche1 qu’elles reçoivent ce soir là. Elles sont responsables de la survie du clan, et de l’équilibre des ressources. Elles vont apprendre les soins de l’accouchée, des bébés, des enfants, des malades et des morts.

Elles vont partager, en même temps, la confiance, la solidarité, la fraternité, la sécurité du clan des femmes. Le savoir va avec la douceur de l’affection et la bienveillance. Les conflits naissent mais sont réglés par les trois « sages » : des femmes choisies pour leur sagesse et leur intelligence, leur expérience et leur parcours de vie leur en ont donné l’autorité.

Lors de cette nuit, les jeunes filles vont choisir leur place dans la communauté. Elles vont être écoutées, enseignées. Elles vont s’écouter l’une l’autre.

L’une choisira d’être compagne et mère, de s’occuper des plus petits ; l’autre préfèrera les grands espaces et la liberté. Elle accompagnera les hommes et leur indiquera les lieux de nourriture que les Esprits lui auront transmis ; La troisième voudra connaître les plantes, celles qui donnent la vie, celles qui donnent la mort ; la quatrième sera celle qui préside à la naissance des bébés; une autre va créer de la beauté avec des terres de couleur, des os, de l’ivoire, des coquillages; une autre, enfin, va discuter avec l’invisible et servir de canal pour les Esprits…

Chacune recevra une maîtresse en savoir. Une femme qui sait, et les guidera dans leur apprentissage. Elles quitteront leur famille et iront quelques années dans le clan de cette marraine, le temps de maîtriser ce qu’elles doivent connaître.

Au petit matin, elles vont émerger du sanctuaire, pâles, fatiguées mais rayonnantes. Elles naissent alors à leur vie de femme.

Les hommes, qui ont prié toute la nuit pour elles, les accueillent à leur nouvelle dignité.

L’alliance du féminin et du masculin va créer la danse joyeuse de la vie.

C’était il y a bien longtemps.

Avant l’Histoire, ses grands empires, ses progrès techniques et son paternalisme.

Avant les villages du Néolithique et la soumission des femmes, devenues des « ventres » à produire de la main d’oeuvre, des guerriers et des héritiers.

Avant les grottes du Mésolithique où l’humanité, privée de l’abondance par les esprits, s’étiolait dans des conflits et des violences en se disputant les maigres ressources des terrains de chasse et de la cueillette.

C’était la grande période des Grands Clans qui a duré plus de 30 000 ans dans les plaines glacées d’Europe. La période où l’humanité vivait en harmonie avec les Esprits et la Terre. Où la violence sociale n’existait pas encore car il y avait suffisamment de ressources pour tout le monde et que l’accaparement n’avait ainsi aucun sens. Où la domination et la hiérarchie de la force et de l’avoir n’en avait pas non plus.

C’était la période qui, dans l’imaginaire collectif a été transmis comme le Paradis terrestre.

Il n’y avait ni travail, ni pénuries. Chacun mangeait à sa faim et les hommes et les femmes se respectaient et s’aimaient dans une égalité de dignité qui allait de soi. Les femmes avaient un savoir qui leur permettaient de ne pas « accoucher dans la douleur », les hommes n’avaient pas à suer et s’épuiser à tirer du sol leur subsistance.

Les récits de la Genèse, dans la Bible, comme ceux des commencements du monde de beaucoup de cultures, parlent de cet Age d’Or.

Mémoire collective (Jung) ?

Chant métaphorique sur un passé révolu ?

Enseignement aux hommes que leur nature n’est pas la domination mais la collaboration, l’amour ?

En tout cas, les dernières découvertes sur la paléolithique supérieur montrent que l’esprit de cette société égalitaire (quelqu’ait été sa réalisation concrète, qui a du, d’ailleurs être aussi différente, selon les clans, que les êtres humains eux mêmes) a été une réalité qui s’est inscrite en nous, les femmes, et nous a donné la force de ne plus accepter d’être des sous-hommes, des « vides », des « manques », des « trous noirs » comme prétendent Freud et sa clique…

En chacune de nous, les traces de ce passé de liberté et de dignité est encore présent, malgré les terreurs et les chemins violents qui leur ont succédé.

La domination n’est pas une obligation dans le monde humain.

La soumission des femmes n’est pas naturelle.

Les hommes ne sont pas plus forts que nous.

L’égalité de dignité est la base même d’une humanité stable et prospère, naturelle.

C’est ce souvenir qui doit nous porter à retrouver notre puissance, non pas comme une revanche, en détestant ce féminin que l’on croit fragile en nous, mais comme une évidence.

Guérir les traumatismes de 15 000 ans de domination patriarcale (qui a généré autant de femmes que d’hommes violents, ne l’oublions pas) pour retrouver la paix et la puissance d’une identité féminine retrouvée (bien différente de la féminité construite depuis le néolithique) dans le respect des particularités de chacune, en alliance apaisée et joyeuse avec la puissance de l’identité masculine redécouverte.

1Le fétiche est une petite figurine en bois, en ivoire, en os ou en pierre sur laquelle les 27, 28 ou 29 stries de leur cycle personnel sont inscrits. Elles savent qu’au milieu du cycle, lorsque les stries approchent du pubis dessiné, leur période fertile commence.

 

Le livre de mes Mères (suite)

Marie  (1899 – 1985)

 

Ma grand mère maternelle a été la plus merveilleuse des grand mères. Je lui dois les heures les plus douces et lumineuses de mon enfance.

De la même manière que pour mon Pépé qui m’a appris à nager dans les calanques des Lecques, me soutenant dans les vagues bleues de la Méditerranée pour que je ne boive pas la tasse, elle prenait soin de moi et m’a laissé de merveilleux souvenirs.

Les tartes à la rhubarbe et aux fraises des bois de son jardin, les tambouilles improbables que je faisais dans le grand bol en pierre du bas de l’escalier, les petits déjeuners qui sentent bon, les bains dans la grande salle de bains du haut dans lesquels j’avais l’impression de mourir et de renaître en même temps, son habitude de se faire les ongles en regardant la télévision, son élégance et son odeur (Rocailles de Caron mélangé à l’odeur de sa poudre rose), nos goûters sous la voute des Galeries Lafayette (ou du Printemps, je ne sais plus) où je devais bien me tenir, émerveillée par ce luxe : les plantes vertes, les petits tables nappées de blanc, la vue sur Paris et la lumière miroitante des vitraux de la coupole parsemant le salon de thé de mille couleurs, le métro nous bringuebalant sur des sièges en bois, les réveils au chant des oiseaux, le grand escalier au tapis rouge qui me fournissait des heures de jeu au gré de mon imagination, la découverte de la lecture (de Oui oui aux Club des 5 laissés là par mes cousins) dans le garage, à côté de la voiture noire de grand père, en me cassant des noisettes de la récolte de l’année, avec un marteau sur l’établi, dans une odeur de poussière, d’huile de moteur et de bonheur…

La liberté surtout. Je n’avais rien à prouver, n’étais obligée de rien, coupable de rien… Je pouvais être moi, insouciante et enfantine. Libre.

Elle m’aimait bien. Elle m’appelait sa « Sauterelle », j’étais vive et gaie avec elle. Pépé m’appelait « Lipette » parce que je faisais beaucoup de bisous.

Mes frères racontent qu’elle pouvait être sévère, et ils redoutaient sa grosse bague lorsqu’elle leur donnait une gifle pour les corriger. Cela m’a surprise. Jamais elle n’a levé la main sur moi. Mais si elle était plus exigeante avec ses petits-fils, elle les adorait tout autant que nous, ses deux petites filles. Elle a accueilli ma cousine petite fille et jeune fille avec générosité. Elle a proposé de prendre un de mes frères, impressionnée par la violence de son grand frère. Violence familiale qui devait lui rappeler de bien mauvais souvenirs et qu’elle ne supportait sans doute pas. Jalousie entre frères pas si grave qui s’est tassée en grandissant. Mon frère est resté chez nous.

Jamais elle n’a été autre chose qu’attentionnée, juste et affectueuse avec nous. Pleine d’humour aussi. Elle avait appris l’art de l’autodérision tendre qui donne de la légèreté à la vie.

C’était une femme intelligente (bien qu’elle n’ait pas été présentée ainsi dans la famille, elle avait une réputation de femme dévouée et sévère, mais pas forcément très futée. Or elle était bien plus raisonnable et sensée que mon grand père, qui, malheureusement, ne l’a pas toujours écoutée, et a fait de nombreuses erreurs de gestion financière, mais bon.)

Elle avait une manière bien à elle de faire passer les choses importantes, l’air de rien. Prenant de l’âge et de la sagesse, elle ne lâchait plus rien, souriante, et mon grand père a bien souvent été roulé dans la farine, mais avec beaucoup de tendresse et de gentillesse. Sans pavoiser, humble et modeste, elle était forte et solide et a mené sa vie comme elle l’a décidé. Elle n’a jamais été mièvre. Elle était fière et peu causante, mais je me sentais bien avec elle. Nous nous comprenions à demi mot, pas la peine de verbiage creux…

Je me souviens d’elle comme une femme élégante, toujours tirée à 4 épingles, sentant bon et souriante. Elle savait rire aussi, surtout quand elle était un peu pompette et qu’elle perdait un peu de sa dignité de bon ton.

Elle a fait partie des piliers de mon enfance. Sans elle et sans Pépé, je serai certainement partie à la dérive. Trop seule, trop triste et trop apeurée pour avoir envie de construire ma vie.

Jamais, petite fille, je n’ai imaginé à quel point elle avait traversé d’épreuves.

La vie ne l’a pourtant pas épargnée. Mais elle a relevé le défi avec panache.

A mon amour pour elle, je peux rajouter aujourd’hui de l’admiration.

 

Née hors mariage à une époque où cela faisait d’elle une « batarde » et considéré comme une honte absolue, battue par son père, elle a fait preuve d’une force de caractère impressionnante pour ne pas s’être effondrée.

A 16 ans, elle se retrouve orpheline. Quels qu’aient été ses rapports avec sa mère, la perdre a été certainement un drame. Elle se retrouve en première ligne.

Sa tante, Joséphine, Jojo, épouse Gustave après la mort de sa femme. Venue s’occuper du foyer pendant la maladie de sa soeur, elle prend soin des enfants de son mieux, mais l’atmosphère est sombre et violente. Il y avait un sacré passif, quand même.

Jojo a eu un fils hors mariage, Albert, en 1910. Son patronyme est Charbonnier… mais il y a de nouveau beaucoup de non-dit dans cette histoire. Il me semble assez étrange que dans un petit village des Vosges où tout le monde se connaît et où il doit être bien difficile de passer inaperçu dès qu’on y met le pied, la sœur d’Arthémise, qui s’occupe du foyer de la malade, ait pu avoir une aventure avec un homme sans que personne ne soit au courant… Quant à une aventure parisienne, je ne vois pas quel espace de liberté elle aurait eu pour aller flirter, après le travail à la boutique, la gestion comptable, les repas, les courses, le linge, les enfants, le ménage et j’en passe… Par contre, il y a, tout proche, un homme de 40 ans, qui ne s’est pas distingué par le respect des femmes…

Bref…

Albert héritera de la ferme des Bagard, au Ban-de-sapt.

Pour info, la dernière sœur Bagard, Léa, institutrice, épousera un directeur d’école qui sera viré de l’Education nationale en 1939 pour pédophilie… Mais cela c’est une histoire que l’on verra plus tard.

Léa n’aura pas d’enfants.

Revenons à ma grand mère.

Nous sommes en 1915. La guerre fait rage, mais Paris ne sera pas envahie. Les taxis de la Marne ont joué ce vilain tour aux boches. Le front s’est stabilisé et a commencé la grande boucherie de cette guerre qui a traumatisé l’Europe et pour longtemps.

La charcuterie familiale, avenue Daumesnil dans le 12 ème (au 258 où il y a encore une Boucherie – charcuterie?), marche bien. Mon arrière grand père devient riche. Il est célèbre pour ses pâtés lorrains et ses produits de qualité. Il travaille dur et mène son monde avec autorité. Il a désormais des salariés, même si les membres de sa famille peuvent encore donner un coup de main. Le petit paysan pauvre des Vosges qui est venu avec son baluchon et ses sabots à Paris a réussi. Il en est fier.

Paris, pendant la guerre, continue de vivre au rythme de la propagande gouvernementale qui assure que « nos p’tis gars tiennent les boches en respect, tout se passe bien sur le front, c’est presque des vacances. ».

Les boulevards et les bistrots sont pleins et les soldats en permission. Ils ne peuvent rien dire des horreurs des tranchées pour ne pas faire baisser le moral de l’arrière. Ce serait une trahison de la Patrie et cela leur vaudrait la cour martiale. Et de toute façon, ils essaient surtout d’oublier dans les plaisirs des filles et du vin. Juste contents d’être encore en vie, mais jusqu’à quand ?

Marie aurait été au lycée et aurait eu son bac. Rares étaient les jeunes filles de cette époque à avoir leur bac et même à prétendre faire des études au delà de l’essentiel : lire, écrire, compter du certificat d’études. Une prétention intellectuelle féminine était très mal vue, tant chez les bourgeois où les qualités d’une femme était d’être douce et soumise, avec des talents pour la broderie, l’aquarelle et le piano, que chez les gens du peuple. Une femme de la bourgeoisie reste oisive et s’occupe avec ses amies, et sa « langueur » (et parfois avec ses amants). Nul besoin de grande instruction pour cela. Jusqu’en 14-18, les problèmes pratiques sont gérés par une domesticité nombreuse et corvéable à merci : la bonne, la cuisinière, la bonne d’enfants, les femmes de chambre etc. quand on voit les robes de l’époque, on comprend qu’elles ne pouvaient même pas s’habiller seules quand bien même elles le voudraient. Channel révolutionnera un peu cela, créant des vêtements plus faciles (et confortables) en chipant des pièces dans la garde robe des hommes. Les femmes ont eu envie d’agir, de conduire leur propre vie sans être engoncées dans des corsets et des tonnes de fanfreluches, qui leur serrait la taille à étouffer. Son succès vient peut être aussi du fait parce qu’après la guerre, il est devenu compliqué pour ces rentiers appauvris de maintenir une telle domesticité. D’autant plus que les domestiques ont commencé à réclamer des conditions de travail décents à travers les syndicats… La révolution russe est passée par là.

De toute façon, au delà du certificat d’étude, la scolarité étant payante, la majorité des français se posait même pas la question, encore moins pour une fille. A 12 ans, il était temps de travailler. Les garçons n’étaient pas forcément mieux lotis que les filles. Même ceux qui montraient des dispositions à l’étude et étaient brillants comme mon Pépé, allaient rarement au collège. C’était une trop grosse dépense pour une famille modeste et cela enlevait de la main d’oeuvre aux champs ou à l’atelier à une époque ou la plupart des des artisans travaillaient en famille.

Mon arrière grand père Cuny avait d’autres ambitions pour ses enfants. Il était parti de sa campagne pour faire fortune, et entendait bien y réussir, et ses enfants après lui. Devenu aisé, puis riche, il acheta des biens immobiliers, des bois dans les Vosges, et il ne serait pas surprenant qu’il ait poussé ses enfants à étudier. Il donna une dot conséquente à sa fille, qui permit à mon grand père d’acheter sa première boutique.

Mais pour l’instant, en 1915, ma grand-mère, Marie, pleurait sa maman, et allait au Lycée. Elle a du passer son bac à 18 ans, en 1917.

Les femmes pendant la guerre ont dû remplacer les hommes partis au front et de nombreuses familles s’ouvrirent à l’utilité de faire passer le bac à leurs filles pour leur ouvrir des perspectives de carrières ou au moins, de pouvoir seconder efficacement leur mari dans leur activité professionnelle. La misère des veuves de guerre qui ne savaient rien faire pour gagner leur vie, et qui se retrouvaient en charge de leurs familles, était un spectacle suffisamment affligeant pour motiver les jeunes filles (et leurs parents) à leur faire donner une possibilité d’indépendance financière par le travail.

De toute façon, les programmes, adaptés pour elles, ne les préparaient pas vraiment à une carrière. De nombreuses manières semblaient incongrues pour une femme, comme les sciences ou le latin. Pourtant, à la même époque, la France comptait une grande scientifique, Marie Curie. Mais elle était polonaise…

De toute façon, les filles étaient destinées au mariage ou au célibat sacré (bonne sœur).

Cependant, le travail des femmes a été rendu concevable à cette époque, par la nécessité. Et cette petite porte n’a cessé de s’ouvrir tout au long du 20 eme siècle, grâce à la ténacité de quelques unes, et l’intelligence de certains hommes politiques en 1945.

Il ne faut pas rêver, en 1917, date probable de l’obtention de son bac par Marie, elles ont été peu nombreuses, généralement issues de familles aisées (cela coûtait cher) et uniquement dans les grandes villes. Il y avait à Paris 7 lycées qui acceptaient des jeunes filles. Les lauréates du Bac n’étaient que quelques centaines en France sur les 7 875 admis en 1917.

Cependant, je suis assez fière que ma grand mère ait fait partie de ces précurseuses (?) et cela ne m’étonne pas. Elle avait une intelligence vive et une finesse d’esprit que j’appréciais, même si je ne sais pas si les autres membres de ma famille s’en étaient rendus compte…

Donc, Marie, fille de charcutier prospère, a pu aller à l’école, au collège et au lycée. Elle réussit certainement et je pense qu’elle y trouve un vrai plaisir. Et elle peut aider son petit frère à faire ses devoirs.

En 1918, Marie a 19 ans. Ni son père, ni son frère n’ont été mobilisés. La charcuterie marche bien. Elle a une belle dot et elle vit dans le Paris des années folles. Elle se coupe les cheveux et porte des chapeaux cloches. Elle porte ces nouvelles robes qui laissent voir les chevilles sur des chaussures files à brides et talon bobines. Elle n’a plus de corset, et va voir ses amies pour prendre le thé ou une boisson un peu plus canaille. Cela dit, elle n’a jamais supporté l’alcool et avait la tête qui tournait avec un seul verre de vin. Elle avait le vin gai, au demeurant et riait et chantait volontiers lorsqu’elle avait un petit coup dans le nez. Ma mère et moi sommes pareilles. L’alcool désinhibe et laisse voir une nature bien plus rigolote que lorsque nous sommes sobres.

Bien sûr, elle ne fait pas partie de ces oisifs qui vont de fêtes en soirées et finissent de se ruiner à coup de champagne et de dîners fins, dans une ambiance de libération sexuelle où tout est permis. Cela dit, les hommes ont toujours été libérés sexuellement, cela ne changeait pas grand chose pour eux. Mon autre grand-mère, Louise, racontait que petite dame du téléphone alors à ses débuts, elle avait entendu une conversation des gens du « château » où deux mondaines gloussaient en évoquant leurs jeux à la soirée de la veille, jeu qui consistait à se peindre les fesses. Leurs arrières petits enfants artistes qui font des performances à poil et à peinture, n’ont rien inventé, en fait…

A 19 ans, on rêve et on se sent forte. On se promet d’être heureuse. Comme toute les jeunes filles de son âge, Marie a envie de vivre et de rencontrer un mari. En attendant, elle passe son baccalauréat et est sage et soumise à ses devoirs. Elle observe de loin ces jeunes qui s’affirment, couchent et méprisent ce vieux monde bourgeois rassis. La « faute » plane.

Cependant, il y a toujours eu dans les yeux de ma grand mère, cette lueur d’indépendance amusée et maligne. Un peu comme la musique de Caravane Palace.

Elle va toujours jouer avec le cadre pour ne pas subir sa vie et se faire, malgré tout, une place une place dans laquelle elle va se sentir bien. Se soumettre en apparence mais se jouer de ces gros lourdauds que sont les hommes pour vivre sa vie à elle.

Ma grand mère n’a jamais été une victime. Elle n’a jamais, non plus, renoncé à aimer. Et elle a su se respecter malgré le poids du patriarcat et l’égoïsme des hommes. Elle a traversé la vie avec dignité et beaucoup de sagesse.

Une autre « rumeur » que j’ai attrapé sur la jeunesse de ma grand mère (était-ce elle qui me l’a dit, ou une cousine de ma mère ?, je ne sais plus), c’est que Marie a été une fois ou deux, mannequin pour Poiray. Grande et mince, cela me paraît possible. Très « parisienne », ma grand mère a toujours fait attention à être élégante et bien habillée. Elle aimait les vêtements de qualité, bien coupés, sans ostentation mais qui « feraient de l’usage ». Elle me disait de toujours d’acheter des vêtements de qualité, même chers, car ils restaient longtemps impeccables, alors que les caprices de la mode pas chère devraient être renouvelés si souvent que cela revenait bien plus cher et donnait un rendu de « sac » après 1 ou 2 lavages. Je ne l’ai pas toujours écoutée… Mais il faut dire qu’aujourd’hui, même chers, les vêtements ne sont plus vraiment de qualité. Même en haute couture, c’est dire !

L’été, après la guerre, toute la famille retourne au Ban-de-Sapt. Paris est vidée de ses habitants de la haute qui partent en villégiature, et c’est la période des moissons et des foins dans les campagnes. On va donner un coup de main.

La situation s’est normalisée. Plus personne ne parle de la naissance hors mariage de Marie (pas plus que d ’Albert, d’ailleurs. C’est tabou. Le secret de famille se met en place.

Les vacances sont joyeuses. Les jeunes vont aux champs pour de grosses journées et se retrouvent le soir dans la joyeuse ambiance des moissons. La demoiselle de Paris comme les autres. Même échevelée sur la charrette où s’entasse le foin en une colline qu’il faut rendre stable, elle est élégante. Jolie, même. Elancée, des cheveux auburn coupés à la garçonne qui encadrent son visage, elle attire le regard des garçons. Dans quelle mesure, elle y était sensible, je ne sais pas.

Dans ces années d’après guerre qui a saigné la France, il ya encore trop de deuils, d’éclopés et de défigurés pour penser vraiment à la romance. Bien sûr il y a une revanche à prendre sur la mort et certains se sont lancés dans tous les excès. Mais pas Marie. Il ya trop de deuils dans les yeux des gens du village. Son oncle Arthur, le frère de sa mère et le seul fils des Bagard, et chez les Cuny, Jean Baptiste (40 ans), Eugène (47 ans), Alfred (20 ans), Céleste (21 ans) et Emile (25 ans) sont morts.

Les années folles, les excentricités, le nihilisme, cette révolte des jeunes oisifs et de l’Art, traumatisés par les tranchées auxquelles leur vie de bourgeois protégés ne les avaient pas préparés, ces revenus-de-l’enfer devenus sans foi ni loi, ce n’est pas pour Marie.

La violence, elle connait bien, Marie. Alors, elle est sage. Elle travaille de temps en temps à la charcuterie, étudie, fait son trousseau, ne se fait pas remarquer. Elle apprend à être élégante et tirée à 4 épingles (« c’est respecter les autres », me disait-elle), mais ne se croit pas belle. Elle est intelligente, mais n’y crois pas et se soumet. Pas question de se mettre en danger comme sa mère.

Mon grand père Henry, rentré de la guerre gazé mais entier, après les tranchées et Verdun, va profiter à fond de ses années de jeune dandy parisien… mais il est un homme. Et ils ne se connaissent pas encore.

 …

L’enfance de Marie a été douloureuse.

 

Son père la bat, lui reprochant consciemment ou non d’être la faute, la Cause de son mariage. Ambitieux comme il l’était, il espérait peut-être épouser une femme plus riche qui l’aurait aidé financièrement à monter son commerce ? Comme beaucoup d’hommes de son époque, il considère qu’Artémise, la petite paysanne vosgienne, a fait exprès de tomber enceinte pour le coincer, pour l’obliger à légaliser, à l’épouser.

C’est aberrant, vu d’ici, mais cela était tout à fait logique pour lui. C’est lui la victime. Elle lui a fait « un gosse dans le dos ». Alors elle doit « payer » la faute, supporter sa mauvaise humeur et ses coups, comme sa fille, le « résultat » de cette traitrise. Marie a donc été élevée dans l’idée qu’elle n’aurait jamais du exister et qu’elle était la cause du malheur de sa mère, de son mère et de tout le monde. Elle a relevé le gant. Mais elle a transmis cette croyance à ma mère et à moi, (et moi à mes filles) sans le vouloir.

 

A t’elle, malgré tout, aimé son père ?

J’en doute. Elle était solide et pas du tout masochiste. Elle a enfoui tout cela au fond d’elle-même pour pouvoir vivre. Mais à 80 ans passés, elle faisait encore des cauchemars où elle revivait les roustes qu’il lui donnait.

Son petit frère, lui, l’héritier, n’était semble-t’il pas logé à la même enseigne.

 

C’est mis alors doucement en place, dans ma lignée maternelle, la certitude que les femmes n’avaient pas droit au bonheur, qu’elles devaient servir les hommes, ne jamais leur dire NON (et donc que le viol est normal) et qu’elles n’avaient que des devoirs. Elles n’ont pas le choix.

 

Combien de fois ai-je entendu ma mère me dire que les hommes ayant des « besoins », il était absolument normal qu’ils prennent les filles à leur portée. Logique ! Mais ma mère, c’est encore une autre histoire…

 

L’ambiance de cette époque, en tout cas, pendant laquelle la bourgeoisie brulait ses derniers feux et écrasait de tout son prestige tous les humbles qui la servaient, était en totale concordance avec cette croyance familiale. Rien d’original.

 

Seul l’amour, le vrai, le souci sincère de rendre l’autre heureux, d’être heureux du bonheur de l’autre sans rien réclamer en retour, pouvait, dans cette ambiance, permettre une vie, je dirais sereine et normale. Il y a eu des familles respectueuses et heureuses à toutes les époques et dans tous les milieux. L’amour et l’amitié, l’attention à l’autre, l’écoute désinteressée, ont traversé les siècles parce qu’ils sont inhérents à la nature humaine et transcendent toutes les violences et les prises de pouvoir.

C’est un cadeau que certaines familles font à leurs enfants.

 

Malheureusement, cela n’a pas été le cas dans ma famille maternelle.

 

J’espère que Marie a été, au moins, aimée par sa mère. Mais je n’en suis pas sûre. Devenue mère, Marie n’a pas été tendre avec ses deux filles. Elle n’avait manifestement pas appris la douceur maternelle.

Marie se soumet, donc. Elle pense ne pas avoir le choix. Il va falloir faire son chemin en louvoyant pour ne pas se laisser détruire par un homme.

Elle observe, écoute le Paris des années 20 qui bruisse de vie et d’expériences dans tous les sens. Hemingway, Picasso, Giacométti… les créateurs étrangers viennent à paris. C’est le centre culturel du monde. La force de vie prend sa revanche après les horreurs indicibles de la guerre. Le mouvement Dada remet tout en cause, toutes les conventions et les contraintes. Puisque la guerre leur a fait vivre l’expérience du non-sens, de la folie, ils vont l’ériger en principe esthétique. Comment se réadapter à une petite vie bourgeoise après avoir vécu pendant 4 ans dans la boue, les rats et les cadavres ? La France est traumatisée. Il n’y a plus que le plaisir immédiat, compulsif, sans limites, pour combler le vide et la folie.

Dans les années 20, Marie, avec son chapeau cloche, sa robe taille basse et ses cheveux à la garçonne, rencontre Henri, dans les Vosges.

Henri est le petit dernier d’une famille alsacienne de petits industriels. Ils avaient une usine de teinturerie. La famille a quitté sa première usine en 1870 de Sainte Marie aux Mines pour rester français. Ils s’installent à St Dié. La tante de Marie, Léa, institutrice a une maison à St Dié également. Les jardins sont contigus. Les jeunes gens se remarquent et henri se met à fréquenter la maison où Marie vient en visite chez sa tante.

 

Il a fait la guerre, a été gazé à Verdun, mais s’en est sorti sans trop de mal. Bon vivant, prudent, tout sauf héroïque, conscient de la connerie qu’est cette guerre monstrueuse, il a attendu que ça passe, en essayant de rester vivant. Tuer des gens, qu’ils soient allemands ou pas, ce n’était pas son truc. Il savait qu’en face, ce n’étaient que des pauvres bougres comme lui. Il a refusé les médailles que l’on distribuait comme des bonbons dans un casque, le soir des grands attaques pour motiver les troupes, et les « promotions » au grade supérieur qui l’aurait mis en première ligne. Et donc premier à être tué. C’était cher payé pour la gloriole d’une barette.

Il racontait une anecdote qui le dépeint assez bien : Un jour, envoyé en reconnaissance dans le boyau d’une tranchée, il se retrouve nez à nez avec un allemand lui aussi parti en reconnaissance de son côté. Ils se regardent quelques secondes, et tous les deux, d’un seul élan, tournent les talons et prennent leurs jambes à leur cou pour regagner leurs lignes. Je ne sais pas ce qu’il a raconté à son sergent, il ne l’a pas précisé. Mais en tout cas, aucun des deux n’a eu l’idée de tuer l’autre. Ce qui fait qu’il y a peut être aujourd’hui des descendants de ce soldat en Allemagne, comme je suis, moi, en France en train de raconter cette histoire. Deux morts inutiles en moins.

 

Henri est né en 1896. Il avait 18 ans en 1914. Petit dernier d’une famille nombreuse, il a été choyé par sa grande sœur, Jeanne, et a un côté d’enfant gâté.

 

Eugénie Simar, épouse Falabrègues 1880 – 1965

Eugénie Simar, épouse Falabrègues

1880 – 1964

 

Une autre de mes arrière-grand-mère m’a sauvée, d’une certaine manière, de ce sombre héritage. Elle m’a transmis un legs de fierté et de puissance féminine, qui, mine de rien, m’a poussée, au fil du temps, à remettre en question les diktats de la lignée maternelle. Pour ceux qui n’ont pas trop suivi, je rappelle qu’ils étaient, si on veut résumer : Etre une femme, c’est être une merde, Point.

 

Mes souvenirs de cette arrière grand mère sont plus flous et vagues. J’avais 2 ans quand elle est morte et je n’ai bien évidemment, aucun souvenir de cette dame. Et comme les gens heureux n’ont pas d’Histoire, les traces en moi sont ténues. Mon frère a plus de souvenirs. Mon ainé de 7 ans, il était assez grand pour cela : « C’était une petite mémé ratatinée dans son fauteuil dans la pénombre, parlant avec Pépé en provençal, nous appelant ses « cacaloua in or » (petits escargots en or) et qui faisait mine de corriger pépé en disant qu’elle pouvait lui donner une gifle, que le mur lui en rendrait une autre! Ce qui m’étonnait beaucoup car elle était presque plus petite que moi et pépé faisait semblant d’avoir peur… »

 

Ce qui s’imprime en nous et nous condamne à souffrir, à répéter, à devoir gérer sont les anciennes blessures. Lorsqu’un parent a pris en charge correctement sa vie, lorsqu’il a eu une belle vie, il ne transmet pas de traumatismes ou de croyances limitantes. Ce sont des parents que l’on peut quitter, c’est à dire qui nous permettent d’écrire nous-mêmes, librement, notre propre histoire. Ceux qui continuent de vivre en nous, comme des fantômes, sont ceux qui nous transmettent leurs blessures, leurs interdits, leurs mal-être, parce que, de génération en génération, le non-dit bloque la guérison. Et pour qu’il y ait non-dit, il faut qu’il y ait honte, peur, colère. Généralement pas joie, bonheur ou fierté.

 

Eugénie n’a jamais imaginé, ne serait-ce qu’une seconde, qu’elle pourrait ne pas avoir de la valeur parce qu’elle était une femme. Cette idée l’aurait stupéfiée et ahurie. Elle a pris sa place dans le monde, et s’y est affirmée tranquillement sans que personne, d’ailleurs, ne la lui conteste, cette place, et certainement pas les hommes. Cette certitude tranquille lui a donné une force qui l’a faite respecter (et vaguement crainte) par sa famille et son entourage. D’après son plus jeune fils, tonton Jean, c’était une femme au caractère bien trempé.

Pour autant, ce n’était pas une révoltée ni une asociale, encore moins ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une féministe. Mais simplement, instinctivement, elle a su poser des limites et s’affirmer comme une personne qui compte, respectable et digne d’être aimée.

Ainsi, Les hommes de la famille de mon père auraient eu honte de manquer de respect à quelqu’un, ou de frapper une femme. Ma famille paternelle portait des valeurs fortes. Des valeurs de respect de l’autre et de soi, d’honnêteté, de droiture et d’intelligence.

 

Ce respect, cet amour, je l’ai vu dans les yeux de mon grand-père (mon Pépé) lorsqu’il me chantait des chansons provençales, alors que j’étais assise sur ses genoux :

 

Ai de ma maire

me vole marida

Laliretto

Ai de ma maire

me vole marida

 

Vole prendre un homo

Que sace travailla

Laliretto

Vole prendre un homo

Que sace travailla…

 

Je ne suis pas sûre de l’orthographe, c’est du provençal et je n’ai eu accès qu’à l’oral. Les félibriges voudront bien me pardonner. Cela veut dire : « Ah, ma mère, je veux me marier, je veux prendre un homme qui sache travailler… »  La suite, c’est : « Travailler la vigne, moissonner le blé. Nous tiendrons une boutique, nous vendrons du tabac, 6 sous le rouge, 12 le muscat. »

 

Tiens, tiens… L’homme travaille aux champs (et il a intérêt de le faire bien…), mais ils sont ensemble pour gérer la boutique. Loin d’être un élément du décor, juste bonne à se soumettre, la femme a toute sa place dans le couple… Il y a un « nous » …

 

Changement de décor.

 

Au lieu des sombres forêts de sapins des Vosges et ses odeurs de bois, de champignons et d’humidité, au lieu des neiges blanches qui scintillent au soleil d’hiver, et des myrtilles bleues qui tapissent les clairières, au lieu des ruisseaux rafraichissants dans lesquels les éclats de soleil jouent et illuminent la forêt et au lieu des fermes rassemblées autour de l’Eglise et du café, et des fêtes de la bière, j’ai grandi dans la garrigue odorante de lavande et de romarin, les embrassades violentes du Mistral, le ciel bleu et la morsure du soleil, en Provence.

 

Et surtout, au lieu d’une image de la femme dégradée, juste bonne à servir son homme, qui ne se gène pas pour la tromper, la battre et l’utiliser selon son bon plaisir sans jamais se préoccuper du sien (c’est littéralement impensable), j’ai grandi dans une culture, patriarcale, certes (les méditerranéens sont connus pour leur côté hâbleurs apparemment un peu macho) mais dans lequel la femme avait toute sa place et était respectée et même aimée… Wouaouh ! Choc des cultures !

 

Mon arrière grand-mère est née dans la Provence des Félibriges, dans la fierté de la culture provençale.

 

En 1854, Fréderic Mistral fonde l’association Lou Felibrige pour donner des structures linguistiques stables à la langue provençale. L’association rassemble 7 poètes provençaux : Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Gièra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. En 1859, Mistral publie de Tresor dou Felibrige, premier dictionnaire provençal-français. Le Provençal n’est donc pas un dialecte mais bien une langue.

 

A la fin du siècle, lorsque mon arrière grand mère voit le jour, cette renaissance culturelle est dynamique et largement répendue en Provence. Les provençaux redécouvrent toute la valeur de leur culture et en sont fiers.

A l’époque, tout le monde parlait provençal, comme dans la plupart des provinces françaises. Mais la plupart des régions parlaient des dialectes, des patois. La langue du peuple était méprisée, inculte. Du français d’Ile de France et à mépriser les cultures locales. Depuis l’avènement de la 3eme République, c’est Paris qui menait la danse et tout le monde, en France, devait accepter son hégémonie. L’école de Jules Ferry imposait le français à tous les élèves. Les langues locales, le provençal, le breton, le basque étaient interdites et gare à l’enfant qui laissait échapper des mots qui n’étaient pas en français, il était battu et puni. Ridiculisé aussi.

 

Or, la Provence, consciente de son passé grec et romain, la Grande Culture, a toujours considéré les « gens du nord » (le « Nord » des provençaux commençant à Valence, dans la vallée du Rhône) comme, culturellement, des barbares.

 

Il faut dire que les traces de la civilisation gallo-romaine sont encore très présentes en Provence. Des monuments (des arènes de Nîmes ou d’Arles, en passant par le théâtre ou les Aliscants d’Arles, le pont du Gard, les arcs de Triomphe de St Rémy de Provence ou la cité antique de Glanum… ), certes, mais aussi un état d’esprit qui maintient une vie intellectuelle riche et vivante. Les provençaux se sentent héritiers de la culture latine (le provençal est encore assez proche du latin), de cette civilisation du « verbe » et des penseurs, humaniste et cultivée.

 

Rares sont les « mas » sans leur poète, ou leur conteur. Les bergers chantent comme les troubadours du Moyen-Age et déclament des poèmes en gardant les moutons. Des traces de la civilisation grecque et latine subsistent dans les traditions populaires. Les courses camarguaises rappellent les jeux dans lesquels les taureaux et les hommes s’affrontaient dans l’antique Crète (sans mise à mort de l’animal), les figures de la farandole se retrouvent sur des fresques minoennes.

Au quotidien, les gens vont au théâtre, à l’opéra, au concert, même si c’est au poulailler, sur les places les moins chères. Il est vrai que la vie se tient essentiellement dans les villages. La Provence est urbaine, même si il y a, en Camargue ou dans la plaine de la Crau, de grandes exploitations agricoles. Les débats sur les terrasses des cafés ressemblaient à s’y méprendre aux échanges, parfois homériques, des citoyens antiques avec de grands discours et des effets de manche ; les marchés avaient la même couleur et les mêmes ambiances de ceux des antiques cités : vin, olives, tomates, aubergines, pain, grenades et citrons… La filiation est claire.

 

En résumé, les provençaux ne pouvaient accepter de se soumettre aux exigences des « parisiens » sans réagir. Cette fierté culturelle, je l’ai partagée avec mon grand père et j’ai aimé cette terre âpre, violente et tendre, magnifique.

 

Eugénie est née à Chateaurenard le 17 décembre 1876.

Elle avait environ 10 ans lorsque Van Gogh a vécu à Arles. A peu prés à cette époque, Cézanne travaillait dans les garrigues au dessus d’Aix, Zola et Alphonse Daudet étaient montés à Paris pour faire une carrière littéraire, et Mistral dirigeait les félibriges et écrivait Mireio (Mireille). C’est amusant de penser qu’elle aurait pu les croiser au détour d’un chemin, installés devant leur chevalet ou se promenant pour chercher l’inspiration. Chateaurenard, en dessous d’Avignon, est à la limite du Vaucluse et des Bouches du Rhône. Aix et Arles ne sont vraiment pas très loin.

 

Dans une famille très modeste de la petite ville, Alexandrine, la femme d’ Auguste, vient de donner naissance à une petite fille, Eugénie. La famille, les voisins et les amis viennent féliciter la jeune maman en lui apportant le « panier de Naissance ». Il comprend un œuf, du pain, du miel, du sel et une allumette. Il est accompagné des voeux suivants :

Que siègue plèn coume un ioù

(Qu’il soit plein comme un oeuf (comblé de biens matériels et spirituels))

Que siègue bon coume dou pan

Qu’il soit bon comme le pain

Que siègue dous coume lou mèu

Qu’il soit doux comme le miel

Que siègue san coume la sau

Qu’il soit sain comme le sel (symbole de santé)

Que siègue dre coume uno brouqueto

Qu’il soit droit comme une allumette

Son père était donc roulier. Il conduisait une charrette de 2 chevaux pour amener des produits maraîchers à Marseille, Chateaurenard étant (et est toujours) un centre important de Gros pour les fruits et légumes. Il travaillait surtout pour un pépiniériste qui envoyait des plantes (ceps de vigne, oliviers, jeunes arbustes…) vers l’Algérie nouvellement colonisée, via Marseille.

De bon matin, il partait et accompagnait à pied la charrette remplie de plantes, jusqu’à Marseille, soit à peu près 100 km. Cela devait lui prendre 2 jours. Deux jours sur les chemins en terre battue, sous les platanes, à croiser les coches et les charrettes de paysans. Deux jours de marche, à parfois lutter contre le Mistral au retour, ou retenir les chevaux dans les descentes à l’aller. Des champs d’oliviers, des prairies pour les moutons en hivers (l’été, les troupeaux sont en transhumance), des abricotiers et des cerisiers, les cailloux de la Crau et son soleil infernal, la Durance, et sans doute Salon de Provence, où j’irai vivre 11 ans bien plus tard.

A la fête de la Madeleine (la Rouge, celle des républicains laïcs, la Ste Madeleine « Blanche » était celle des royalistes) il conduisait le char avec 5 chevaux, ce qui n’est pas une mince affaire dans les ruelles étroites de la ville ! D’autant plus que la foule qui se presse autour, la musique de la fanfare et tout ce qui allait avec la fête, qui pourrait effrayer les chevaux.

La terre est pauvre, lessivée par les pluie, ravagées par les feux et les chèvres qui grignotent le moindre arbuste, le climat passe de la violence du soleil à celle du Mistral en passant par celle des orages diluviens.

L’eau est rare, précieuse, les pluies sont trop rares pour irriguer la terre et lorsqu’elle tombent elles sont brutales et ravinent les collines de la terre. La terre ne produit pas beaucoup, et au prix d’un travail acharné. Il faut construire des bancau, sorte de terrasses le long des collines, irriguer ou arroser sans cesse, tailler, ramasser à la main les olives, les tomates et les aubergines, s’occuper des troupeaux de moutons, les emmener en transhumance.

La Provence n’est pas une terre riche comme la Beauce ou la Normandie. Mais la vie pouvait être agréable et joyeuse. Bien sûr, comme ailleurs, le travail commençait tôt et finissait tard. Les bourgeois, en cette fin de XIXeme siècle qui s’industrialisait, exploitaient sans vergogne les pauvres, le nécessiteux et ceux qui ne possédaient que leurs bras. Les gens n’étaient pas forcément meilleurs.

Mais en Provence, la nature, les paysages, les eaux bleues de la Méditerranée offraient le luxe de leur beauté. La vie pouvait être douce. On fait la sieste ! Le rythme est raisonnable. Il y a une intelligence de vie qui donne de l’importance aux relations humaines, aux temps de repos, à une certaine humilité qui se souvient que nous ne sommes que des humains. Ici, on sait vivre. On en prend le temps… On laisse la grandiloquence et l’héroïsme aux discours de pastis, le soir à la fraîche.

La France, au moment où mes deux grand mères viennent au monde, était encore traumatisée par la défaite de 1970, l’effondrement du second Empire et les horreurs de la Commune. Mais si les blessures de cette guerre restaient vivaces dans l’Est de la France, en Provence, tout cela était bien lointain. On en avait des nouvelles par le Petit Journal et on se racontait les potins autour du pastis, au café, dans la douceur du soir ou à l’ombre des platanes du Cours (la rue principale). Les articles des journaux, des trucs de parisiens…

Il y avait bien quelques artistes un peu fous qui avaient défrayés la Chronique locale : Van Gogh le hollandais avec Paul Gauguin et son oreille coupée, Cézanne qui crapahute dans la garrigue au lieu de rester tranquillement dans son atelier… mais la trame des jours était à la fois passionnée et tendre, humble et riche, intelligente et simple. La fraternité et la solidarité était réelle sans être mièvre. La petite Eugénie a été accueillie avec beaucoup d’amour et de joie.

Les femmes s’habillaient avec des dentelles et des rubans, en un costume raffiné et élégant. Dans les années 1890, les jours de fête, sa maman habillée en « arlésienne », les cheveux rassemblés dans un ruban de velours, les épaules couvertes de la « chapelle » de dentelle, Eugénie, petite fille, était habillée en Mireille avec le bonnet de dentelle à oreilles dressées, le jupon coloré coupé dans une indienne de coton. Elle devait être bien fière des prouesses de son papa, menant les chevaux du char dans la cohue de la fête. En été, lors des fêtes de la St jean, bon danseur, il conduisait la farandole. Le conducteur est celui qui dirige la farandole et initie les figures. Légère et sautillante, elle se déroulait, s’enroulait et s’organisait en figures compliquées sur les places et les Cours, entrainée par les tambourinaires et les joueurs de Galoubet.

La place des femmes, dans mon pays natal est bien loin du patriarcat parfois violent que l’on peut observer dans le Nord de la France, en tout cas dans ma famille maternelle. Dans ma famille provençale, les femmes ont toujours été respectées, généralement aimées et prennent naturellement leur place sans que les hommes cherchent à les rabaisser. Les femmes, si elles respectent les apparences de la suprématie masculine, n’ont aucune intention de réellement s’y soumettre. Ainsi, il y a un code de conduite : l’homme a la place d’honneur à la table familiale et il est servi le premier, mais ce sont les femmes qui décident de tout ou presque. Et cela contente tout le monde. En tout cas, c’était ainsi chez nous.

Mon pays… Son ciel bleu immense qui appelle à la liberté, son soleil généreux qui illumine tout d’or, mais qui peut aussi brûler impitoyablement, la mer qui peut être douce et transparente, maternelle et fraîche comme une caresse, mais qui peut aussi se montrer brutale et déchainée, passionnée et révoltée. Le Mistral qui nettoie le ciel et ne sait pas se soumettre. La lavande, les odeurs de la garrigue qui griffe les mollets, le jus du melon qui coule sur le menton, les cerises cueillies dans l’arbre, les amandes qui croquent dans le nougat… Mon pays, donc, chante bien trop fort l’amour, la liberté et le bonheur, pour que moi, fille de Provence, je puisse renoncer à aimer la vie.

Autant, dans ma lignée maternelle, avoir un bébé-fille a toujours été considéré comme un ennui au mieux, un drame au pire, autant, dans la famille de mon père, c’était une joie.

Eugénie n’a été maman que de garçons. La tradition familiale dit que l’on aurait bien aimé avoir aussi une fille chez les Falabrègues. Je réaliserai ce désir en arrivant au monde.

Eugénie était une femme intelligente et forte. Elle aimait la musique et chantait des airs d’opérettes et d’opéra tout en s’occupant de sa maisonnée. Elle a élevé ses fils avec droiture et bonté. Mais il ne fallait pas lui marcher sur les pieds ! Lorsque son fils, mon grand-père, a voulu divorcer de sa femme, elle le lui a interdit : « Tu l’as voulu, tu la gardes ! ». Et pourtant elle n’appréciait pas du tout sa bru, qui le lui rendait bien, d’ailleurs.

Jeune fille, Eugénie gagnait sa vie en confectionnant à domicile des empeignes de chaussures à la machine à coudre.

Elle se marie, le 13 avril 1899, avec Jean-Baptiste (dit Fernand) Falabrègues, ouvrier agricole. Il a 3 ans de plus qu’elle, originaire de Bagnols sur Cèze, de l’autre côté du Rhône par rapport à Orange. Son premier enfant, Gustave Emilien, nait le 16 septembre 1900.

Elle aura 6 fils. Gustave, Emile né en 1905, Claude né en 1907 (décédé à 2 ans), Jean né en 1911, Fernand né en 1915 (décédé à 1 an) et Etienne né en 1918 (et décédé à 2 mois). Elle a eu son lot de joies et de larmes.

Le père de son mari, Pierre (Jean Baptiste) Falabrègues, militaire et maître d’armes, était de la génération née dans les années 1810-1812, sous Napoléon Ier. Revenu de ses campagnes militaires sous la Restauration et le Second empire, il se marie à 60 ans. Il meurt, ainsi que sa femme, alors que son fils est tout petit.

Ce seront les religieuses qui vont le recueillir et l’élever. Cela lui permet d’apprendre à lire et écrire. Avec ce bagage, qui n’était pas si courant à l’époque, il rentre au service d’une famille de grands commerçants, les Fléchon, dont le chef de famille, lui, ne savait ni lire ni écrire. Il gérera l’administratif. Apprécié dans son travail, son patron lui propose de s’associer avec lui. Il préfèrera passer le concours de receveur des postes. La fonction publique, c’était la sécurité.

Lors de ses tournées de facteur, il refuse le « petit coup » (de gnole ou de vin), et préfère un café. Cela lui évitera la cyrhose mais pas l’attaque cardiaque. Il décèdera à 68 ans, en 1941.

Eugénie suit bien sûr son mari dans ses différentes affectations. Elle va en pays français alors qu’elle ne parle que provençal. Ce n’est pas facile, mais elle s’adapte. Elle apprend. Elle a peu de moyens, aussi, et elle doit souvent refuser à ses enfants les jeux et les petits plaisirs des autres enfants. Mais elle fait avec. Ce n’est pas grave. Elle fredonne : « Poussez, poussez, l’escarpolette, … ». Elle chante des chansons provençales, elle a son franc parler et la langue de mes ancêtres raisonne, harmonieuse et colorée, vive et ensoleillée, dans son foyer.

Elle est ambitieuse pour ses fils. Même si à l’école, mon grand père et ses autres fils, se font taper sur les doigts s’ils se laissent aller à parler leur langue maternelle.

Intelligent, la famille apprend vite le français. Eugénie exige que ses fils travaillent bien. Gustave, son fils ainé, mon grand père, sera remarqué par le maître d’école qui veut l’aider à entrer au collège, qui était alors payant. Eugénie ne veut pas faire de favoritisme dans ses enfants. Puisqu’elle ne pourra pas payer les mêmes études à ses autres fils, Gustave s’arrêtera au certificat d’études. Pourtant, ses trois fils vivants auront tous de belles carrières. De cours du soir en examens, en partant pourtant du bas de l’échelle, ils auront des postes prestigieux à leur retraite. Eugénie n’aurait pas accepté qu’il en fut autrement.

A la retraite de son mari, Eugénie, que l’on appelait la « Mémé Chateaurenard », était revenue dans sa ville d’origine. Assez rapidement veuve, elle organise sa vie, revoit les Fléchons, s’occupe. Elle est morte à 88 ans, en 1964, entourée de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants. On me l’a décrite comme une petite femme, « ragaguinée », mais ayant conservé un sacré caractère et son franc parler.

Grâce à elle, grâce à mon Pépé, il y a toujours eu en moi quelque chose qui ne pouvait accepter les impératifs hérités de ma ligné maternelle : la honte d’exister, l’interdiction de dire NON aux hommes. Ce quelque chose qui me disait que ce n’était pas normal, même si pendant longtemps, je n’ai pas osé m’y soustraire. Le sang d’Eugénie en moi bouillait de colère et d’incompréhension face à ces femmes de ma lignée maternelle qui s’étaient laissées faire. Je ne comprenais pas. Je voulais les venger… Et je répétais les mêmes conditionnements…

Pourtant cet héritage paternel a construit en moi les bases de mon identité profonde. Je suis la fille du Mistral bien plus que celle des sapins. Parce que mes ancêtres provençaux m’ont laissé libres d’être celle que je souhaitais être. Mais il a fallu beaucoup de temps, car très vite j’ai été seule pour me construire.

Cette force, celle du soleil et de la Méditerranée, m’a en permanence poussée à remettre en question ma place déniée, ma dignité interdite, ma liberté tronquée. Dès l’enfance. Je n’ai certainement pas été une enfant facile et encore moins une jeune fille avenante. J’étais dans une révolte brouillonne et coléreuse, méfiante et terrifiée, qui me faisait passer de l’exaltation à une lourde tristesse, dans un conflit intérieur permanent auquel je ne comprenais pas grand chose. Et ma famille encore moins.

Seule fille de ma fratrie, je devais porter, seule, les contradictions de mes deux lignées concernant la place des femmes. Cela n’intéressait personne. Eugénie n’était plus de ce monde, Pépé est mort alors que j’avais 10 ans. J’étais seule.

 

Le Livre de mes mères

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

- Agnès,  ton grand père est mort.

-Pépé ?

-Oui

- Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Église que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

A l’origine de ma féminité, de mon être-femme, il y a des mères.

Comme tous les êtres humains, ma vie a commencé dans le ventre d’une femme, magie de la vie, union du principe masculin déposé là et du principe féminin qui l’attendait. Union de mon père et de ma mère pour créer un être différent, et unique qui aurait leurs racines mais serait libre de développer ses propres frondaisons.

 Mais c’est ma mère qui m’a portée, qui m’a permis de me construire et m’a transmis son héritage tel qu’elle l’avait reçu de sa mère et celle-ci de sa mère, avec les histoires particulières de ma famille maternelles et les croyances qui s’y sont construites au fil du temps.

Nichée au creux de son ventre, j’ai participé pendant 9 mois à toutes ses émotions, et j’ai vécu, comme tous les bébés, tout contre son inconscient.

 Elle ne le savait pas, mais j’étais une fille. Et dans ma lignée maternelle, être une fille, cela avait de graves conséquences… Cela s’est inscrit en moi comme cela avait été inscrit en elle.

 Une fois née, l’héritage des femmes de ma famille paternelle me fut aussi donné, en particulier par le regard tendre, affectueux et émerveillé de mon grand père, Pépé.

 Ces deux héritages, contraires, ont modelé mon être-femme, dans une guerre sans merci dans laquelle mes mères ont d’abord été victorieuses, m’imposant la négation de ma féminité et la haine de Soi parce que « fille ».

C’est cette histoire que je raconte ici.

Je suis donc issue, comme tous les êtres humains, de la rencontre de deux lignées de femmes qui ont vécu, au long du temps, un destin radicalement différent, opposé.

La famille de ma mère vient de L’Est de la France, et certainement de plus loin encore à L’Est et au Nord de l’Europe. Les femmes de ma famille ont subi le poids et les souffrances du patriarcat le plus brutal. Enfermées dans un rôle de soumission et de victime, elles ne se sont pas aimées. Ont elles été aimées ? Quand je vois l’ampleur de leur haine d’elles-mêmes et leur acceptation de leur esclavage, j’en doute. Elles ont eu beaucoup de mal à s’aimer entre-elles, l’amour n’était plus dans leur langage d’être.

Non respectées, traitées moins bien que le bétail dont on prenait soin car il avait de la valeur marchande, battues, violées, elles ont construit leur vie sur la certitude que cela était normal, pour ne pas devenir folles, pour ne pas être exclues de leur communauté, rejetées, tuées.

Elles ont transmis à leurs filles, de génération en génération, une haine de la féminité, du soi-femme, et une colère contre elles-mêmes qui les a emprisonnées dans un rôle de martyres, comme une malédiction. Leur seul recours, la religion et la respectabilité, les enchaînait dans ce rôle. « Supportez, ma brave dame, vous gagnez votre Paradis ».

Très souvent, j’ai ressenti cette condamnation sur ma vie, qui me rendait incapable d’être heureuse et impuissante à prendre ma vie en main… Très souvent, j’ai cru que ma vie ne pouvait dépendre que de la bienveillance d’un homme, sorte de prince charmant mythique qui n’arriverait jamais ou qui se transformerait très vite en crapaud. Mais l’espoir fait vivre… Sans cesse déçu, sans cesse renouvelé…

Dans le silence hypocrite de cette société bienpensante, elles ne pouvaient que se soumettre et refouler la colère légitime qui se levait en elles lorsque les hommes dépassaient les limites et se permettaient toutes les violences et les humiliations à leur encontre, sûrs de leur bon droit.

Mes mères maternelles ont éprouvé une colère immense qu’elles ont retournées contre elles. Une colère immense qui les ont amenées à castrer leurs fils, une colère immense que j’ai hérité d’elles et que j’ai eu contre elles car j’ai refusé de partager leur soumission.

Je leur en ai voulu d’avoir tant subi, d’avoir trouvé cela « normal et bien » et de m’imposer cette attitude parce que j’étais une fille. Mon Pépé m’avait fait passer le message, dans ses yeux bienveillants et dans ses bras respectueux, que non, cela n’était pas normal, que non, cela n’était pas bien, et que je pouvais vivre autrement que comme une servante des hommes.

Une lutte de Titan s’est engagé dans mon paysage intérieur : quelle femme étais-je ? Qui étais-je ? Qui allais-je choisir d’être ?

Dans la lignée de ma famille, l’amour n’a pas eu droit de cité. Il a été broyé, humilié, ridiculisé et dévalorisé, utilisé uniquement pour la domination des hommes. Les femmes ont aimé et les hommes ont pris. Déçues, les femmes ont eu beaucoup de mal à s’aimer et à aimer leurs filles. La haine se soi s’est installée et transmise bien avant Arthémise…

Arthémise, épouse Cuny

1881 (?) – 1915 (?) Morte à 34 ans

Arthémise est mon arrière grand mère.

je ne sais pas grand chose d’elle.

 

La petite fille et la mort

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

    -       Agnès,  ton grand père est mort.

    -       Pépé ?

    -       Oui

    -       Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

 

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Eglise que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

 

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

 

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

 


Visiteurs

Il y a 1 visiteur en ligne
  • Album : New york
    <b>rue1.jpg</b> <br />
Rejoignez Viadeo, le réseau social professionnel choisi par Agnès Falabrègues et plus de 40 millions de professionnels

Laisse moi mettre des poème... |
Le Dragon de la Rivière |
Tisseurs de Mondes |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Nothing to Say
| Au delà des apparences...
| Les Aixclats du coeur