Bien avant les ancêtres d’Arthémise

La longue procession s’avance au son des flutes d’os et des lithophones. Les tambours en peau de rennes rythment les pas des initiées du jour.

La veille, les garçons ont vécu leur cérémonie du Ciel et font désormais partie de la haie d’honneur qui portent les flambeaux le long du chemin qui s’enfonce dans la Terre-Mère.

Dans une lune aura lieu la Cérémonie de l’Alliance du Ciel et de la Terre, pour tous les jeunes des clans venus cette année là au sanctuaire. A ce moment-là, autour du feu, les regards vont se faire séducteurs, les mains vont se frôler, les corps vont danser, et l’amour va prendre le cœur des jeunes qui vont choisir (ou pas) leur compagne ou leur compagnon de vie. Nulle obligation, nulle exigence de la part de leurs ainés, sinon, celle de prendre le temps de se connaître et d’écouter leur cœur. Les clans restent ici une ou deux lunes.

Pour l’heure, les jeunes filles, celles qui ont quitté l’enfance depuis les dernières rencontres de l’année dernière, avancent dans le tunnel. La grande Mère les accueille dans la salle gravée et peinte.

Les hommes restent à l’extérieur et refluent vers l’entrée. Ils vont prier pour les femmes, sous le ciel étoilé.

La lourde porte en peau de Mammouth est glissée devant l’entrée.

Les femmes sont dans l’utérus de la terre-mère. Elles vont partager les enseignements de la féminité. Les secrets de leurs corps, de la jouissance et de la vie. Les plus vieilles vont répondre aux questions des plus jeunes. Les expériences vont s’échanger pour comprendre, apprendre et devenir une adulte responsable et enseignée. Elles vont apprendre les herbes qui soulagent les douleurs, les traditions qui permettent de protéger la santé des femmes, des bébés et des hommes, le respect de la vie jusqu’à son aboutissement, la mort, le passage.

Lors de cette nuit, les jeunes filles vont donc apprendre à être femme. Elles vont apprendre les secrets de leur ventre, de leur sexe et du plaisir. En recevoir et en donner. Respecter et aimer leur corps, tel qu’il est, en confiance et en responsabilité. L’écouter, en prendre soin et lui donner le nécessaire. Elles vont apprendre le grand mystère de la vie : comment ce corps va faire naître un enfant. Comment l’amour d’un homme et d’une femme, sous la protection des Esprit va faire advenir un bébé dans leur ventre. Comment faire en sorte de ne pas le faire advenir si les ressources ne sont alors pas suffisante. Elle vont apprendre à maîtriser leur fertilité, à ne pas la subir, tout en accueillant la vie qui se présente comme un cadeau. Elles savent lorsqu’elles sont fertiles grâce à leur fétiche1 qu’elles reçoivent ce soir là. Elles sont responsables de la survie du clan, et de l’équilibre des ressources. Elles vont apprendre les soins de l’accouchée, des bébés, des enfants, des malades et des morts.

Elles vont partager, en même temps, la confiance, la solidarité, la fraternité, la sécurité du clan des femmes. Le savoir va avec la douceur de l’affection et la bienveillance. Les conflits naissent mais sont réglés par les trois « sages » : des femmes choisies pour leur sagesse et leur intelligence, leur expérience et leur parcours de vie leur en ont donné l’autorité.

Lors de cette nuit, les jeunes filles vont choisir leur place dans la communauté. Elles vont être écoutées, enseignées. Elles vont s’écouter l’une l’autre.

L’une choisira d’être compagne et mère, de s’occuper des plus petits ; l’autre préfèrera les grands espaces et la liberté. Elle accompagnera les hommes et leur indiquera les lieux de nourriture que les Esprits lui auront transmis ; La troisième voudra connaître les plantes, celles qui donnent la vie, celles qui donnent la mort ; la quatrième sera celle qui préside à la naissance des bébés; une autre va créer de la beauté avec des terres de couleur, des os, de l’ivoire, des coquillages; une autre, enfin, va discuter avec l’invisible et servir de canal pour les Esprits…

Chacune recevra une maîtresse en savoir. Une femme qui sait, et les guidera dans leur apprentissage. Elles quitteront leur famille et iront quelques années dans le clan de cette marraine, le temps de maîtriser ce qu’elles doivent connaître.

Au petit matin, elles vont émerger du sanctuaire, pâles, fatiguées mais rayonnantes. Elles naissent alors à leur vie de femme.

Les hommes, qui ont prié toute la nuit pour elles, les accueillent à leur nouvelle dignité.

L’alliance du féminin et du masculin va créer la danse joyeuse de la vie.

C’était il y a bien longtemps.

Avant l’Histoire, ses grands empires, ses progrès techniques et son paternalisme.

Avant les villages du Néolithique et la soumission des femmes, devenues des « ventres » à produire de la main d’oeuvre, des guerriers et des héritiers.

Avant les grottes du Mésolithique où l’humanité, privée de l’abondance par les esprits, s’étiolait dans des conflits et des violences en se disputant les maigres ressources des terrains de chasse et de la cueillette.

C’était la grande période des Grands Clans qui a duré plus de 30 000 ans dans les plaines glacées d’Europe. La période où l’humanité vivait en harmonie avec les Esprits et la Terre. Où la violence sociale n’existait pas encore car il y avait suffisamment de ressources pour tout le monde et que l’accaparement n’avait ainsi aucun sens. Où la domination et la hiérarchie de la force et de l’avoir n’en avait pas non plus.

C’était la période qui, dans l’imaginaire collectif a été transmis comme le Paradis terrestre.

Il n’y avait ni travail, ni pénuries. Chacun mangeait à sa faim et les hommes et les femmes se respectaient et s’aimaient dans une égalité de dignité qui allait de soi. Les femmes avaient un savoir qui leur permettaient de ne pas « accoucher dans la douleur », les hommes n’avaient pas à suer et s’épuiser à tirer du sol leur subsistance.

Les récits de la Genèse, dans la Bible, comme ceux des commencements du monde de beaucoup de cultures, parlent de cet Age d’Or.

Mémoire collective (Jung) ?

Chant métaphorique sur un passé révolu ?

Enseignement aux hommes que leur nature n’est pas la domination mais la collaboration, l’amour ?

En tout cas, les dernières découvertes sur la paléolithique supérieur montrent que l’esprit de cette société égalitaire (quelqu’ait été sa réalisation concrète, qui a du, d’ailleurs être aussi différente, selon les clans, que les êtres humains eux mêmes) a été une réalité qui s’est inscrite en nous, les femmes, et nous a donné la force de ne plus accepter d’être des sous-hommes, des « vides », des « manques », des « trous noirs » comme prétendent Freud et sa clique…

En chacune de nous, les traces de ce passé de liberté et de dignité est encore présent, malgré les terreurs et les chemins violents qui leur ont succédé.

La domination n’est pas une obligation dans le monde humain.

La soumission des femmes n’est pas naturelle.

Les hommes ne sont pas plus forts que nous.

L’égalité de dignité est la base même d’une humanité stable et prospère, naturelle.

C’est ce souvenir qui doit nous porter à retrouver notre puissance, non pas comme une revanche, en détestant ce féminin que l’on croit fragile en nous, mais comme une évidence.

Guérir les traumatismes de 15 000 ans de domination patriarcale (qui a généré autant de femmes que d’hommes violents, ne l’oublions pas) pour retrouver la paix et la puissance d’une identité féminine retrouvée (bien différente de la féminité construite depuis le néolithique) dans le respect des particularités de chacune, en alliance apaisée et joyeuse avec la puissance de l’identité masculine redécouverte.

1Le fétiche est une petite figurine en bois, en ivoire, en os ou en pierre sur laquelle les 27, 28 ou 29 stries de leur cycle personnel sont inscrits. Elles savent qu’au milieu du cycle, lorsque les stries approchent du pubis dessiné, leur période fertile commence.

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