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Archives pour octobre 2022

Il était une fois… Ridicule

Il était une fois une petite fille qui vivait dans un grand palais, dans une grande ville du Sud de son pays, avec ses parents et ses deux frères.

Elle avait un grand père très sage qui l’aimait beaucoup et une grand mère très douce qui lui faisait d’époustouflantes tartes à la rhubarbe et aux fraises et surtout de grands sourires tendres et émerveillés. Et heureusement, parce que dans les murs du grand palais, elle se sentait très seule et pas du tout importante. Voire gênante. Emmerdante. Nulle. Sans le dire jamais, sa famille se comportait de telle manière qu’elle comprenne qu’elle aurait mieux fait de ne pas naître. Comme sa mère, et sa grand mère avant elle et ainsi de suite.

Il n’y avait que l’un de ses frères qui acceptait de jouer avec elle. Il n’était pas beaucoup mieux loti qu’elle mais si, quand même un peu. Puis, peu à peu, l’âge aidant, il se rangea à l’avis général de la famille. La petite fille était un problème. Elle ne faisait que des bêtises, la première étant d’avoir l’outrecuidance de vouloir exister, et tant qu’à faire, exister heureuse.

Elle aimait le soleil de sa ville, la mer chatoyante, les balades dans la campagne environnante, la joie des tourterelles qui s’invitaient à aimer, la beauté des ciels azur, les senteurs des pins et des romarins, la douceurs des pétales des fleurs de ciste. Elle était faite pour aimer, admirer et contempler la magnificence du monde. Pour la chanter, la danser, l’écrire et la rendre à ses comparses de vie. La donner. La rendre accessible aux autres. Etre le petit pont, tout simple et tout humble entre la beauté du monde et les gens qui l’habitent. Passeuse. Artiste.

Mais, tout cela n’avait aucune valeur aux yeux des gens du palais.

C’était pour eux foutaises et foutriquet. Pas sérieux. Ridicule !

A chaque fois qu’elle se laissait aller à un peu de poésie, ses frères ne manquaient pas de se moquer d’elle.

  • Spaghetti-poilue-cucul ! Ouh ! La nulle ! Pour qui elle se prend ? Ouawf haha !

Oui, le vocabulaire de ses frères ne distinguait pas par sa haute créativité. A leur âge, pourtant, Rimbaud avait déjà écrit le Bateau Ivre. Mais c’était le dernier de leurs souci. Un va-nu-pied comme ces artistes ne pouvaient que mal finir. Très mal d’ailleurs : Sans argent .

L’argent était comme pour beaucoup de familles à cette époque, qu’on appelait bourgeoise, l’alpha et l’omega de la vie. Réussir, c’était être riche, et le rester. Etre intelligent, c’était acheter pas cher, revendre cher (pour faire du profit) et empêcher tous les vilains de leur prendre leurs sous.

Le pire vilain était ce méchant Etat, avec ses impôts, qui venait leur demander de partager cet argent durement gagné grâce à leur position sociale, leur héritage et un peu à leur travail (un travail bien rémunéré situé dans des immeubles cossus dans les meilleurs quartiers de leur ville, un travail prestigieux qui les faisaient régner sur une petite cour de salariés, un travail aux conditions d’exercice qui leur permettaient d’avoir une vie confortable, qu’elle soit familiale ou de « deuxième bureau » affriolant de dentelles sexy, bref, un « bon travail ».)

Et pourquoi fallait il qu’ils partagent ? Pour ces faignants de pauvres qui ne faisaient que profiter des aides sociales et s’acheter des écrans plats au lieu d’investir dans leurs enfants ? « Si on n’a pas les moyens d’avoir un écran plat, et bien on s’en passe !  Moi, je ne vais pas tous les quatre matins à St Barth, enfin ! ». Le côté cocasse de l’affaire est que ce sont les mêmes qui payent des cabinets de conseil marketing pour élaborer des campagnes de promotion à la grande surface du coin pour vendre des écrans plats à des prix « exceptionnels » « super affaire ! », à ces mêmes pauvres.

La famille de la petite fille n’était pas tout à fait comme cela. Son accession au château était récente et elle n’avait pas encore pris toutes les habitudes de la bourgeoisie. D’ailleurs, celle-ci le leur faisait savoir et ne l’acceptait pas vraiment dans ses raouts et autre pince fesses.

Trop nouvellement riche, pas assez riche, trop honnête, la famille n’avait pas les relations et le réseau qui lui permettait de « rendre service ». Donc, pas intéressante.

C’est pourquoi une des stratégies de la famille était de « bien se marier », en particulier pour la fille. Etant une fille, elle ne pouvait décemment pas faire une belle carrière, donc elle devait trouver un mari riche pour sauvegarder sa position sociale de « gens du château ». Ne pas tomber chez les manants.

Or, la petite fille répondait à cela qu’elle voulait un mari qui l’aimait et se moquait comme de l’an quarante qu’il soit riche.

  • Haha ! Tu vas épouser un potier et tu vas traîner dans la boue.

  • M’en fiche, si on s’aime

  • Qu’elle est ridicule ! Oh la spaghetti-poilue-cucul romantique. Mais la vie c’est pas comme ça, ma petite…. Non, mais, qu’elle est ridicule ! Décidément, rien à en tirer…

Et l’autre frère de renchérir :

  • Pas la peine de lui donner quelque chose de valeur, elle va le gâcher.

  • Oui, elle ne respecte pas l’argent !

  • Une catastrophe !

Les parents de la petite fille n’intervenaient pas. Parce qu’ils n’étaient pas là. Son père était à ses chasses, et sa mère dans son monde. Mais globalement, même si ce n’était pas pour les mêmes raisons, ils étaient d’accord avec leurs fils : leur fille était ridicule et assez nulle.

Son père avait eu l’espoir de pouvoir en faire quelque chose, à un moment donné, parce qu’elle était brillante à l’école (où on ne la trouvait ni nulle ni ridicule), mais il avait renoncé devant la volonté de sa fille de ne pas avoir la carrière commerciale qui ne lui convenait pas du tout. Décidément, cette enfant était décevante et ne pouvait que tout rater…

Alors, petite fille face à ces quatre « grands », elle a cru ce que l’on disait d’elle. Elle s’est mis à penser qu’elle ne méritait pas d’appartenir à cette famille, qu’elle n’était vraiment pas assez bien, qu’elle avait un truc sale et dégueulasse en elle qui empêchait sa famille de l’aimer, qu’elle ne méritait pas d’être. Encore moins d’être aimée. Qu’il était inutile d’essayer de faire quelque chose de sa vie car elle le raterait forcément. Non seulement elle était nulle et ridicule, mais en plus incapable et stupide. Elle ne pouvait que tout rater. Elle n’aurait pas du naître, elle était un truc désagréable qui embêtait tout le monde comme un vilain bouton sur la figure de la belle jeune fille qui se prépare à aller au bal.

Cette interdiction de vivre et d’elle-même s’est imposée à elle comme une vérité.

Elle lui a obéi.

Pourtant, quelque chose en elle se rebellait contre cette condamnation féroce. Quelque chose dans le regard de son Pépé, et de sa grand mère, de ses professeurs lui laissaient entrevoir qu’elle n’était pas cette catastrophe ambulante. Mais qui était-elle alors ?

Alors, elle avait enfermé sa vraie nature dans une carapace loin des regards, loin de cette réalité terrible, loin des paroles de sa famille, dans un monde imaginaire qu’elle était seule à connaître, et dans les livres qui parlaient d’un monde qui lui plaisait. Un monde où les petites filles étaient aimées pour ce qu’elles étaient, étaient encouragées à développer leurs talents, où, même s’il y avait des difficultés, elles pouvaient s’épanouir librement sans être ridicule.

Pour protéger ce monde, qu’elle savait être d’encre et de papier, et sur lequel elle ne se faisait aucune illusion, elle s’est faite une façade de petite fille marrante et gaie, tendre et soumise, un peu inconsistante, irresponsable, qui ne dérangeait personne et passait inaperçue. Elle se gardait juste de quoi ne pas mourir en mettant en place, en douce, le minimum pour ne pas trop se trahir.

Derrière la façade, solitaire pour ne pas être traitée de ridicule, elle communiait avec le soleil, les arbres et les papillons dans de grandes balades autour de la maison familiale, elle fuyait le réel dans des histoires passionnantes de temps anciens ou de lieux improbables, elle plongeait dans les mots comme dans une source fraîche, elle écrivait aussi, elle aimait le monde. Elle aimait tellement aimer !

Derrière la façade elle a été une autre, mais secrète, interdite, qui n’était accessible à personne. Et qui ne devait jamais apparaître, jamais !

Ni ses parents, ni ses frères, ni même ses amis ne la connaissaient.

Elle en avait trop honte ! C’était tellement ridicule !

Elle ajoué le rôle qu’on lui avait assigné et a bien tout raté selon les critères familiaux. Elle n’a pas fait un beau mariage, elle n’a pas eu une belle carrière, elle n’a pas non plus été écrivain ou quoi que soit d’autre… Elle a juste posé timidement des essais qu’elle n’a jamais eu le courage de réaliser jusqu’au bout. Cela lui a laissé une impression d’échec qui renforçait son idée qu’elle était ridicule de vouloir être autre chose qu’une merde…

Elle a refusé la vie soumise à l’argent et aux critères bourgeois de sa famille, mais elle s’est aussi refusé à vivre sa vraie vie. Dans un entre-deux médiocre, une non vie ridicule, elle a sombré dans un désespoir mou, agissant comme une automate…

Au lieu de la carrière commerciale que voulait pour elle son père, dans la jungle des grosses entreprises dans lesquelles elle n’aurait jamais survécu, elle devint éditeur dans la grande forêt de pierre et d’asphalte qui était au centre du Royaume.

Elle retrouvait le monde de ses amis les livres, tranquillement, humblement, ayant renoncé depuis longtemps à être elle-même écrivain. Puisque c’était ridicule d’y penser. Mais là, au moins, elle pouvait être proche de ceux qui écrivent, et elle s’en contentait. C’était juste une fuite. Et elle n’a pas vu que là aussi, il fallait se battre pour garder sa place et être reconnue. Mais comment être reconnue quand on se sent illégitime à la moindre reconnaissance et ridicule d’oser seulement y penser ?

Elle avait grandi et ce n’était plus une petite fille, mais ce n’était pas non plus une femme avec la puissance de son indépendance. Elle était encore une petite fille dans une apparence de femme.

Et puis, un jour, elle était jeune encore, elle rencontre un renard rusé.

Même si elle se foutait de cette obsession financière qui était la colonne vertébrale de sa famille, elle était héritière. C’était d’ailleurs, pour les gens du château, fort dommage, car cela représentait pour eux un gâchis ridicule, mais, bon, c’était comme ça…

Le renard rusé s’en rendit compte un jour et décida de mettre la patte sur cet argent.

Il entreprit de la séduire…

Il n’était pas potier mais prétendait l’aimer plus que tout. Alors elle l’a écouté.

La petite fille qui ne savait pas qu’elle était devenue une femme, ne savait pas ce que cela faisait d’être vraiment aimée. Elle a cru les mots doux et les stratégies apprises dans les « Méthodes pour attraper les poulettes riches » que le renard avait compulsé. Elle n’a pas vu les incohérences, les détails où apparaissaient la froideur, l’égoïsme et l’indifférence du renard à son égard.

Elle s’est laissé embarquer dans un tourbillon romantique qui ressemblait trop aux histoires à 4 sous d’une littérature de gare pour être vraie. Elle a voulu y croire. Pour une fois, quelqu’un ne la trouvait pas ridicule…

Le réveil a été brutal. Elle a repris ses croyances, les a renforcées et s’est soumise à ce maître pervers et brutal. Sa famille, considérant qu’elle l’avait bien cherché, s’est désintéressée de son sort, ce qui ne changeait pas tant que cela de leurs habitudes.

30 ans plus tard, elle a réussi à s’échapper de la prison du renard, à se libérer des croyances que sa famille lui avait imposées, à accepter qu’elle était elle-même, juste elle, une femme indépendante et libre de mener la vie qu’elle avait envie de mener. Un peu artiste, un peu rêveuse, un peu rationnelle, un joli mélange avec plein de défauts mais tellement de charme !

En tout cas, certainement pas ridicule !

Pour cela, elle a, entre autres, écrit ce livre.

 


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