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Eugénie Simar, épouse Falabrègues 1880 – 1965

Eugénie Simar, épouse Falabrègues

1880 – 1964

 

Une autre de mes arrière-grand-mère m’a sauvée, d’une certaine manière, de ce sombre héritage. Elle m’a transmis un legs de fierté et de puissance féminine, qui, mine de rien, m’a poussée, au fil du temps, à remettre en question les diktats de la lignée maternelle. Pour ceux qui n’ont pas trop suivi, je rappelle qu’ils étaient, si on veut résumer : Etre une femme, c’est être une merde, Point.

 

Mes souvenirs de cette arrière grand mère sont plus flous et vagues. J’avais 2 ans quand elle est morte et je n’ai bien évidemment, aucun souvenir de cette dame. Et comme les gens heureux n’ont pas d’Histoire, les traces en moi sont ténues. Mon frère a plus de souvenirs. Mon ainé de 7 ans, il était assez grand pour cela : « C’était une petite mémé ratatinée dans son fauteuil dans la pénombre, parlant avec Pépé en provençal, nous appelant ses « cacaloua in or » (petits escargots en or) et qui faisait mine de corriger pépé en disant qu’elle pouvait lui donner une gifle, que le mur lui en rendrait une autre! Ce qui m’étonnait beaucoup car elle était presque plus petite que moi et pépé faisait semblant d’avoir peur… »

 

Ce qui s’imprime en nous et nous condamne à souffrir, à répéter, à devoir gérer sont les anciennes blessures. Lorsqu’un parent a pris en charge correctement sa vie, lorsqu’il a eu une belle vie, il ne transmet pas de traumatismes ou de croyances limitantes. Ce sont des parents que l’on peut quitter, c’est à dire qui nous permettent d’écrire nous-mêmes, librement, notre propre histoire. Ceux qui continuent de vivre en nous, comme des fantômes, sont ceux qui nous transmettent leurs blessures, leurs interdits, leurs mal-être, parce que, de génération en génération, le non-dit bloque la guérison. Et pour qu’il y ait non-dit, il faut qu’il y ait honte, peur, colère. Généralement pas joie, bonheur ou fierté.

 

Eugénie n’a jamais imaginé, ne serait-ce qu’une seconde, qu’elle pourrait ne pas avoir de la valeur parce qu’elle était une femme. Cette idée l’aurait stupéfiée et ahurie. Elle a pris sa place dans le monde, et s’y est affirmée tranquillement sans que personne, d’ailleurs, ne la lui conteste, cette place, et certainement pas les hommes. Cette certitude tranquille lui a donné une force qui l’a faite respecter (et vaguement crainte) par sa famille et son entourage. D’après son plus jeune fils, tonton Jean, c’était une femme au caractère bien trempé.

Pour autant, ce n’était pas une révoltée ni une asociale, encore moins ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une féministe. Mais simplement, instinctivement, elle a su poser des limites et s’affirmer comme une personne qui compte, respectable et digne d’être aimée.

Ainsi, Les hommes de la famille de mon père auraient eu honte de manquer de respect à quelqu’un, ou de frapper une femme. Ma famille paternelle portait des valeurs fortes. Des valeurs de respect de l’autre et de soi, d’honnêteté, de droiture et d’intelligence.

 

Ce respect, cet amour, je l’ai vu dans les yeux de mon grand-père (mon Pépé) lorsqu’il me chantait des chansons provençales, alors que j’étais assise sur ses genoux :

 

Ai de ma maire

me vole marida

Laliretto

Ai de ma maire

me vole marida

 

Vole prendre un homo

Que sace travailla

Laliretto

Vole prendre un homo

Que sace travailla…

 

Je ne suis pas sûre de l’orthographe, c’est du provençal et je n’ai eu accès qu’à l’oral. Les félibriges voudront bien me pardonner. Cela veut dire : « Ah, ma mère, je veux me marier, je veux prendre un homme qui sache travailler… »  La suite, c’est : « Travailler la vigne, moissonner le blé. Nous tiendrons une boutique, nous vendrons du tabac, 6 sous le rouge, 12 le muscat. »

 

Tiens, tiens… L’homme travaille aux champs (et il a intérêt de le faire bien…), mais ils sont ensemble pour gérer la boutique. Loin d’être un élément du décor, juste bonne à se soumettre, la femme a toute sa place dans le couple… Il y a un « nous » …

 

Changement de décor.

 

Au lieu des sombres forêts de sapins des Vosges et ses odeurs de bois, de champignons et d’humidité, au lieu des neiges blanches qui scintillent au soleil d’hiver, et des myrtilles bleues qui tapissent les clairières, au lieu des ruisseaux rafraichissants dans lesquels les éclats de soleil jouent et illuminent la forêt et au lieu des fermes rassemblées autour de l’Eglise et du café, et des fêtes de la bière, j’ai grandi dans la garrigue odorante de lavande et de romarin, les embrassades violentes du Mistral, le ciel bleu et la morsure du soleil, en Provence.

 

Et surtout, au lieu d’une image de la femme dégradée, juste bonne à servir son homme, qui ne se gène pas pour la tromper, la battre et l’utiliser selon son bon plaisir sans jamais se préoccuper du sien (c’est littéralement impensable), j’ai grandi dans une culture, patriarcale, certes (les méditerranéens sont connus pour leur côté hâbleurs apparemment un peu macho) mais dans lequel la femme avait toute sa place et était respectée et même aimée… Wouaouh ! Choc des cultures !

 

Mon arrière grand-mère est née dans la Provence des Félibriges, dans la fierté de la culture provençale.

 

En 1854, Fréderic Mistral fonde l’association Lou Felibrige pour donner des structures linguistiques stables à la langue provençale. L’association rassemble 7 poètes provençaux : Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Gièra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. En 1859, Mistral publie de Tresor dou Felibrige, premier dictionnaire provençal-français. Le Provençal n’est donc pas un dialecte mais bien une langue.

 

A la fin du siècle, lorsque mon arrière grand mère voit le jour, cette renaissance culturelle est dynamique et largement répendue en Provence. Les provençaux redécouvrent toute la valeur de leur culture et en sont fiers.

A l’époque, tout le monde parlait provençal, comme dans la plupart des provinces françaises. Mais la plupart des régions parlaient des dialectes, des patois. La langue du peuple était méprisée, inculte. Du français d’Ile de France et à mépriser les cultures locales. Depuis l’avènement de la 3eme République, c’est Paris qui menait la danse et tout le monde, en France, devait accepter son hégémonie. L’école de Jules Ferry imposait le français à tous les élèves. Les langues locales, le provençal, le breton, le basque étaient interdites et gare à l’enfant qui laissait échapper des mots qui n’étaient pas en français, il était battu et puni. Ridiculisé aussi.

 

Or, la Provence, consciente de son passé grec et romain, la Grande Culture, a toujours considéré les « gens du nord » (le « Nord » des provençaux commençant à Valence, dans la vallée du Rhône) comme, culturellement, des barbares.

 

Il faut dire que les traces de la civilisation gallo-romaine sont encore très présentes en Provence. Des monuments (des arènes de Nîmes ou d’Arles, en passant par le théâtre ou les Aliscants d’Arles, le pont du Gard, les arcs de Triomphe de St Rémy de Provence ou la cité antique de Glanum… ), certes, mais aussi un état d’esprit qui maintient une vie intellectuelle riche et vivante. Les provençaux se sentent héritiers de la culture latine (le provençal est encore assez proche du latin), de cette civilisation du « verbe » et des penseurs, humaniste et cultivée.

 

Rares sont les « mas » sans leur poète, ou leur conteur. Les bergers chantent comme les troubadours du Moyen-Age et déclament des poèmes en gardant les moutons. Des traces de la civilisation grecque et latine subsistent dans les traditions populaires. Les courses camarguaises rappellent les jeux dans lesquels les taureaux et les hommes s’affrontaient dans l’antique Crète (sans mise à mort de l’animal), les figures de la farandole se retrouvent sur des fresques minoennes.

Au quotidien, les gens vont au théâtre, à l’opéra, au concert, même si c’est au poulailler, sur les places les moins chères. Il est vrai que la vie se tient essentiellement dans les villages. La Provence est urbaine, même si il y a, en Camargue ou dans la plaine de la Crau, de grandes exploitations agricoles. Les débats sur les terrasses des cafés ressemblaient à s’y méprendre aux échanges, parfois homériques, des citoyens antiques avec de grands discours et des effets de manche ; les marchés avaient la même couleur et les mêmes ambiances de ceux des antiques cités : vin, olives, tomates, aubergines, pain, grenades et citrons… La filiation est claire.

 

En résumé, les provençaux ne pouvaient accepter de se soumettre aux exigences des « parisiens » sans réagir. Cette fierté culturelle, je l’ai partagée avec mon grand père et j’ai aimé cette terre âpre, violente et tendre, magnifique.

 

Eugénie est née à Chateaurenard le 17 décembre 1876.

Elle avait environ 10 ans lorsque Van Gogh a vécu à Arles. A peu prés à cette époque, Cézanne travaillait dans les garrigues au dessus d’Aix, Zola et Alphonse Daudet étaient montés à Paris pour faire une carrière littéraire, et Mistral dirigeait les félibriges et écrivait Mireio (Mireille). C’est amusant de penser qu’elle aurait pu les croiser au détour d’un chemin, installés devant leur chevalet ou se promenant pour chercher l’inspiration. Chateaurenard, en dessous d’Avignon, est à la limite du Vaucluse et des Bouches du Rhône. Aix et Arles ne sont vraiment pas très loin.

 

Dans une famille très modeste de la petite ville, Alexandrine, la femme d’ Auguste, vient de donner naissance à une petite fille, Eugénie. La famille, les voisins et les amis viennent féliciter la jeune maman en lui apportant le « panier de Naissance ». Il comprend un œuf, du pain, du miel, du sel et une allumette. Il est accompagné des voeux suivants :

Que siègue plèn coume un ioù

(Qu’il soit plein comme un oeuf (comblé de biens matériels et spirituels))

Que siègue bon coume dou pan

Qu’il soit bon comme le pain

Que siègue dous coume lou mèu

Qu’il soit doux comme le miel

Que siègue san coume la sau

Qu’il soit sain comme le sel (symbole de santé)

Que siègue dre coume uno brouqueto

Qu’il soit droit comme une allumette

Son père était donc roulier. Il conduisait une charrette de 2 chevaux pour amener des produits maraîchers à Marseille, Chateaurenard étant (et est toujours) un centre important de Gros pour les fruits et légumes. Il travaillait surtout pour un pépiniériste qui envoyait des plantes (ceps de vigne, oliviers, jeunes arbustes…) vers l’Algérie nouvellement colonisée, via Marseille.

De bon matin, il partait et accompagnait à pied la charrette remplie de plantes, jusqu’à Marseille, soit à peu près 100 km. Cela devait lui prendre 2 jours. Deux jours sur les chemins en terre battue, sous les platanes, à croiser les coches et les charrettes de paysans. Deux jours de marche, à parfois lutter contre le Mistral au retour, ou retenir les chevaux dans les descentes à l’aller. Des champs d’oliviers, des prairies pour les moutons en hivers (l’été, les troupeaux sont en transhumance), des abricotiers et des cerisiers, les cailloux de la Crau et son soleil infernal, la Durance, et sans doute Salon de Provence, où j’irai vivre 11 ans bien plus tard.

A la fête de la Madeleine (la Rouge, celle des républicains laïcs, la Ste Madeleine « Blanche » était celle des royalistes) il conduisait le char avec 5 chevaux, ce qui n’est pas une mince affaire dans les ruelles étroites de la ville ! D’autant plus que la foule qui se presse autour, la musique de la fanfare et tout ce qui allait avec la fête, qui pourrait effrayer les chevaux.

La terre est pauvre, lessivée par les pluie, ravagées par les feux et les chèvres qui grignotent le moindre arbuste, le climat passe de la violence du soleil à celle du Mistral en passant par celle des orages diluviens.

L’eau est rare, précieuse, les pluies sont trop rares pour irriguer la terre et lorsqu’elle tombent elles sont brutales et ravinent les collines de la terre. La terre ne produit pas beaucoup, et au prix d’un travail acharné. Il faut construire des bancau, sorte de terrasses le long des collines, irriguer ou arroser sans cesse, tailler, ramasser à la main les olives, les tomates et les aubergines, s’occuper des troupeaux de moutons, les emmener en transhumance.

La Provence n’est pas une terre riche comme la Beauce ou la Normandie. Mais la vie pouvait être agréable et joyeuse. Bien sûr, comme ailleurs, le travail commençait tôt et finissait tard. Les bourgeois, en cette fin de XIXeme siècle qui s’industrialisait, exploitaient sans vergogne les pauvres, le nécessiteux et ceux qui ne possédaient que leurs bras. Les gens n’étaient pas forcément meilleurs.

Mais en Provence, la nature, les paysages, les eaux bleues de la Méditerranée offraient le luxe de leur beauté. La vie pouvait être douce. On fait la sieste ! Le rythme est raisonnable. Il y a une intelligence de vie qui donne de l’importance aux relations humaines, aux temps de repos, à une certaine humilité qui se souvient que nous ne sommes que des humains. Ici, on sait vivre. On en prend le temps… On laisse la grandiloquence et l’héroïsme aux discours de pastis, le soir à la fraîche.

La France, au moment où mes deux grand mères viennent au monde, était encore traumatisée par la défaite de 1970, l’effondrement du second Empire et les horreurs de la Commune. Mais si les blessures de cette guerre restaient vivaces dans l’Est de la France, en Provence, tout cela était bien lointain. On en avait des nouvelles par le Petit Journal et on se racontait les potins autour du pastis, au café, dans la douceur du soir ou à l’ombre des platanes du Cours (la rue principale). Les articles des journaux, des trucs de parisiens…

Il y avait bien quelques artistes un peu fous qui avaient défrayés la Chronique locale : Van Gogh le hollandais avec Paul Gauguin et son oreille coupée, Cézanne qui crapahute dans la garrigue au lieu de rester tranquillement dans son atelier… mais la trame des jours était à la fois passionnée et tendre, humble et riche, intelligente et simple. La fraternité et la solidarité était réelle sans être mièvre. La petite Eugénie a été accueillie avec beaucoup d’amour et de joie.

Les femmes s’habillaient avec des dentelles et des rubans, en un costume raffiné et élégant. Dans les années 1890, les jours de fête, sa maman habillée en « arlésienne », les cheveux rassemblés dans un ruban de velours, les épaules couvertes de la « chapelle » de dentelle, Eugénie, petite fille, était habillée en Mireille avec le bonnet de dentelle à oreilles dressées, le jupon coloré coupé dans une indienne de coton. Elle devait être bien fière des prouesses de son papa, menant les chevaux du char dans la cohue de la fête. En été, lors des fêtes de la St jean, bon danseur, il conduisait la farandole. Le conducteur est celui qui dirige la farandole et initie les figures. Légère et sautillante, elle se déroulait, s’enroulait et s’organisait en figures compliquées sur les places et les Cours, entrainée par les tambourinaires et les joueurs de Galoubet.

La place des femmes, dans mon pays natal est bien loin du patriarcat parfois violent que l’on peut observer dans le Nord de la France, en tout cas dans ma famille maternelle. Dans ma famille provençale, les femmes ont toujours été respectées, généralement aimées et prennent naturellement leur place sans que les hommes cherchent à les rabaisser. Les femmes, si elles respectent les apparences de la suprématie masculine, n’ont aucune intention de réellement s’y soumettre. Ainsi, il y a un code de conduite : l’homme a la place d’honneur à la table familiale et il est servi le premier, mais ce sont les femmes qui décident de tout ou presque. Et cela contente tout le monde. En tout cas, c’était ainsi chez nous.

Mon pays… Son ciel bleu immense qui appelle à la liberté, son soleil généreux qui illumine tout d’or, mais qui peut aussi brûler impitoyablement, la mer qui peut être douce et transparente, maternelle et fraîche comme une caresse, mais qui peut aussi se montrer brutale et déchainée, passionnée et révoltée. Le Mistral qui nettoie le ciel et ne sait pas se soumettre. La lavande, les odeurs de la garrigue qui griffe les mollets, le jus du melon qui coule sur le menton, les cerises cueillies dans l’arbre, les amandes qui croquent dans le nougat… Mon pays, donc, chante bien trop fort l’amour, la liberté et le bonheur, pour que moi, fille de Provence, je puisse renoncer à aimer la vie.

Autant, dans ma lignée maternelle, avoir un bébé-fille a toujours été considéré comme un ennui au mieux, un drame au pire, autant, dans la famille de mon père, c’était une joie.

Eugénie n’a été maman que de garçons. La tradition familiale dit que l’on aurait bien aimé avoir aussi une fille chez les Falabrègues. Je réaliserai ce désir en arrivant au monde.

Eugénie était une femme intelligente et forte. Elle aimait la musique et chantait des airs d’opérettes et d’opéra tout en s’occupant de sa maisonnée. Elle a élevé ses fils avec droiture et bonté. Mais il ne fallait pas lui marcher sur les pieds ! Lorsque son fils, mon grand-père, a voulu divorcer de sa femme, elle le lui a interdit : « Tu l’as voulu, tu la gardes ! ». Et pourtant elle n’appréciait pas du tout sa bru, qui le lui rendait bien, d’ailleurs.

Jeune fille, Eugénie gagnait sa vie en confectionnant à domicile des empeignes de chaussures à la machine à coudre.

Elle se marie, le 13 avril 1899, avec Jean-Baptiste (dit Fernand) Falabrègues, ouvrier agricole. Il a 3 ans de plus qu’elle, originaire de Bagnols sur Cèze, de l’autre côté du Rhône par rapport à Orange. Son premier enfant, Gustave Emilien, nait le 16 septembre 1900.

Elle aura 6 fils. Gustave, Emile né en 1905, Claude né en 1907 (décédé à 2 ans), Jean né en 1911, Fernand né en 1915 (décédé à 1 an) et Etienne né en 1918 (et décédé à 2 mois). Elle a eu son lot de joies et de larmes.

Le père de son mari, Pierre (Jean Baptiste) Falabrègues, militaire et maître d’armes, était de la génération née dans les années 1810-1812, sous Napoléon Ier. Revenu de ses campagnes militaires sous la Restauration et le Second empire, il se marie à 60 ans. Il meurt, ainsi que sa femme, alors que son fils est tout petit.

Ce seront les religieuses qui vont le recueillir et l’élever. Cela lui permet d’apprendre à lire et écrire. Avec ce bagage, qui n’était pas si courant à l’époque, il rentre au service d’une famille de grands commerçants, les Fléchon, dont le chef de famille, lui, ne savait ni lire ni écrire. Il gérera l’administratif. Apprécié dans son travail, son patron lui propose de s’associer avec lui. Il préfèrera passer le concours de receveur des postes. La fonction publique, c’était la sécurité.

Lors de ses tournées de facteur, il refuse le « petit coup » (de gnole ou de vin), et préfère un café. Cela lui évitera la cyrhose mais pas l’attaque cardiaque. Il décèdera à 68 ans, en 1941.

Eugénie suit bien sûr son mari dans ses différentes affectations. Elle va en pays français alors qu’elle ne parle que provençal. Ce n’est pas facile, mais elle s’adapte. Elle apprend. Elle a peu de moyens, aussi, et elle doit souvent refuser à ses enfants les jeux et les petits plaisirs des autres enfants. Mais elle fait avec. Ce n’est pas grave. Elle fredonne : « Poussez, poussez, l’escarpolette, … ». Elle chante des chansons provençales, elle a son franc parler et la langue de mes ancêtres raisonne, harmonieuse et colorée, vive et ensoleillée, dans son foyer.

Elle est ambitieuse pour ses fils. Même si à l’école, mon grand père et ses autres fils, se font taper sur les doigts s’ils se laissent aller à parler leur langue maternelle.

Intelligent, la famille apprend vite le français. Eugénie exige que ses fils travaillent bien. Gustave, son fils ainé, mon grand père, sera remarqué par le maître d’école qui veut l’aider à entrer au collège, qui était alors payant. Eugénie ne veut pas faire de favoritisme dans ses enfants. Puisqu’elle ne pourra pas payer les mêmes études à ses autres fils, Gustave s’arrêtera au certificat d’études. Pourtant, ses trois fils vivants auront tous de belles carrières. De cours du soir en examens, en partant pourtant du bas de l’échelle, ils auront des postes prestigieux à leur retraite. Eugénie n’aurait pas accepté qu’il en fut autrement.

A la retraite de son mari, Eugénie, que l’on appelait la « Mémé Chateaurenard », était revenue dans sa ville d’origine. Assez rapidement veuve, elle organise sa vie, revoit les Fléchons, s’occupe. Elle est morte à 88 ans, en 1964, entourée de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants. On me l’a décrite comme une petite femme, « ragaguinée », mais ayant conservé un sacré caractère et son franc parler.

Grâce à elle, grâce à mon Pépé, il y a toujours eu en moi quelque chose qui ne pouvait accepter les impératifs hérités de ma ligné maternelle : la honte d’exister, l’interdiction de dire NON aux hommes. Ce quelque chose qui me disait que ce n’était pas normal, même si pendant longtemps, je n’ai pas osé m’y soustraire. Le sang d’Eugénie en moi bouillait de colère et d’incompréhension face à ces femmes de ma lignée maternelle qui s’étaient laissées faire. Je ne comprenais pas. Je voulais les venger… Et je répétais les mêmes conditionnements…

Pourtant cet héritage paternel a construit en moi les bases de mon identité profonde. Je suis la fille du Mistral bien plus que celle des sapins. Parce que mes ancêtres provençaux m’ont laissé libres d’être celle que je souhaitais être. Mais il a fallu beaucoup de temps, car très vite j’ai été seule pour me construire.

Cette force, celle du soleil et de la Méditerranée, m’a en permanence poussée à remettre en question ma place déniée, ma dignité interdite, ma liberté tronquée. Dès l’enfance. Je n’ai certainement pas été une enfant facile et encore moins une jeune fille avenante. J’étais dans une révolte brouillonne et coléreuse, méfiante et terrifiée, qui me faisait passer de l’exaltation à une lourde tristesse, dans un conflit intérieur permanent auquel je ne comprenais pas grand chose. Et ma famille encore moins.

Seule fille de ma fratrie, je devais porter, seule, les contradictions de mes deux lignées concernant la place des femmes. Cela n’intéressait personne. Eugénie n’était plus de ce monde, Pépé est mort alors que j’avais 10 ans. J’étais seule.

 

Eugénie

Eugénie Simar, épouse Falabrègues

1880 – 1965

Mon autre arrière grand mère m’a sauvée. Elle m’a transmis un héritage de fierté et de puissance féminine qui m’a poussée, au fil du temps, à remettre en question les diktats de la lignée maternelle, qui étaient, si on veut résumer : Etre une femme, c’est être une merde, Point.

Eugénie n’a jamais imaginé, ne serait-ce qu’une seconde qu’elle pourrait ne pas avoir de la valeur parce qu’elle était une femme. Cette idée l’aurait stupéfiée et ahurie. Elle a pris sa place dans le monde, et s’y est affirmée tranquillement sans que personne, d’ailleurs, ne la lui conteste et certainement pas les hommes. Cette certitude tranquille lui a donné une force qui l’a faite respecter (et vaguement crainte) par sa famille et son entourage. Ce respect, cet amour, je l’ai vu dans les yeux de mon grand père lorsqu’il me regardait en me chantant des chansons provençales :

Ai de ma maire

me vole marida

Laliretto

Ai de ma maire

me vole marida

Vole prendre un homo

Que sace travailla

Laliretto

Vole prendre un homo

Que sace travailla…

Je ne suis pas sûre de l’orthographe, c’est du provençal et je n’ai eu accès qu’à l’oral. Cela veut dire : Ah, ma mère, je veux me marier, je veux prendre un homme qui sache travailler…

Changement de décor. Au lieu des sombres forêts de sapins des Vosges et ses odeurs de bois, de champignons et d’humidité, au lieu des neiges blanches qui scintillent au soleil d’hiver, et des myrtilles bleues qui tapissent les clairières, au lieu des ruisseaux rafraichissants dans lesquels les éclats de soleil jouent et illuminent la forêt et au lieu des fermes rassemblées autour de l’Eglise et du café, et des fêtes de la bière, j’ai grandi dans la garrigue odorante de lavande et de romarin, les embrassades violentes du Mistral, le ciel bleu et la morsure du soleil, en Provence.

Mon arrière grand mère est née dans la Provence des Felibriges, dans la fierté de la culture provençale. En 1854, Frederic Mistral fonde l’association Lou Felibrige pour sauvegarder et donner des structures linguistiques stables à la langue provençale. L’association rassemble 7 poètes provençaux : Frederic Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Gièra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. En 1859, Mistral publie de Tresor dou Felibrige, premier dictionnaire provençal-français. Le Provençal n’est donc pas un dialecte mais bien une langue.

A l’époque, tout le monde parlait provençal. Du moins dans le peuple. Seule l’administration et les notables parlaient français. Depuis Napoléon, la France avait tendance à s’unifier et à mépriser les cultures locales. C’est Paris qui menait la danse et les autres devaient accepter son hégémonie.

Or la Provence, consciente de son passé romain, a toujours considéré les « gens du Nord » (le nord commençant à Valence, dans la vallée du Rhône) comme, culturellement, des barbares.

Il faut dire que les traces de la civilisation gallo romaine sont encore très présentes en Provence. Des monuments (les Arènes et le théâtre antique d’Arles, les Arcs de triomphe de St Rémy, La maison carrée de Nîmes…) certes, mais aussi un état d’esprit qui maintient une vie intellectuelle riche et vivante. Rares sont les « mas » sans leur poète, leur conteur, leur artiste.

Les bergers chantent comme les troubadours du Moyen Age et déclament des poèmes en gardant les moutons. Les courses camarguaises rappellent les jeux dans lesquels les taureaux et les hommes s’affrontaient dans l’antique Crète, les figures de la farandole se retrouvent sur des fresques grecques. Les gens vont au théâtre, à l’opéra, au concert, même si c’est au poulailler, sur les places les moins chères. Les débats sur les terrasses des cafés devaient ressembler à s’y méprendre aux échanges homériques des citoyens antiques, les marchés avaient la même couleur et les mêmes ambiances de ceux des antiques cités.

Les provençaux ne pouvaient accepter de se soumettre aux exigences des parisiens sans réagir.

Eugénie est née à Chateaurenard dans les années 1880. Elle avait environ 8 ans lorsque Van Gogh a vécu à Arles et c’est amusant de penser qu’elle aurait pu le croiser au détour d’un chemin, installé devant son chevalet. Chateaurenard, en dessous d’Avignon, est à la limite du Vaucluse et des Bouches du Rhône, Arles n’est vraiment pas très loin.

Dans une famille très modeste de la petite ville, la femme du roulier Simar vient de donner naissance à une petite fille Eugénie. La famille, les voisins et les amis viennent féliciter la jeune maman en lui apportant le « panier de Naissance ». Il comprend un œuf, du pain, du miel, du sel et une allumette. Il est accompagné des voeux suivants :

Que siègue plèn coume un ioù

(Qu’il soit plein comme un oeuf (comblé de biens matériels et spirituels))

Que siègue bon coume dou pan

Qu’il soit bon comme le pain

Que siègue dous coume lou mèu

Qu’il soit doux comme le miel

Que siègue san coume la sau

Qu’il soit sain comme le sel (symbole de santé)

Que siègue dre coume uno brouqueto

Qu’il soit droit comme une allumette

On imagine que la famille a du pouvoir faire quelques omelettes après la naissance !

Son père était donc roulier. Il conduisait une charrette de 2 chevaux pour amener des produits maraîchers à Marseille, Chateaurenard étant (et est toujours) un centre important de Gros pour les fruits et légumes. Il travaillait surtout pour un pépiniériste qui envoyait des plantes (ceps de vigne, oliviers, jeunes arbustes…) vers l’Algérie nouvellement colonisée, via Marseille. Il accompagnait à pied la charrette remplie de plantes, jusqu’à Marseille, soit à peu près 100 km.

A la fête de la Madeleine (la Rouge, celle des républicains laïcs, la Ste Madeleine « Blanche » était celle des royalistes) il conduisait le char avec 5 chevaux, ce qui n’est pas une mince affaire dans les ruelles étroites de la ville et avec la foule qui se presse autour, la musique de la fanfare et tout ce qui pourrait effrayer les chevaux.

La terre est pauvre, le climat passe de la violence du soleil à celle du Mistral. L’eau est rare, précieuse, les pluies sont rares et lorsqu’elle tombent elles sont brutales et ravinent les collines de la terre. La terre ne produit pas beaucoup, et au prix d’un travail acharné. Il faut construire des bancau , sorte de terrasses le long des collines, irriguer ou arroser sans cesse, tailler, ramasser à la main les olives, les tomates et les aubergines, s’occuper des troupeaux de moutons, les emmener en transhumance. La Provence n’est pas une terre riche comme la Beauce ou la Normandie. Mais la vie pouvait être agréable et joyeuse. Le travail commençait tôt et finissait tard, les bourgeois, comme ailleurs en cette fin de XIX eme siècle qui s’industrialisait, exploitait sans vergogne les pauvres, le nécessiteux et ceux qui ne possédaient que leurs bras. Mais en Provence, la nature, les paysages, les eaux bleues de la Méditerranée offraient le luxe de sa beauté gratuitement. Et puis, en provence, on fait la sieste ! Cela donne un rythme plus tranquille à la vie !

La France, au moment où mes deux grand mères viennent au monde, était encore traumatisée par la défaite de 1970, l’effondrement du second Empire et les horreurs de la Commune. Mais si les blessures de cette guerre restaient vivaces dans l’Est de la France, en Provence, tout cela était bien lointain. On en avait des nouvelles par le Petit Journal et les potins autour du pastis, au café, dans la douceur du soir ou à l’ombre des platanes du Cours (la rue principale). Des trucs de parisiens…

Il y avait bien quelques artistes un peu fous qui avaient défrayés la Chronique : Van Gogh le hollandais, Cézanne, Zola… mais la trame des jours était à la fois passionnée et tendre, humble et riche, intelligente et simple. La fraternité et la solidarité était réelle sans être mièvre. La petite Eugénie a été accueillie avec beaucoup d’amour et de joie.

Les femmes s’habillaient avec des dentelles et des rubans, en un costume raffiné et élégant. Dans les années 1890, Eugénie, petite fille, était habillée les jours de fête en Mireille avec le bonnet de dentelle à oreilles dressées, le jupon coloré coupé dans une indienne de coton. Elle devait être bien fière des prouesses de son papa, menant les chevaux du char dans la cohue de la fête. En été, lors des fêtes de la St jean, bon danseur, il conduisait la farandole. Le conducteur est celui qui dirige la farandole et initie les figures. Légère et sautillante, elle se déroulait, s’enroulait et s’organisait en figures compliquées sur les places et les Cours, entrainée par les tambourinaires et les joueurs de Galoubet.

La place des femmes, dans mon pays natal est bien loin du patriarcat parfois violent que l(on peut observer dans le Nord de la France. Dans ma famille provençale, les femmes ont toujours été respectées, aimées et prennent naturellement leur place sans que les hommes cherchent à les rabaisser. Les femmes, si elles respectent les apparences de la suprématie masculine, n’ont aucune intention de réellement s’y soumettre. Il y a un code de conduite pour la place de l’homme qui a la place d’honneur à la table familial et qui est servi le premier, mais ce sont les femmes qui décident de tout. Et cela contente tout le monde.

Mon pays… Son ciel bleu immense qui appelle à la liberté, son soleil généreux, la mer qui peut être si douce et transparente, maternelle et fraîche comme une caresse, peut aussi se montrer brutale et déchainée, passionnée et révoltée. Le Mistral qui nettoie le ciel et ne sait pas se soumettre. Mon pays, donc, chante bien trop fort l’amour, la liberté et le bonheur pour que les femmes renoncent à leur puissance.

Fin de vie

Gustave fera payer cher à Arthémise et à sa fille ce mariage forcé. Il va battre sa femme et sa fille. Ma grand mère en fera encore des cauchemars à 85 ans. Il ne sera un père que pour son fils qui arrivera un peu plus tard.

René est le préféré, l’enfant du mariage, l’enfant légitime, celui qui aura tous les droits. Arthémise retrouve un peu de bonheur avec son fils qui lui redonne un peu de fierté. Soumise à l’arbitraire masculin, elle accepte la primauté de son garçon sur sa fille et cela est présenté comme parfaitement naturel. Un privilège qui est tellement évident dans ma famille qu’il ne vient à l’idée de personne de le remettre en cause. La fille est la source du mal, la cause de souffrances. Le mieux qu’elle puisse faire est de disparaître, de ne rien revendiquer, de ne rien dire, d’être transparente au service des hommes. Heureuse quand celui-ci ne la bat pas, et se contentant de ce « bonheur » là.

René est un gentil garçon et il rend bien sa tendresse à sa mère. Comment réagit-il à la violence de son père envers sa mère et sa sœur, je ne le sait pas. C’est une partie de ma famille que je ne connais pas. Contrairement à mes frères, je n’ai pas participé à des réunions familiales dont je puisse me souvenir, mariages, baptêmes, enterrements, réunions diverses. J’étais simplement oubliée des invitations… étonnant, non ? Bref. Je n’ai pas eu de renseignements de ce côté là de la famille.

Toujours est il que la colère refoulée d’Arthémise, à cause de la violence de Gustave et des hommes, va faire qu’elle va interdire inconsciemment à son fils de devenir un homme. Son fils, qu’elle aime, doit rester un petit garçon pour ne pas devenir un de ces soudards violents et dégueulasse qui lui ont fait du mal. Elle ne pourrait pas l’accepter. Il doit rester gentil, inoffensif. Elle le castre. Et cet inconscient a été transmis à ma grand mère, à ma mère et à moi. Nous avons castré nos fils ou petits fils. Par peur et par colère héritée.

Marie s’occupe de son petit frère. Sa mère et son père travaillant sans relâche dans leur boutique, elle est responsabilisée très tôt pour remplacer sa mère auprès du petit.

Arthémise s’épuise au travail. La charcuterie devient importante et malgré les employés, elle doit être disponible en permanence, son mari s’occupant des approvisionnements et de la fabrication. La spécialité de Gustave, ce sont le Pâtés Lorrains. Des tourtes à la viande qu’il allait livrer dans les « diners » en ville et sur lesquels il a bâti sa fortune. Il cuisine bien et la qualité de ses productions lui valent une très bonne réputation.

Ces années d’après guerre sont celles de la bourgeoisie triomphante. Les « rentiers » tiennent le haut du pavé et la stabilité monétaire permet à des artisans de grimper dans l’échelle sociale, en travaillant dur et en économisant sou à sou. L’argent devient l’étalon de la valeur sociale, de la respectabilité. Simples paysans dans un pays âpre, même s’il est magnifique lorsque l’on n’a pas à en tirer de quoi se nourrir, mes arrières grands parents sont devenus des petits bourgeois parisiens. Mais au prix de leur vie. Nul temps de repos, de loisirs ou de détente ou même d’autre activité, sociale ou collective. Il faut travailler, travailler, travailler, sans cesse. Surtout les femmes. C’est le leitmotiv qui m’a été transmis. Seul le travail, dans l’obéissance aux ordres, permettait aux femmes d’exister car elle leur donnait une certaine utilité. Les hommes aussi travaillaient dur mais, eux, quand ils rentraient le soir, il fallait prendre « soin d’eux » car il étaient « fatigués » de leur travail. Les femmes, qui avaient travaillé tout autant, voire plus, n’étaient jamais considérées comme fatiguées. Et celles qui se disaient épuisées n’étaient de des feignantes.

Le travail, dans ce monde de petits commerçants, est la valeur suprême car il permet d’avoir une place dans ce grand carnaval. Une place modeste, certes, la « fortune » de mon arrière grand père n’avait rien à voir avec celle des vrais riches de l’époque, mais un prestige certain, au moins dans leur village d’origine.

Aux vacances, la famille allait quelques jours au ban de sapt, voir la famille et aider aux champs. C’était bien souvent le moment de la moisson pendant laquelle on avait besoin de tous les bras disponibles.

Les cousins se retrouvaient et jouaient ensemble. Les parents parlaient politique et petites histoires locales. A partir de 1905, les tensions internationales commençaient à fragiliser ce monde paysan et bourgeois où chacun tenait sa place sans rien revendiquer d’autre. Dans les Vosges, la perte de l’Alsace Lorraine, juste à côté, avait été très durement ressentie. L’Empire allemand était à nos portes, les Vosges en première ligne. Et les revendications allemandes inquiétaient. Le désir de revanche aussi. Lors des repas de famille, pendant que les femmes servaient, toujours debout, à aller chercher plus de pain, du vin ou le plat suivant, les hommes devaient échanger leurs inquiétudes et leurs rodomontades, entraînés par les propagandes revanchardes et chauvines de la France de droite à cette époque… Les allemands, on va n’en faire qu’une bouchée et leur reprendre l’Alsace et la Lorraine. Ben tien ! Ils nous ont foutu la pâté en 1870, bien sûr qu’on va gagner les doigts dans le nez ! Les échecs c’était Napoléon III, La République française, ça allait être autre chose !

Et ça buvait, ça criait, ça se tapait dans le dos, ça fumait du tabac noir et ça donnait des tapes sur les fesses des servantes de ferme qui passaient à portée de bras…

Pendant ce temps-là Arthémise, comme les autres femmes, trimait. Et flétrit. Elle a un regard triste et son visage n’a plus d’âge. Son apparence n’a plus d’importance. Sa vie non plus d’ailleurs. Sa fatigue la rend dure et peu disponible pour ses enfants. Elle subit. Elle est usée.

Vers 1910, Arthémise commence à aller très mal. On lui diagnostique un cancer de l’uterus ou du sein (cela n’est pas clair dans les récits familiaux). « Elle est punie par là où elle a péché ». les thérapies de l’époque sont terribles. On brûle les chairs tumorales. Elle a des plaies douloureuses dues aux traitements. Elle souffre le martyr.

Son mari râle. Elle n’est plus « bonne à rien ». Qui va tenir la maison, la boutique et subir ses assauts conjugaux ? Alors il fait venir sa belle sœur, la jeune sœur d’Arthémise, plus jeune, pour la remplacer. Sous les yeux de Marie et de ses enfants, se met en place, le plus naturellement du monde, une sorte de ménage à trois, ou plutôt un adultère à domicile, mais en famille.

La pauvre malade doit subir, en dernier affront, de se voir trompée sous ses yeux par sa jeune sœur, et de l’accepter.

La guerre a été déclarée en 1914, et les victimes militaires et civiles ont commencé à remplir les cimetières, en particulier dans son pays, les Vosges. Emile Cuny, 25 ans, Eugène Cuny, 47 ans meurent pour la France en 1915, en attendant tant d’autres qui vont remplir les listes de chaque monument aux morts de chaque ville et village français (et allemand). La stupidité et les vanités incompétentes des deux commandements (de chaque côté du front) ont abouti à une pure boucherie.

Au moins, Arthémise ne craint pas pour son fils, bien trop jeune. Lorsque le front est stabilisé, la boutique est rassurée, les allemands ne prendront pas Paris. La vie va continuer. Mais pas pour elle.

Elle meurt en 1915. Elle avait environ 35 ans.

Je ne sais même pas où elle est enterrée. Elle ne compte pas dans la famille.

Je voudrais, en écrivant son histoire, lui redonner sa dignité et tout l’amour dont elle a manqué. Parce qu’elle a été une femme bien, certainement intelligente, et que je suis fière d’elle.

Mariage

Elle aussi, en son temps, a cru à l’amour, elle aussi a rêvé à la tendresse d’un homme avant de déchanter brutalement lors de la nuit de noces et tout au long des jours ternes de la vie quotidienne dans cette ferme humide et froide entourée de la masse sombre des sapins. Elle ne compte pas plus que pour ce qu’elle est utile à la ferme. Et même moins qu’une bête de somme. Elle aussi, arrivée dans cette famille, a du ravaler ses larmes et s’est fabriqué une carapace qui la rend insensible au drame que vit sa fille. Parce que cette carapace, c’est justement sa fierté, sa respectabilité, son obéissance aux règles sociales. Elle a payé de sa vie et de son espoir de bonheur personnel d’être respectée et acceptée par le village. C’est tout ce qui lui reste pour tenir debout, pour ne pas sombrer et elle en veut à sa fille de mettre cette fierté en danger.

Elles rentrent tête basse et en silence au Ban de Sapt. Pas besoin de mots quand les regards sont aussi violents. Arthémise voudrait mourir, là, tout de suite, pour que ça s’arrête. Elle préférait les injures de tout à l’heure, au moins, il y avait un semblant de prise en compte de ce qu’elle existait, même si c’était dur. Mais ce silence… ce mépris, ce souhait si évident que sa mère la préfèrerait morte…

Mais cela ne s’arrêtera pas.

Quand son père fut mis au courant, ce fut à la schlague, avec sa ceinture en cuir qu’il l’a battue. Sa mère, coupable d’avoir « si mal élevé ta putain de fille », prend aussi des coups. Mais cela ne les rapprochera pas.

Puis, au long de sa grossesse, son père lui donne tous les travaux les plus durs, les seaux pleins à raz bord, les curages de l’étable, les lessives… Il fallait de cette chose de la honte « passe », avant que le voisinage ne s’en rende compte.

Mais Marie s’est accrochée.

Et Arthémise n’est pas morte. Elle s’est peu à peu arrondie et s’est retrouvée traitée en pestiférée par tous les gens du village et surtout ses anciennes amies.

A la fin de la grossesse, ses parents ne pouvait plus la voir. Son père crachait par terre lorsqu’il passait devant elle. Ils se sont arrangés pour l’envoyer à saint Dié pour accoucher chez une sage femme qui était connue pour « libérer» les « filles perdues » des conséquences de leur péché. Veuve, sans enfants, elle était connue pour recueillir celles que tout le monde réprouvait.

Elle n’était pour cela pas très bien vue, mais comme elle pouvait fournir des beaux bébés bien portants aux couples de la bonne bourgeoisie infertiles pour une raison ou une autre (comme l’incapacité du mari-vieillard par exemple, ou la stérilité d’une épouse), on l’acceptait.

Dynamique, anticonformiste et intelligente, elle se moquait d’ailleurs comme d’une guigne de ce que les bien pensant pensaient d’elle. Elle savait qu’elle s’était rendue indispensable et vivait sa vie à sa guise. Au reste, elle ne pratiquait pas d’avortements, qu’elle considérait comme bien trop dangereux, pour les mères et pour elle même, et ne permettait à personne de la prendre en défaut. Enfin, elle avait du bien et on pardonne tout à celui qui est riche.

Les quelques semaines qu’Arthémise a passé chez elle ont été moins durs qu’elle ne l’avait craint. Mais, fermée, triste, épuisée, elle ne répondait que par monosyllabe à la bonne dame qui tentait de la dérider et de l’intéresser à ce qui se passait autour d’elle. Mais c’était comme si elle était ailleurs.

Le 28 janvier 1899, il faisait froid à St Dié. La neige recouvrait les toits en une couche épaisse et les cheminées peinaient à réchauffer les pièces glaciales de la maison. Tout est calme. Arthémise, devenue lourde, finit de balayer la cuisine, remet le tablier à sa place et monte se coucher.

Pendant la nuit, une douleur terrible lui tord les entrailles. Elle crie. Aussitôt la bonne dame prend les choses en main. Arthémise est bien bâtie, c’est une solide paysanne, mais elle n’a que 17 ans. C’est bien jeune pour affronter un accouchement. Le travail dure toute la nuit, et finalement, ma grand mère, Marie, voit le jour au petit matin du 29 janvier, dans la honte d’exister.

La sage femme attrape l’enfant, le lave, le lange. C’est une ravissante petite fille qui hurle à plein poumon. Arthémise est épuisée. Quand on lui met le bébé dans les bras, elle se sent ambivalente. Cet enfant est la cause de tous ses malheurs, de sa souffrance… et en même temps, c’est son bébé qui a besoin d’elle, qui a confiance en elle.

La sage femme lui demande si elle veut garder cet enfant. C’est à elle de décider. Ni à ses parents, ni à qui que ce soit. Elle lui donne ainsi, pour la première fois de sa vie, la liberté de prendre ses responsabilités, seule, sans y être forcée.

Elle sait qu’assumer une maternité n’est pas toujours possible, que certaines jeunes filles ou femmes « forcées » ne pourront jamais aimer leur enfant et préfèrent l’éloigner d’elles, le laisser à d’autres parents, afin d’essayer reprendre leur vie, sans cette marque qui les condamne à la misère et à la honte. C’est si compliqué d’être une femme, dans ce XIXeme siècle qui se termine, que chacun fait comme il peut. La bonne dame a vu trop de souffrances et trop d’injustices pour ne pas faire tout son possible afin d’aider, comme elle peut, ces jeunes mères réprouvées, et de leur redonner la dignité que la société leur refuse. Qu’elles soient riches ou pauvres, c’est leur entourage qui décide pour elles. Elles ont fauté, elles n’ont plus droit à la parole. Les riches se verront enlever de force cet enfant qui les rend « immariables », le silence, le mensonge et l’argent viendront faire oublier ce « faux pas ». Les pauvres devront, elles, garder cet enfant que personne ne veut et l’entraîner avec elle dans leur misère, voire dans la mort. Rares sont celles que l’amour et la tendresse d’une famille a protégées et qui ont pu vivre leur maternité à la barbe de la bien pensance.

Arthémise la regarde, surprise. Elle n’a pas l’habitude qu’on lui demande son avis, encore moins qu’on la laisse choisir. Elle trouvait la gentillesse de cette dame suspecte, bizarre et n’avait pas confiance.

La bonne dame de St Dié réitère sa question. « Veux-tu le garder Arthémise ? »

Le bébé s’est calmé et respire doucement, les yeux à demi ouverts. Sa mère la serre alors contre elle, farouchement. C’est sa fille, son bébé, elle ne veut pas qu’on lui prenne. Sa rage, sa douleur, sa peur disparaissent devant la frimousse un peu frippée de sa fille toute neuve. Elles vont être deux contre le monde, quoi qu’il arrive.

« Oui, ne vous avisez pas de me la prendre ! »

La bonne dame sourit. Elle comprend. Elle ne dit rien mais leur souhaite de pouvoir se défendre contre ce qui les attend maintenant.

Arthémise reste un peu à St Dié, puis elle doit retourner chez ses parents. Il y a d’autres femmes à aider, elle doit laisser la place.

Au retour à la ferme, l’ambiance est toujours aussi lourde. Athémise n’a pas le droit de parler, à peine celui de respirer. La petite Marie est ostensiblement ignorée de ses grands parents. Et quand une de ses jeunes tantes se laisse attendrir et joue avec le bébé, elle est vite rappelée à l’ordre : « Hé, arrête de traîner, il ya la vaisselle à faire, la traite, le racommodage, les poules à nourrir… »

Marie a bien vite compris qu’elle doit se faire discrète. Elle ne gazouille pas, ne râle pas, se tait et observe son monde avec de grands yeux inquiets.

Le temps passe. Marie grandit.

Elle a maintenant presque 3 ans quand son père, parti en sabots faire fortune à la Capitale, revient pour les fêtes de Noël, habillé comme un milord, faire admirer ses chaussures de cuir et son argent à sa famille au pays. Son frère, sapeur 2eme classe, est aussi revenu en permission. Il avait tiré 5 ans en 1898. C’est la fête dans la ferme des Cuny. La mère en a parlé toute la semaine, a préparé un repas gargantuesque pour ses garçons.

Le père d’Arthémise va prendre son fusil de chasse, le charge de chevrotine et part vers la ferme des Cuny, à l’heure du diner. Il fait nuit, la ferme est éclairée par les lampes à pétrole que Gustave a rapporté de Paris et de nombreuses bougies. Le feu flambe joyeusement dans la cheminée.

L’homme au fusil frappe à la porte, bouscule la jeune fille qui est venue lui ouvrir et met en joue le Gustave. « Hé, Toi, Tu vas vite épouser ma fille, ou bien… »

le jeune homme arrête son mouvement, repose son verre et lève les yeux vers le canon du fusil qui le regarde avec insolence. Il ne fait pas le fier mais tente un « et pourquoi je devrai épouser une de tes filles ? Et laquelle ? Celle qui s’est fait faire un marmot par je ne sais qui ? »

« Fais pas le malin, gamin. C’est toi le père. Même pas foutu d’assumer ce que tu fais !  Tu lui compte fleurette et tu te carapate à la Capiiitaaale, Tu te prends pour qui ? »

Le vieil homme est rouge, il n’aime pas ce qu’il est en train de faire, mais il ne peut pas laisser passer la chose. Et le reste de la famille ne bouge pas. Au fond ils le comprennent.

Gustave regarde autour de lui, les hommes baissent la tête ou regardent ailleurs, les femmes se détournent, personne ne le soutient. Il commence à avoir peur. Il entend le cliquetis du fusil que l’on arme.

« Oh, là ! On se calme, le père ! Baisse ton fusil ! Oui, oui, bien sûr que je vais l’épouser l’Arthémise. »

Le vieil homme répond, tout en le tenant toujours en joue : « Et vite. Tu l’as prise, tu nous en débarasse, elle et sa fille batarde ! »

Le temps de publier les banc, la cérémonie est vie expédiée. Sans robe de mariée, sans fête, sans vin d’honneur.

Une semaine après, les époux et ma grand mère partent vers Paris.

Gustave fera payer cher à Arthémise et à sa fille ce mariage forcé.

 

Viol…

Elle se sent toute molle sous ses baisers. Il y a en elle quelque chose qu’elle ne connaît pas et qui vibre, son cœur bat la chamade, sa peau se met à frissonner. Mais c’est agréable, déroutant mais agréable. Jamais, son ami n’a été si passionné, si tendre… Elle explose de joie et lâche toute retenue.

Pour elle, ses baisers sont la preuve évidente de son amour, ce n’est pas possible autrement. Il lui chuchote des mots sans suite, « Tu es si belle, je t’aime, je te veux toute entière, tu es magnifique, tu fais de moi le plus heureux des hommes, nous serons heureux ensemble… » Des mots qu’elle n’a jamais entendu chez elle, des mots qu’elle a toujours rêvé d’entendre. Des mots qu’elle croyait ne pas mériter. Elle s’y accroche et en fait des vérités, c’est tellement bon ! Elle veut le croire sincère, le croit absolument sincère et ne se pose même pas la question qu’il puisse ne pas l’être. Elle perd pied, se lâche complètement contre lui.

C’est ce qu’il attend. Elle est mûre, il n’y a plus qu’à la cueillir.

Ils tombent à genoux dans l’herbe du champ. Là, il la renverse toujours en l’embrassant, dans le cou, sur ses cils, sur ses lèvres, lui coupant presque le souffle.

Puis, il remonte son joli jupon. Celui des dimanches. Elle réalise alors qu’il y a un truc qui ne colle pas… Mais il est jeune et passionné, alors, elle lui dit gentiment, en souriant, « non ».

« Non, ce n’est pas raisonnable, espèce de fou »

« Oui, fou d’amour de toi ! » répond t’il, tout en s’occupant de dégrafer son corsage pour avoir accès à ses seins. Elle essaie de le repousser doucement, de remettre ses agrafes, croyant encore à un jeu…

« Attendons d’être mariés »…

Mais il ne l’écoute pas. Ses « Non » deviennent alors plus affirmés. Elle commence à avoir peur. Elle crie « Non ! S’il te plait, Non ! » Elle sent bien que cela dérape et que cela ne devrait pas se passer comme cela. Qu’il devrait l’écouter, prendre soin d’elle, être attentif à ses demandes, puisqu’il l’aime…

Mais elle réalise, glacée d’horreur, qu’elle a devant elle un homme en rut. Il est devenu tout rouge, les yeux fous, ce n’est plus du tout le gentil garçon plein d’égards qui lui offrait des fleurs, presque timidement, derrière la grange. Elle est tétanisée, paralysée, sous le choc.

Excité par ses cris, il se défroque. Elle essaie, dans un effort surhumain de se relever pour fuir, mais il la plaque au sol et se place sur elle, lui relevant ses jupes sur le haut du corps et le visage pour l’empêcher de l’écarter avec ses bras et de crier. Il pèse sur elle de tout son poids, lui tient les bras, elle ne peut plus bouger.

Elle essaie de hurler. Les vêtements étouffent le son.

De toute façon, qui l’entendrait ici ?

Elle est trop loin du village, il n’y a que les sapins, les sous-bois alentour, et la solitude de cette petite clairière. Personne ne peut l’entendre. De toute façon, elle est venue de son plein gré, elle a même menti à sa mère pour s’échapper quelques temps, le temps de dire au revoir à son fiancé… enfin l’homme qu’elle croyait son fiancé. On la croit ailleurs.

Et même si par hasard quelqu’un passait, c’est sur elle que reposera la faute. Ce sera elle la vicieuse. Elle a déjà entendu parler des « filles perdues », ces petites bonnes engrossées par leur patron et que tout le monde méprise, ces prostituées mises sur le trottoir par la misère ou par leur homme qui boit au café… Elle les a même méprisées elle-même du haut de ses certitudes d’être une fille d’une autre nature, une jeune fille « bien ». Et là… Ce qui lui arrive est hallucinant, elle ne comprends rien, se met à être dans la terreur pure, désertant la réalité…

Il lui écarte les cuisses avec ses genoux, brutalement. Elle essaie de résister, de gigoter pour le désarçonner. Il adore ça.

Il la pénètre.. Il « lui fait son affaire », Lui donne de grands coups de reins, c’est une bête sauvage, il produit des sons inarticulés puis râle. Et enfin, il la relâche, s’effondre à côté, s’assoie, se rhabille.

« Et bin, dis donc, ma salope ! Tu ne sais pas ce que tu veux ! » rigole t’il « Tu te jettes dans mes bras, et ensuite tu fais ta mijaurée… Bon, j’espère que tu as aimé… c’est pas pour me vanter, mais je suis un bon étalon ! Tu n’est pas la première, va ! Toutes les autres en redemandent. »

« Bon, allez, salut… t’es pas causante ! C’est pas que je m’ennuie, mais… Paris et ses jolies pépées m’attendent. »

D’un pas assuré, tranquille, il rentre au village en sifflotant.

Arthémise est hébétée, tétanisée. Elle ne peut plus bouger, là, les jambes encore écartées, au milieu de son jupon brodé et plein de sang.

Tout s’est écroulé, d’un coup. Ses illusions, ses rêves, sa joie, sa vie. Elle n’est plus rien.

Elle a compris qu’il ne l’épouserait pas, qu’elle ne partira pas à Paris avec lui, que sa vie n’a plus aucun sens.

Il ne l’aime pas. Ne l’a jamais aimé. Il lui a menti. Il n’en a rien à faire d’elle. Elle n’est qu’une passade au milieu de tant d’autres (même si ses propos sur les « autres » ne sont que de la vantardise ridicule, mais elle ne le sait pas).

Elle n’est plus rien, elle n’a jamais été quelqu’un. Elle a été ridicule de croire qu’elle pouvait être aimée… elle se sent conne, sale… Finalement, peut-être qu’il a raison, elle n’est qu’une salope. Elle est venue, a accepté de l’embrasser, c’est sa faute.

Elle ne peut plus respirer… Elle a l’impression de sombrer dans un puits sans fond.

Il est parti depuis longtemps quand, enfin, elle se relève. Elle ne peut pas pleurer. Elle s’assoit sur un tronc d’arbre, et attend de cesser de trembler.

D’abord, il faut effacer tout ce qui pourrait trahir aux yeux des siens ce qui vient d’arriver. Il ne lui vient pas à l’esprit de dénoncer son agresseur, de se plaindre, d’obtenir justice. Elle est la coupable, la seule coupable. Elle n’avait qu’à faire attention, à ne pas le croire. Il tient son rôle de mâle, c’est normal. C’est bien elle qui est venue, qui a menti à sa famille, qui l’a laissé faire, qui s’est jeté dans ses bras quand elle l’a vu avec son bouquet.

Son bouquet…

Il y a une tache de sang sur une marguerite tombée tout près. Elle brille dans le soleil de printemps comme la « faute ».

Elle ramasse les fleurs éparses, qui lui font maintenant horreur, mais qui marquent le lieu comme des sémaphores, entourant, en désordre, l’herbe froissée. Elle les jette dans les fourrés, en lisière de la prairie.

Elle secoue ses vêtements avec des mains tremblantes. Elle essaie de ne pas penser, de ne plus penser. D’agir en automate. Elle cache comme elle peut les bouts de tissus déchirés de son corsage, les tâches d’herbe et de sang sur son jupon. Et elle court chez elle.

Là, elle passe comme une furie devant sa mère qui fait la cuisine pour le soir et va se changer dans sa chambre. Elle se verse de l’eau sur la figure. Elle voudrait entièrement se laver mais ce n’est pas possible. Les bains sont rares et nécessitent toute une organisation à la campagne. Les salles de bain sont un luxe réservé aux riches.

Elle s’assoit sur son lit. Essaie de se calmer.

A l’effondrement succède la colère. Mais… on lui a tellement appris que les hommes ont tous les droits qu’elle retourne la colère contre elle-même. Elle se déteste. Elle se vomit.

Elle prend ses vêtements souillés et les cache sous son lit. Quelques jours plus tard elle ira les laver au ruisseau au fond des bois, quitte à déchirer les endroit où apparaissent encore des tâches de sang séché. Elle prétendra être tombée et avoir abîmé ses vêtements en tentant d’attraper des fleurs dans un arbre. « Si c’est pas malheureux, à ton âge, de faire ce genre de sottises ! Et avec tes beaux habits en plus… Mais où a-tu la tête, ma fille ? Bon, et bin, tu les raccommoderas toi même, je ne vais pas perdre du temps à rattraper tes âneries, ça t’apprendra ! » Elle courbera la tête et répondra docilement, « Oui, maman ».

Pour l’heure, c’est le visage fermé qu’elle descend voir sa mère. Elle prend un seau et va à l’étable. « C’est encore un peu tôt pour la traite » lui jette sa mère lorsqu’elle traverse la salle commune de la ferme. Elle ne répond pas. Elle serre les dents. Elle ne peut pas répondre.

Près des vaches, Quelque chose lâche en elle. Les larmes coulent contre le flanc des bêtes. Elles, fortes et douces, ne la jugent pas et lui donnent la belle chaleur de leur regard tendre. Elle peut pleurer, enfin, sa vie qui vient de se fracasser. Elle a juste 17 ans et sa vie est morte.

Peu à peu elle se calme, essuie son visage avec son grand mouchoir, celui qu’elle a brodé en pensant à son trousseau, comme une idiote, et s’installe pour la traite. Ne pas penser. Ne plus penser. Se couler dans les rails de l’habitude. Les bêtes se laissent faire, comme si elles comprenaient sa détresse. Elles lui donnent leur lait tiède qui mousse dans le seau qui se remplit…

Mais le calvaire de ma pauvre arrière grand-mère , n’est pas fini.

Ce qu’elle ne sait pas, alors qu’elle trait les vaches, c’est que l’existence de ma grand mère, Marie, vient de commencer.

Deux mois ont passé.

Il est parti à Paris. Elle en a été soulagée car elle ne pouvait plus le voir, encore moins lui adresser la parole. Chaque fois qu’elle le croisait au village, une terreur glaçante se répandait dans ses veines et elle retrouvait toutes les sensations de l’horreur qu’elle avait vécu ce jour là. Rien qu’appercevoir sa silhouette l’oppressait.

« Tu est fâchée avec le fils Cuny?  Pourquoi tu fais cette tête ? »

« Non, non, ce n’est rien. J’ai du mal dormir cette nuit, j’ai mal à la tête »

« Allez, tu t’écoutes trop… y a du boulot »

Mais le soulagement de ne plus le voir a été de courte durée. Ses règles ne viennent pas. Au début, elle n’a pas fait attention. A 17 ans, elle n’avait pas un cycle très régulier et cela lui était déjà arrivé d’attendre longtemps. Mais là… elle a des seins qui s’alourdissent et il y a quelque chose en elle qu’elle ressent comme étrange, différent.

Sa mère commence, elle aussi, à se poser des questions, à lui lancer de drôles de regards.

Finalement, elle prend sa fille et la charrette du père Mathieu et va chez le médecin de l’hôpital, à la ville, à St Dié.

Le couperet tombe : « Votre fille est enceinte, madame.»

Rouge de honte, la mère bredouille quelque mots incompréhensibles à propos d’un « mari », mais comme elle le dit à moitié en patois, le médecin n’y comprends rien. Du reste, il n’en a rien à faire. Il a tout de suite compris la situation devant le visage sombre et fermé d’Arthémise. Ce n’est pas une jeune épouse qui vient pour se faire confirmer un heureux événement.

A la sortie de l’hôpital, la mère explose. Elle crie après sa fille qu’elle déshonore sa famille, qu’elle est une traînée, qu’elle est coupable. Elle hurle. Les passants se retournent, et elle les prend comme témoin de la déchéance de sa fille… qui n’est plus « digne de l’être, sa fille… Et quel exemple pour ses sœurs ? Et que va dire ton père ? Et les voisins ? Et le curé ? Quelle honte, mais quelle honte ! » Elle la gifle. « Tu vas voir ton père, ce qu’y va te mettre …»

Arthémise, devant ce flot d’injures et de violence est comme anesthésiée. De toute façon, elle est morte en dedans… Mais une nausée la prend alors et elle doit s’appuyer au mur pour vomir de la bile. Elle ne mange presque plus, elle n’a rien dans l’estomac depuis la veille. Sous l’effort, elle titube, elle devient encore plus blanche, cadavérique.

Cela calme un peu la mère. Elle se tait soudain.

Pour reprendre, calmée :

« C’est qui le père ? »

« Le fils Cuny  »

« Lequel »

« Celui qui est parti à Paris »

« Il ne perd rien pour attendre celui-là »

C’est dans un lourd silence que la mère et la fille retrouve le père Mathieu et sa charrette et retournent au village.

Coupable… Arthémise se sent déjà bien assez coupable pour qu’on en rajoute. Elle n’essaie même pas de s’expliquer. Comment dire les espoirs, les rêves et les illusions d’amour et de tendresse à une mère qui n’a comme objectif que de travailler dur, de supporter son mari, d’éviter ses coups quand il en a un dans le nez en rentrant du café, de pondre et de s’occuper de ses enfants, bref, de faire son devoir. Une mère qui ne semble pas avoir connu autre chose qu’une vie de soumission dans laquelle le plaisir et le bonheur n’existaient pas. Une mère pour qui la réputation et l’apparence de respectabilité est plus importante que tout ?

Comment aurait elle pu savoir, Arthémise, que derrière cette façade austère et dure, il y avait toute la détresse d’un renoncement ?

Arthémise

Arthémise est mon arrière grand mère. Je ne sais pas grand chose d’elle. Il y a dans la famille, un tabou puissant par rapport à cette femme, morte jeune, dans la trentaine, certainement de tristesse et de désespoir.

Arthémise a du naître vers 1880, dans un village des Vosges, alors face à l’Empire allemand qui avait arraché l’Alsace et la Lorraine à la France juste 10 ans auparavant.

Son père est fermier. A cette époque, l’exode rural a frappé les villages au bénéfice des bourgs dans les vallées. En effet, la vie est dure, dans ces montagnes de forêts de sapins, humides et sombres, aux fermes isolées et aux terres pauvres. Toute la famille est levée aux aurores pour s’occuper des champs et des bêtes, sans compter les soins aux petits, aux vieux et aux malades que l’on soigne avec des remèdes de bonnes femmes. Le médecin est loin et coûte de toute façon trop cher. L’hiver est glacial, la neige et le vent isole les villages, la tuberculose fait des ravages. L’arthrose aussi. Les vieux sont tordus comme de vieux troncs, les mains deviennent crochues. Encore, faut-il que l’on arrive à un âge avancé. La moyenne de l’espérance de vie est de 38 ans. La mort prenant son dû, massivement, dans les jeunes enfants, les bébés et les femmes en couches…

Mon arrière grand mère voit donc le jour dans une ferme de Ban de Sapt, fille d’un couple à la tête d’une famille nombreuse. Dans la famille, il y a aussi des schlitters1, des hommes des bois puissants (ils avaient une taille qui approchait les 2m) qui descendaient les troncs et le bois de chauffage, des forêts jusqu’à la ferme ou la scierie, juste avec la force de leurs jambes pour retenir le traineau qui pouvait peser une tonne ou plus. Ces ancêtres ont laissé un souvenir de force surhumaine, l’un deux aurait arrêté un wagon qui s’était détaché dans une gare. Il se serait juste cassé la jambe…

Bref, nous n’étions des raffinés ou des fragiles, dans la famille. Le quotidien de la ferme est dur. Le pays est pauvre. Le travail acharné est la seule possibilité de survivre. Cela devient la seule valeur importante.

Les fermes ont quelques vaches, des poules, un cochon, parfois quelques moutons. Les femmes doivent se lever les premières, raviver le feu, s’occuper de nourrir tout le monde, de prendre soin des animaux, de garder la maison à peu près propre, le linge, les habits du dimanche, et lors des travaux des champs, aider à rentrer les récoltes. Elles se couchent après tout le monde, sans que personne ne s’inquiète pour elles. Qu’elles soient enceintes, allaitantes ou relevant de couches, c’est la même chose. Alors, bien sûr, elles comptent les unes sur les autres, s’entraident et mettent en place une solidarité féminine. A condition d’être respectables. Celles qui oseraient déroger à la morale sociale se retrouveraient seules et méprisées, rejetées.

Les enfants aident aussi. Surtout les filles, parce que l’on envoie plus facilement les garçons à l’école pour le certificat d’étude. Futurs chefs de famille, ils doivent avoir un minimum d’instruction. Certes, depuis 1881-82, les lois Ferry rendent l’école primaire gratuite et obligatoire, mais les paysans n’envoient leurs enfants que lorsqu’ils le peuvent et certainement pas lorsqu’il faut tous les bras disponibles pour les travaux des champs, ou le soins au dernier né (la grande sœur peut bien manque l’école pour aider sa mère…).

L’homme ne chôme pas. Il travaille la terre. Il laboure, sème, récolte. Il coupe le bois et fait tous les travaux de force. Mais le reste du temps, il se fait servir chez lui, ou va au café, discuter avec ses copains.

L’alcool est alors le quotidien des hommes. La sociabilité et la stature sociale passe par le boire. Du vin mais surtout de la bière dans l’Est. Et puis des alcools forts que l’on distille soi-même (les bouilleurs de cru qui font l’alcool de patate, le Schnaps, ou l’eau de vie de Mirabelle),, le Picon-Bière, le Picon-Bière-Schnaps.

Les femmes et les pauvres boivent de l’eau. Les hommes de l’alcool. C’est même la preuve de leur virilité. Tenir l’alcool, offrir sa tournée est le moyen d’être intégré, de tisser des liens avec les autres hommes, d’assoir sa réputation.

Le curé a beau tonner du haut de sa chaire, il n’a qu’un auditoire de femmes et d’enfants. Les hommes, le dimanche, sont au café. Les fêtes du village sont généreusement arrosées et les repas ne se pensent pas sans vin ou bière sur la table. Sinon, cela veut dire que l’on est trop pauvre, que l’on est misérable. D’autant plus que les surproductions de la Belle époque rendent le vin très peu cher.

Or, l’alcool génère la violence et/ou l’abrutissement. La dépendance aussi.

Les jolies histoires d’amour finissent dans les coups et les hurlements…

Mais le vernis de « respectabilité », de bienséance, l’oeil acéré du voisin (et surtout de la voisine derrière son rideau de dentelle), font qu’on ne montre rien. C’est dingue comme on tombe facilement de l’escalier ou du tabouret à cette époque ! Et, si cela ne trompe personne, cela ne choque en tout cas personne. Il faut toujours sauver les apparences pour que la morale soit sauve, au risque d’être discriminé et expulsé de la communauté des gens « biens » du village : ceux qui savent souffrir en silence, dans la dignité, et cacher les désastres de l’alcool dans les replis moite du foyer, porte close.

Ah ! Les apparences ! Le mensonge porté à la perfection, comme un ultime héroïsme. Mentir, se taire, cacher ses blessures, pour sourire à la voisine et présenter le front uni d’une famille parfaite. C’est à qui sera la plus parfaite ! Et juger les autres… On était comme ça, dans la famille de mon arrière grand mère.

Or, ma grand mère, sa fille, vient au monde le 29 janvier 1899, à saint Dié. Je l’ai appris par internet. Personne n’a voulu le savoir et en parler dans ma famille.

Saint Dié, la ville voisine. Pas chez elle, comme toutes les femmes honnêtes. Parce que le bébé n’a pas de père. Arthémise est une fille mère. Elle a déshonoré sa famille. Malheureusement, elle n’y est pour rien, elle a cru son amoureux, a été trahie, mais personne ne s’en soucie.

Elle était si jeune, pourtant !

J’imagine mon arrière grand mère, jeune fille de 16 ans au frais visage entouré de bouclettes blondes, courtisée par un gars du village. Cela l’étourdit, la change du quotidien de la vie familiale, qui râpe, terne et épuisante.

Arthémise a été élevée dans une famille rude, avec un père taiseux et brutal et une mère affolée et soumise. Il n’y avait pas de tendresse ou de bienveillance envers les enfants, juste le devoir. Le père règne sur la ferme. Sans contestation possible ; L’homme a toujours raison, il sait. Il a le droit au respect et à la tranquillité. Les piailleries sentimentales des femmes ne l’intéressent pas. D’ailleurs, sa femme a au moins cette qualité d’être dure au travail sans se plaindre. Ses enfants devront faire de même.

Le quotidien d’Arthémise est donc entre le pis des vaches, à traire tous les matins et soir, les grains à donner aux poules, les mauvaises herbes du potager, la bouse et le purin à nettoyer, la cuisine et le ménage. Un travail de forçat, routinier, fatigant, sans reconnaissance, considéré comme normal. Comme celui de sa mère et de ses sœurs. Jamais le père ne s’inquiète de la fatigue ou de l’épuisement, pourtant si visible, de « ses » femmes. A 40 ans, entre ce quotidien et les grossesses, les femmes sont usées, vieillies, méconnaissables. Les femmes triment du matin au soir, au village, et les hommes vont prendre un bock avec ses copains au café du village. Comme partout ailleurs à la campagne, à cette époque. « C’était comme ça. »

Arthémise est l’ainée. Elle aimait bien l’école portant. Et l’instituteur l’avait encouragée car elle était loin d’être bête. L’école l’avait encouragée à s’ouvrir au monde. Le Monde au delà des collines, des vergers et des vaches. Un monde où les femmes pouvaient (le croyait-elle) choisir leur avenir, ou on n’était pas obligée de vivre la même vie que sa mère.

Alors, quand ce jeune homme vient lui parler de Paris, la ville lumière, de ses projets d’aller y chercher fortune, elle a les yeux qui brillent.

Il le voit et se dit qu’il y a là une possibilité de s’amuser un peu avant de partir, de se prouver sa virilité aux yeux des copains. L’oie blanche du village, il va la consommer toute crue avant de se frotter aux femmes élégantes et plus intéressantes de la Capitale. Il n’a aucun doute sur son charme…

Alors, il entreprend de la séduire. Comme un galop d’essai.

C’est si facile ! Arthémise s’enflamme. Pour la première fois de sa vie, on la voit, on l’admire, on lui fait des compliments, on est tendre avec elle ! C’est inattendu et merveilleux.

Le gars Cuny. Une autre famille de paysans.

Mais lui, il a de grandes idées, il veut s’élever au dessus de son rang social, partir à Paris, faire fortune. Il a du bagout, il sait parler et impressionne la jeune fille, timide et peu confiante en elle. Il a des rêves et comme elle n’est pas sotte, cela réveille en elle la possibilité d’une vie meilleure. Il l’entraine dans un monde imaginaire et merveilleux qu’il agite sous ses yeux comme un appât.

Il lit la presse, il s’est renseigné, organisé. Il a appris la cuisine familiale de sa mère et compte s’en servir pour devenir garçon charcutier, puis charcutier. Avec elle ! Avoir sa propre boutique, sortir de la vie de brute de sa mère, sortir de la boue et du crottin et marcher dans les rues de Paris avec de belles bottines de dame ! Et être l’aimée, être l’élue, celle qui sera sa femme et partagera ses succès…

Elle a l’impression de voir de l’amour dans les yeux du jeune homme, ce n’est que du désir, et elle y croit.

Elle aime ! Elle veut tellement aimer !

Et elle croit tous les mensonges sucrés qu’il lui sert. Les « je t’aime », les « Nous allons partir ensemble », les « Tu es si belle », « Tu me rend fou », « Embrasse moi, belle jeune fille »…

Des trucs éculés et si tristement banals qu’elle ne les repère même pas. Dans sa famille, on ne se souvient qu’elle existe que pour exiger les chaussons ou un verre de bière, et dépêche toi…

Elle est une fille sage, elle se défend, attend la demande officielle.

Le curé lui a bien dit de se méfier des garçons et de conserver sa virginité (comme la Vierge Marie) pour l’offrir à son époux devant Dieu. Mais, en fait, elle n’a aucune idée de ce que cela veut dire. Bien sûr elle a vu des saillies, et des coïts animaux. Elle vit à la campagne et a déjà assisté à des accouplements… mais quel rapport avec l’amour ?

Et puis, son amoureux est différent. Il l’aime. La respecte parce qu’il l’aime. Elle a confiance, il est différent, pas comme les autres… Alors, ce que dit Monsieur le Curé ne vaut pas pour son histoire…

Elle le connait tellement bien ! Ils ont joué ensemble quand ils étaient enfants. Se sont poursuivis dans les bottes de foin et ont été ramasser les myrtilles ensemble, pour les rapporter à leurs mères respectives en ayant prélevé une large dime au passage, la langue toute bleue…

Elle est heureuse. L’amour qu’elle découvre lui donne toutes les audaces et fait tomber la plupart de ses défenses. Elle compte sur lui pour respecter la dernière, celle qui fera d’elle sa femme. C’est si bon de se sentir aimée ! Elle lui fait entièrement confiance, il lui a promis le mariage. Lui a même raconté cette belle journée et combien elle sera belle sous son voile de mariée !

Personne dans la famille d’Arthémise n’a rien remarqué. Ni les yeux qui brillent, ni les mises plus apprêtées, ni les « visites » à une amie, ni les sourires rêveurs ou les petits retards, parfois, à ses tâches. Car elle est sérieuse, Arthémise. Elle continue à faire tout ce qu’elle doit faire à la ferme. Alors personne ne se rend compte qu’elle devient une femme amoureuse. Elle est utile et invisible comme sa mère et ses sœurs, comme les femmes de son époque…

Personne pour la prévenir du danger, pour l’avertir, lui apprendre à se faire respecter, à poser des limites et à les tenir, à même envisager un danger dans cette histoire. Personne, non plus pour la rassurer sur elle-même et sur le fait qu’elle est aimable et charmante et qu’il est normal que des hommes l’aiment, qu’elle peut choisir et ne pas se contenter du premier qui passe.

Alors, elle met dans cette histoire toute sa vie et son énergie. Elle pense que c’est un miracle qu’on la remarque, un miracle qui ne se reproduira plus. Un miracle qu’il faut saisir au vol au risque de mourir vieille fille.

Elle a du mal à y croire à cette histoire parce qu’elle ne comprend pas ce qu’il peut lui trouver. Elle est si terne et sans intérêt. Les autres filles sont tellement mieux qu’elle ! Elle a constamment peur qu’il finisse par se lasser et se détourner d’elle. Il y a tellement de plus jolies filles au village et dans les environs! Mais pendant un an, elle rêve les yeux ouverts, profite des yeux doux, des danses avec lui lors des fêtes du village, des mariages ou des baptêmes, des pressions discrètes sur la main, des serments chuchotés dans le creux de l’oreille, des petits bouquets de fleurs déposés devant sa fenêtre… Elle paiera cher cette année de bonheur aveugle.

Elle a 17 ans quand il lui confie qu’il va partir. C’est décidé, c’est pour dans quelques jours.

Elle est affolée. Il va l’oublier à Paris ! Là-bas les femmes sont bien plus belles et mieux habillées qu’une jeune campagnarde des Vosges ! Elle ne doute pas un instant que son amoureux est le plus beau garçon de la terre et que toutes les femmes vont essayer de le séduire. Elle va le perdre ! Elle ne se fait aucune confiance pour le garder… Elle va le perdre, elle en est sûre ! Elle panique.

Alors elle accepte le rendez-vous. Un rendez-vous d’Au revoir, dans un coin plein de papillons et de fleurs, à l’écart du village. On est en mai et le printemps déploie ses couleurs et sa douceur sur les bois et les champs. Il commence à y avoir des fraises des bois, les oiseaux s’en donnent à cœur joie et rivalisent de vocalises pour attirer leur âme sœur.

C’est donc avec son plus beau jupon et un peu de rose sur les lèvres (une « folie » qu’il lui a rapporté de St Dié, ça prouve bien qu’il l’aime !), jolie comme on peut l’être à 17 ans, qu’elle arrive au rendez-vous de son amoureux, en ce mois de mai 1897. Il fait beau. Quelques nuages passent dans le ciel si bleu.

Il est là, il l’attend. Il a un bouquet de fleurs des champs à la main, le regard un peu fiévreux. Elle est émue… « Comme il l’aime ! Comme il va souffrir d’être séparé d’elle ! »

Elle lâche toute retenue, elle qui était si sage se jette dans ses bras. Les fleurs volent et s’éparpillent pendant qu’il l’embrasse.

Après, tout va très vite.

1https://www.youtube.com/watch?v=4q828JIDJ5I

 

Le Livre de mes mères

J’étais assise par terre, au bord du balcon chez ma grand-mère maternelle, à St Cloud.

Je balançais mollement mes jambes dans le vide, le buste appuyé à la rambarde de métal blanc. J’avais 10 ans. J’avais devant moi un petit jardin soigné et lumineux dans cette fin de matinée. On devait être en avril. Il y avait dans l’air cette légèreté et cette douceur du printemps si caractéristique de l’Ile de France. J’aimais bien être là. Je pouvais rêver en toute liberté devant les rangs de salades bien alignées, de pommes de terre et de poireaux, encadrés par les herbes aromatiques et toute une armée de petits fraisiers des bois.

Ce matin là, je me laissais aller à la douce caresse du soleil, les yeux mi-clos, toute entière dans la sensation d’exister. Ma grand-mère était dans la cuisine et préparait le repas.

Le téléphone sonna.

Quelques minutes après, elle venait me voir, le visage triste, un peu inquiet.

- Agnès,  ton grand père est mort.

-Pépé ?

-Oui

- Ah bon.

Elle a été un peu choquée de mon calme et de mon apparente insensibilité. Elle est retournée dans la cuisine.

Je n’étais pas insensible, je ne comprenais pas.

Pour moi, mon grand père que j’adorais et qui était aussi un des rares membres de ma famille à m’aimer vraiment, était vieux. Il n’avait pourtant que 73 ans, mais pour une petite fille de 10 ans, 73 ans, c’est très vieux et on m’avait dit qu’il était dans l’ordre des choses de mourir quand on était vieux. Donc pourquoi aurais-je été surprise ou désespérée ? Ce qui se passait était simplement naturel.

Pour moi, la mort ne voulait rien dire. Je n’y avais jamais été confronté « pour de vrai ». Bien sûr, j’en avais entendu parler, mais c’était une sorte d’abstraction, un mot vide de sens sur lequel les adultes dissertaient et que j’écoutais d’une oreille distraite. On m’avait tellement présenté la mort comme un voyage merveilleux que je la prenais comme telle. Certains chantres de la religion valorisent la souffrance et la mort, ils ne retiennent de l’histoire de l’Église que les martyrs, les saints souffrants, le sacrifice et la punition des péchés. Le bonheur et le bien être sont renvoyés aux calendes grecques, plus précisément à une période après la mort. J’ai été élevé dans cette ambiance. La mort, c’était une sorte de voyage qui séparait les gens pour un temps. “Quand on est mort, on va retrouver Jésus.” Donc, ce n’est pas triste… Mon Pépé était parti rencontrer son père, ses pères, son Dieu, enfin, bref, quelqu’un qui l’aimait. C’était plutôt bien, non ? Alors, pourquoi craindre le grand passage puisqu’elle est la seule manière d’accéder au bonheur? Pourquoi devrais-je être triste puisque, enfin, mon Pépé allait enfin avoir le droit d’être heureux. Lui qui ne l’avait pas vraiment été lors de sa vie…

Ma mère en parlait tout le temps mais c’était pour moi une sorte de manie pénible à laquelle je m’étais habituée. Car, enfin, elle parlait tout le temps du bonheur de mourir et elle était toujours là, vivante, année après année…

L’absence de quelqu’un, la durée de cette absence, le temps vide et triste de l’absence, je n’en avais aucune idée. Mon grand père allait me manquer cruellement. Je ne le savais pas en cette matinée radieuse qui célébrait la puissance de la vie. Je ne le reverrai pas de toute ma vie. Ce serait long. Je ne le savais pas.

Et puis, l’absence, c’était, dans ma petite vie d’enfant solitaire une donnée fondatrice. Laissée la plupart du temps à moi-même, je n’imaginais pas ma vie autrement que solitaire. Cela ne me plaisait pas vraiment mais je l’acceptais comme une fatalité un peu triste. Je n’avais pas le choix. Mais l’absence définitive, ça, je ne connaissais pas encore. C’est après, bien après, lorsque j’ai eu besoin de lui et qu’il n’était pas là, que j’ai réalisé. Mais, c’est vrai, ce jour là, je n’ai pas pleuré. J’ai accueilli la nouvelle avec une sorte d’indifférence ignorante, du moins en apparence…

Parce que je me souviens avec exactitude de cette journée, de son odeur, de sa lumière, de ses moindres détails. Elle a profondément marqué ma vie. Ce fut sans doute le jour de la fin de mon enfance. Mon protecteur était parti, je serais désormais vraiment seule.

A l’origine de ma féminité, de mon être-femme, il y a des mères.

Comme tous les êtres humains, ma vie a commencé dans le ventre d’une femme, magie de la vie, union du principe masculin déposé là et du principe féminin qui l’attendait. Union de mon père et de ma mère pour créer un être différent, et unique qui aurait leurs racines mais serait libre de développer ses propres frondaisons.

 Mais c’est ma mère qui m’a portée, qui m’a permis de me construire et m’a transmis son héritage tel qu’elle l’avait reçu de sa mère et celle-ci de sa mère, avec les histoires particulières de ma famille maternelles et les croyances qui s’y sont construites au fil du temps.

Nichée au creux de son ventre, j’ai participé pendant 9 mois à toutes ses émotions, et j’ai vécu, comme tous les bébés, tout contre son inconscient.

 Elle ne le savait pas, mais j’étais une fille. Et dans ma lignée maternelle, être une fille, cela avait de graves conséquences… Cela s’est inscrit en moi comme cela avait été inscrit en elle.

 Une fois née, l’héritage des femmes de ma famille paternelle me fut aussi donné, en particulier par le regard tendre, affectueux et émerveillé de mon grand père, Pépé.

 Ces deux héritages, contraires, ont modelé mon être-femme, dans une guerre sans merci dans laquelle mes mères ont d’abord été victorieuses, m’imposant la négation de ma féminité et la haine de Soi parce que « fille ».

C’est cette histoire que je raconte ici.

Je suis donc issue, comme tous les êtres humains, de la rencontre de deux lignées de femmes qui ont vécu, au long du temps, un destin radicalement différent, opposé.

La famille de ma mère vient de L’Est de la France, et certainement de plus loin encore à L’Est et au Nord de l’Europe. Les femmes de ma famille ont subi le poids et les souffrances du patriarcat le plus brutal. Enfermées dans un rôle de soumission et de victime, elles ne se sont pas aimées. Ont elles été aimées ? Quand je vois l’ampleur de leur haine d’elles-mêmes et leur acceptation de leur esclavage, j’en doute. Elles ont eu beaucoup de mal à s’aimer entre-elles, l’amour n’était plus dans leur langage d’être.

Non respectées, traitées moins bien que le bétail dont on prenait soin car il avait de la valeur marchande, battues, violées, elles ont construit leur vie sur la certitude que cela était normal, pour ne pas devenir folles, pour ne pas être exclues de leur communauté, rejetées, tuées.

Elles ont transmis à leurs filles, de génération en génération, une haine de la féminité, du soi-femme, et une colère contre elles-mêmes qui les a emprisonnées dans un rôle de martyres, comme une malédiction. Leur seul recours, la religion et la respectabilité, les enchaînait dans ce rôle. « Supportez, ma brave dame, vous gagnez votre Paradis ».

Très souvent, j’ai ressenti cette condamnation sur ma vie, qui me rendait incapable d’être heureuse et impuissante à prendre ma vie en main… Très souvent, j’ai cru que ma vie ne pouvait dépendre que de la bienveillance d’un homme, sorte de prince charmant mythique qui n’arriverait jamais ou qui se transformerait très vite en crapaud. Mais l’espoir fait vivre… Sans cesse déçu, sans cesse renouvelé…

Dans le silence hypocrite de cette société bienpensante, elles ne pouvaient que se soumettre et refouler la colère légitime qui se levait en elles lorsque les hommes dépassaient les limites et se permettaient toutes les violences et les humiliations à leur encontre, sûrs de leur bon droit.

Mes mères maternelles ont éprouvé une colère immense qu’elles ont retournées contre elles. Une colère immense qui les ont amenées à castrer leurs fils, une colère immense que j’ai hérité d’elles et que j’ai eu contre elles car j’ai refusé de partager leur soumission.

Je leur en ai voulu d’avoir tant subi, d’avoir trouvé cela « normal et bien » et de m’imposer cette attitude parce que j’étais une fille. Mon Pépé m’avait fait passer le message, dans ses yeux bienveillants et dans ses bras respectueux, que non, cela n’était pas normal, que non, cela n’était pas bien, et que je pouvais vivre autrement que comme une servante des hommes.

Une lutte de Titan s’est engagé dans mon paysage intérieur : quelle femme étais-je ? Qui étais-je ? Qui allais-je choisir d’être ?

Dans la lignée de ma famille, l’amour n’a pas eu droit de cité. Il a été broyé, humilié, ridiculisé et dévalorisé, utilisé uniquement pour la domination des hommes. Les femmes ont aimé et les hommes ont pris. Déçues, les femmes ont eu beaucoup de mal à s’aimer et à aimer leurs filles. La haine se soi s’est installée et transmise bien avant Arthémise…

Arthémise, épouse Cuny

1881 (?) – 1915 (?) Morte à 34 ans

Arthémise est mon arrière grand mère.

je ne sais pas grand chose d’elle.

 

Agnes 2.0

Voili, voilou,

Il va falloir que je sacrifie à la mode du numérique. Il ne suffit plus d’être une bonne professionnelle et de bien faire mon travail, il devient indispensable d’être visible sur internet.

Je faisais, jusques ici, ma mijaurée.

Je traitais cet univers avec dédain et je restais fidèle à mes bonnes vieilles méthodes du monde réel. Celui que je connais depuis toujours: relationnel, confiance interpersonnelle physique, rencontre pour de vrai, serrement de main, tasse de thé, agenda papier et lettre de présentation et accueil sans écran. Du présentiel, quoi. En espérant que mes résultats, simplement, encourageraient les médecins à me recommander à leurs patients. Ce qu’ils font. Mais…

Arrivés chez eux, les patients en question me cherchent sur le net. Histoire de voir combien d’étoiles je vaux.

Et là. Rien.

Et ils vont voir ailleurs, là où il y a de la com, des étoiles et du rêve. Des évaluations aussi.

Et mon chiffre d’affaire baisse, baisse, s’évapore jusqu’à devenir une sorte de nuée de brume dans un désert.

Mes clients guérissent, et les nouveaux ne viennent pas.

Donc, je n’ai pas le choix. Je vais devoir devenir visible sur internet. Avoir une apparence, une image, vendre un truc, raconter un narratif, faire de la com et du marketing. je déteste. Et je déteste ceux qui le font.

Dilemme.

Je ne suis pas de ce monde où tout le monde a une photo retouchée, glamour et lisse. Où tout le monde est beau, jeune et dynamique, drôle, efficace et bienveillant et surtout bien habillé, parfaitement maquillé et à la mode. Où les superlatifs sont devenus la norme et où la simplicité est devenue du « minimalisme design et épuré ».

Je me sens mal dans ces faux-semblants où ce n’est pas le réel qui compte mais l’avis de Bidule ou de Machine qui se permet de juger un truc qu’elle (ou il) ne connait pas mais s’épanche librement sur les réseaux au gré de son émotivité. Je me sens mal dans ce monde où le geste professionnel est vendu aux enchères sur la place publique sans aucun garde fou et aucune compétence. Je me sens mal dans ce monde où tout le monde juge tout le monde sans le moindre recul, en fonction du politiquement correct du moment. On s’indigne, on s’enthousiasme dans un conformisme étroit. On regarde des images, on écoute des influenceurs, on se met en scène, on s’invente, et on ne réfléchis plus. On reprends les mots et les expressions dans le vent (ou je suis ringarde, et alors ?) sans recul, sans réflexions, sans prendre le temps… le temps passe si vite, il s’accélère tellement qu’il faut se faire une idée immédiatement pour cliquer, pour décider, pour consommer. La minute d’après il sera trop tard, il y aura d’autres clics à faire…

Bref, je ne suis pas de cette logique là.

Mais je dois faire comme tout le monde au risque de devenir rien.

Alors. Ben moi, cela ne me gène pas tant que ça de devenir rien dans ce monde de dingue. Un monde qui n’a plus aucun sens. Qui dénie le réel, le temps de vivre, l’espace où vivre, l’interdépendance affectueuse de notre humanité.

Je me rêve dans ma maison, mon jardin avec mes roses, mes poules et mes salades. Écrire avec mon stylo sur mes cahiers au papier doux, des histoires de vies, de poésie et de réflexion. Lire ce que d’autres ont écrit. Accueillir mes amis, partager un moment ou un café, un repas ou un feu de bois, une balade ou un gâteau, des émotions aussi. Faire la cuisine, prendre un bain avec des bulles, m’endormir en regardant les étoiles… (l’option mâle calinant n’est pas au programme en ce moment).

Mais bon, pour tout cela, il me faut des sous, parce qu’il y a quand même des factures. P… de factures, de dettes et de dépenses obligatoires… alors, je dois faire comme tout le monde… et cela m’emmerde !

Voilà.

Bisous

 

Petit mode d’emploi de notre monde pervers

Le mode d’emploi est à la fin du texte.

Depuis quelques années, la perversité se porte bien dans les hautes sphères du pouvoir.

C’est même une condition sine qua non de l’adoubement dans ce petit cercle restreint de milliardaires privilégiés qui pillent la terre et le monde dans un délire de richesses illusoires.

Illusoires car, que sont leurs richesses ? Des lignes de code.

Des P… de lignes de code.

Tant que nous valideront la valeur de cet argent, ils pourront nous opprimer puisqu’ils sont les seuls à produire et maîtriser ces lignes de code.

Oui, bon, il y a encore un peu de liquidités de par le monde. Mais cela ne va pas durer. Tout va devoir passer par le numérique, car ils sont tout puissants en ce qui concerne l’utilisation du numérique…

Donc, leur projet, c’est de supprimer tout ce qui est réel pour remplacer le monde par un monde exclusivement numérique, un genre de métavers dans lesquels nous ne seront que des avatars. Les moyens de paiements, la production, l’agriculture, l’éducation et la santé, de la naissance à la mort, nous seront totalement dépendant de la technologie, de robots qui nous prendront en charge, au mépris de notre liberté.

Nous… les gueux…

Parce que, eux, vont garder des ilots de vie pour eux et leur famille. Eux auront, seuls, le droit à des dîner fins et bio, des écoles avec des professeurs pour leurs enfants et des médecins réels pour leurs bobos.

Et la perversité de ce monde dystopique et terrifiant est que nous acceptons et même désirons ce monde moderne et « merveilleux », un monde sans soucis…

Or, nous sommes manipulés de façon organisée et cynique, quasiment scientifiquement (les fameux nodges) pour faire nous mêmes notre propre malheur.

La manipulation, c’est arriver à faire faire à l’autre quelque chose qui n’est ni dans son intérêt, ni dans son désir.

La perversité est de la manipulation avec ceci de plus que ce que l’on pousse l’autre à faire, va le détruire.

Et la jouissance du pervers est de se débrouiller pour que l’Autre en arrive à se détruire lui-même. Quitte à jouer le bon samaritain « désolé et triste » du malheur qui arrive à l’autre, alors qu’il l’a totalement organisé et mis en place, ce malheur.

Et le pervers va contempler le désastre avec la jouissance profonde d’en être l’ordonnateur sans en assumer du tout la responsabilité.

La perversité c’est détruire le réel par le mensonge.

Pervertir la relation, la perception du réel, le langage pour lui faire perdre son sens. Inverser le sens des mots pour qu’ils ne puissent plus transcrire le réel, le perçu. Ainsi, licencier, c’est sauvegarder l’emploi, asservir et restreindre les libertés publique, c’est les protéger, empêcher de soigner, c’est sauver des vies…

Et, pour faire bonne mesure tous les mots positifs sont discrédités, ringards, minables, faibles, sans intêrets, des mots de loosers, voire ridiculisés et condamnés comme agressifs (femme, homme, nation, amour, fidélité, honnêteté, tradition, métier, expérience, histoire…).

Perdu, le cerveau humain capitule, stresse, crame… Il ne peut que se raccrocher au narratif du pervers, le reste est dénié et détruit grâce à des techniques marketing d’ingénierie sociale manipulatoires et anxiogènes. Car la peur est très mauvaise conseillère, et avec la perversion du langage, elle est bien utile à l’asservissement des masses.

Grâce à cette pirouette terroriste, on arrive à éteindre le cerveau des hommes et à leur faire accepter l’inacceptable: vouloir vivre dans un monde cruel, qui n’a aucun sens, impossible à penser, dans lequel l’autre est un danger permanent. Un monde présenté comme désirable, mais où toute relation est devenue impossible car les gens n’ont plus à leur disposition un langage commun et ont peur les uns des autres. Un monde où le réel « mauvais et dangereux » passe à l’arrière plan au profit d’une illusion numérique: le métavers.

https://news.google.com/articles/CAIiEBDHQyRDoTtdnfuiEuABupAqGQgEKhAIACoHCAowyIGcCzDWi7QDMI7b4AY?uo=CAUiogFodHRwczovL2ZyLnRlY2h0cmlidW5lLm5ldC93ZWIzL2xlLW1ldGF2ZXJzZS1kZS1tYXJrLXp1Y2tlcmJlcmctdm9sZXJhLXZvdHJlLWlkZW50aXRlLWFmaW4tcXVlLXZvdXMtdm91cy1jb25mb3JtaWV6LXNhbnMtcmVmbGVjaGlyLWF2ZXJ0aXNzZW50LWxlcy1leHBlcnRzLzI2MTExOS_SAQA&hl=fr&gl=FR&ceid=FR%3Afr

Ainsi, dans un monde où les pervers ont le pouvoir et imposent leur narratif en interdisant toute parole alternative, ils s’assumeront jamais la responsabilité de leur pouvoir.

La perversité, c’est détacher le pouvoir de la responsabilité dont normalement il découle.

Et c’est même la victime qui devient responsable de son propre désastre.

De plus, non seulement le pervers ne devra pas assumer les conséquences de ce qu’il a mis en place, mais en plus, par son talent de comédien, par un discours totalement hypocrite de bienveillance, il va passer pour la bonne personne, voire la victime des « méchants ».

C’est la victime, qui souffre et qui hurle sa douleur ou sa colère, qui va apparaître coupable. Même à ses propres yeux, ce qui va l’amener à l’autodestruction. A la grande jouissance du pervers, qui sait, lui, que c’est lui qui la tue, et se sent merveilleusement puissant à cet instant. (A défaut de se sentir vivant).

C’est le monde dans lequel nous vivons.

En guerre contre nous-mêmes et entre nous.

Et nous acceptons de manger de la merde, de respirer de la merde, de ne plus rien apprendre à l’école, de travailler dans des boulots de merde ou dans des conditions de merde, de nous injecter des produits qui vont nous rendre malades ou nous tuer, de nous entretuer à la guerre ou de nous sacrifier pour le dernier Yacht d’un milliardaire.

Nous acceptons d’utiliser leur monnaie, leurs produits, leurs services, cherchant même à en avoir de plus en plus, dans une escalade consumériste, à la manière d’une drogue dure. Vivre autrement que ce que leur marketing nous propose de vivre nous paraît abominable. Car ils nous disent que c’est abominable, amish.

https://www.android-mt.com/news/identite-numerique-linquietant-progres-de-loccident-vers-le-controle-total/125236/

Leur puissance est assise sur notre consentement.

Un consentement extorqué par la manipulation, le mensonge et la peur, mais un consentement dont nous sommes responsables.

Car reprendre notre vraie responsabilité, ouvrir les yeux sur la réalité, reprendre Notre pouvoir, est possible, et même facile.

Nous ne sommes victimes que parce que nous ne croyons pas en nous. Alors nous croyons en eux et à leurs fadaises.

Ouvrir les yeux, réaliser que les dangers ne sont pas ceux qu’ils nous présentent, réaliser qu’on n’a pas besoin d’eux pour vivre notre vie et décider laquelle elle sera, nous frotter la la réalité du monde rugueux qu’ils ont déjà tellement abîmé et le réparer, c’est ce qui nous permettra de nous réparer, nous.

Pour cela, arrêter de les croire et reprendre notre puissance qu’ils nous ont volée. Les émotions (peur, colère, tristesse) sont les ficelles qui leur permettent de nous manipuler. Ils ne méritent pas qu’on éprouve quoi que ce soit pour eux,  que le mépris et l’indifférence. La joie et l’humour sont nos meilleures armes contre eux. Nous ne serons pas leurs victimes.

Ils ne sont que des sales gosses qui salopent le monde. Qu’ils restent dans leur métavers avec leurs lignes de code, leurs écrans et leur joujoux destructeurs.

Et, nous, ensemble, reprenons pied dans un monde humain, intelligent et résilient.

Pour cela soyons humains, honnêtes, intelligents et résilients. Aimons nous, nous mêmes et entre nous. Recréons du lien, reprenons le pouvoir du langage, de la communication, de la culture et de l’Art. Devenons indépendants de leur système, de leur monnaie, de leurs commerces, de leurs institutions. C’est le mode d’emploi. Les ignorer et vivre libre. Simplement. Faire l’inverse de ce qu’ils nous poussent à faire.

PS: L’art est ce qui magnifie la technique. Faire du pain, construire une maison, écrire un journal peut être un art, si l’humain y met son intelligence et son coeur. Leur technologie dénie l’humain et veut s’en passer, donc détruire cette chose inutile qu’est l’humanité. CQFD.

PS: Vous aurez reconnu notre Grand Timmonier qui refuse le bilan de son mandat et la confrontation. Mais votez pour n’importe qui mais votez, sauf pour lui !

Archéologie familiale

Me voici de retour d’un week end chez mon père.

Joie de le revoir après ces 2 années de covid. 89 ans en janvier dernier, et la vivacité d’esprit, l’analyse que je lui ai toujours connu. Le corps souffre mais son intelligence est toujours là, rassurante. Vivante.

Pour le reste, mon père se cache derrière une indifférence de bon aloi, qui le protège des émotions. Comme toujours.

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas replongé dans l’atmosphère familiale, celle qui m’a construite en grande partie. Mes deux frères étaient là.

Pontifiante, humiliante, pauvre en émotions positives, déconsidérées, ridiculisées, méprisées, assimilées à la bêtise.

Pourtant, ces trois hommes sont de grands tendres. Le seul qui l’admet un peu, c’est Pascal. Mais Jean François est blessé dans sa capacité à se penser aimé et entraîne les trois lascars dans un cynisme qu’il croit être protecteur.

Bref, je ne vais pas faire leur analyse ici.

Ce qui m’intéresse, c’est comment j’ai réagi, replongée dans ce qui m’a construite.

La honte d’être. Pas assez bien, nunuche, idiote, irresponsable et surtout radicalement différente.

Le côté pontifiant. Comme eux. Dès que je crois sentir que j’ai un semblant de supériorité intellectuelle, que j’ai compris un truc que les gens ne comprennent pas, je me mets à bâtir de grands discours pour expliquer le truc à l’autre, sans l’écouter, dans la certitude absolue que j’ai raison. Et que l’autre a tord.

Comme eux.

Comme ce que j’ai subi pendant 3 jours.

Le pendant de la honte. La revanche de l’être qui ne s’accepte pas tel qu’il est et qui n’ose pas vivre, qui ne s’aime pas, ne se sent pas légitime… Merci nos ancêtres !

Or, l’intelligence, c’est bien autre chose. Ce n’est pas un gros paquet de savoir mémorisé que l’on va étaler complaisamment devant l’autre pour lui clouer le bec. Ce n’est pas un discours imposé à l’autre, professoral et sans respiration, sans interruption, comme un gros bloc de pierre sur l’esprit de l’autre. Ce n’est surtout pas la connaissance de la Vérité. Ni même de la réalité absolue.

La vérité de notre monde, de l’univers dont nous ne sommes qu’une toute petite infime partie, est inconnaissable dans sa complexité et son infini. En tout cas, infini pour nos capacités.

L’intelligence, c’est bien autre chose.

C’est à la fois des outils et une énergie qui nous permettent d’exercer notre liberté dans ce monde. De faire des choix. Depuis le morceau de fromage que je vais manger à midi jusqu’à mon choix de vie et d’âme en passant par l’analyse géo-politique de l’Europe (pourvu que Biden, ce gaga cryogénisé au moment de la guerre froide ne nous projettent pas dans une guerre !) et nos choix professionnels.

C’est surtout une capacité d’aller chercher des éléments de réalité , de vérité (sachant qu’elle sera toute relative) ailleurs, de les confronter, de les analyser, d’en tirer d’autres éléments de réalité, de les frotter à l’intelligence de l’autre, dans un mouvement d’aller-retour qui nourrit chacun et qui construit une image du réel. Cette image du réel, co-construit, va nous permettre de prendre des décisions, de faire des choix, d’exprimer notre liberté, notre responsabilité.

Pour qu’elle soit grande, l’intelligence doit se partager, se confronter, s’échanger, circuler, vivre, respirer.

Comme tout, ce qui, en nous,  vient de Dieu et nous fait humains (et pas animaux).

Ce n’est certainement pas un BLOC, un truc mesurable et quantifiable, donné à la naissance dans nos gènes. Une espèce de patrimoine indéboulonnable une fois pour toutes, un héritage de notre famille comme un capital financier.

Or c’est ce que croient mes frères. Ce qui m’a été asséné en permanence pendant 3 jours. Avec l’idée sous-jacente que les gourous de mes frères en qui ils ont une absolue confiance, avaient la Vérité révélée au nom de leur supérieure intelligence. On voit d’ailleurs que la politique française est bâtie sur ce modèle. Chacun des leaders se pose comme plus intelligent et non porteur d’un projet. C’est aussi le base de l’idée de l’IA, objet mesurable et développable pour surpasser l’intelligence humaine… Ca, c’est con. Car l’essence de l’intelligence est toute autre.

Bref.

En tout cas, je me suis rendue compte que dans cette atmosphère, j’ai acquis la certitude d’être illégitime à parler et à exprimer une pensée. Et quand je sens une ouverture, au lieu de jouer le jeu de l’intelligence, je pontifie avec mes théories (parfois tellement complexes que je m’y perds moi même).

Et je passe à côté de ce qui fait vivre et vibrer les gens, ce qui est indispensable à leur équilibre et à leur  bonheur: la relation. Obsédée par la certitude d’avoir raison (héritée de ma famille), je suis fermée (terreur que les autres voient la minable que je suis en réalité) et je me cache derrière des concepts.

Et au lieu de partager et d’affiner ce que j’ai compris du monde, dans l’échange et justement dans l’ntelligence, je moisit dans mon coin, incomprise et ragaguinée (terme provençal qui désigne les tomates cuites très longtemps à la poêle, devenues presque purée. Les tomates, c’est super bon, moi, bof)

Comme je l’ai appris. Comme mes frères. Comme ce qui m’agace au plus haut point chez eux quand j’en suis la « victime ». Ne plus chercher à correspondre à cette image débile qui est la seule qui donne la légitimité d’être acceptée dans cette famille.

Bon, J’ai besoin de me relier et de m’ouvrir pour me sentir reliée et heureuse. Et lâcher cette exigence névrotique d’apparaître comme « intelligente ». Écouter au lieu de pontifier. Me nourrir et nourrir les autres de l’échange au lieu de les gaver.

Bon, dites moi votre avis. Bel exercice d’échange…

Et pardon à tous ceux que j’ai gavé depuis 58 ans. J’ai été stupide en me croyant intelligente…. Pardon.

Au passage, je fais ici mon méa culpa et j’essaie de me pardonner…

Parce que bon, il faut avancer et être bien, maintenant!

Très belle journée à vous ! Vous êtes tous intelligents ! ;)

Bisous

 

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