Avant Arthémise

Les souvenirs familiaux ne remontent pas beaucoup avant mes arrière grand mères, nées dans le dernier quart du XIXeme siècle. Ce que j’ai pu apprendre par des bribes écoutées ici ou là dans les conversations des plus vieux que moi, ne remonte pas au delà.

Mais il y a inscrite en moi de bien plus vieilles terreurs, de bien pires souvenirs, qui se manifestent à l’occasion de rêves, de conscience modifiées ou de comportements aberrants. Vous savez, quand on sait très bien que l’on doit conduire sa vie d’une certaine manière et qu’on fait exactement le contraire ! Cet auto-sabotage qui vous coupe de la joie simple d’exister et de profiter des bonheurs de la vie, qui vous interdit l’amour d’un homme ou la réussite sous quelque forme que ce soit…

Cette croyance tellement ancrée en soi qu’on ne mérite pas de vivre, cette illégitimité à être aimée, cette désespérance de soi comme une évidence, cette destruction systématique du bonheur, je l’ai vécu pendant 50 ans et même un peu plus.

Les souffrances des vies de mes Mères connues sont elle-mêmes la conséquence de ces croyances. Elles les ont reçues et transmises, et se sont pliées à cette malédiction qui venait de très loin, parce qu’à leur époque, on ne se posait pas de questions, on ne se posait même pas la question du bonheur.

Le bonheur, c’était un truc de riches. D’hommes. Et généralement d’hommes riches, éduqués.

On n’avait pas le temps pour ces « bêtises là ».

Ma famille est issue, comme 90 % de la population mondiale, du peuple.

Ce peuple qui a toujours été au service des puissants et des oisifs. Parfois, il y avait un équilibre et une justice, et les riches protégeaient les pauvres, collaboraient en bonne intelligence et permettaient une société harmonieuse où chacun pouvait tracer son chemin et vivre une belle vie. Parfois non… Souvent non.

C’est d’ailleurs amusant de noter que, bien souvent, c’est lorsque les discours officiels sont le plus en faveur du peuple, que le peuple est le plus bafoué et l’élite la plus violente.

Au sein de ce peuple, petites gens, laboureurs et journaliers, colporteurs et petits artisans ruraux, les femmes ne devaient un sort enviable qu’à l’intelligence et à l’amour de leurs pères et maris.

L’amour rétablissait une sorte d’égalité de dignité et de droits là où la société avait établi une soumission absolue.

Et puis, il y a eu les aléas : les guerres, les maladies, la peste, les malandrins et les accidents. Ces évènements terribles qui impactent toujours plus les pauvres que les riches. Ces derniers ont un peu plus le moyen de se protéger là où les pauvres n’en ont aucun.

A cela, s’ajoute, pour les femmes et les enfants, les viols, les défauts de soin et les décès lors des accouchements. Il suffit de voir les cimetières anciens pour s’en rendre compte. Etre femme, c’était souffrir et mourir. C’était d’ailleurs écrit dans la Bible, alors…

Là aussi, ce furent les femmes des milieux populaires qui payèrent le prix le plus fort.

Dans la lignée de ma mère, originaire de l’Est, il y a fort à parier pour que les femmes de ma lignée aient subi les pires outrages. Ces régions ont été balayées bien trop souvent par les vents de la guerre, avec ses soudards laissés à eux-mêmes lorsque la solde n’arrivait pas ou lorsque les commandements ne les contrôlaient pas assez (ou les laissaient volontairement répandre la terreur pour affaiblir l’ennemi).

Ces soudards, donc qui mettaient volontiers les villages à sac, pillant, tuant et égorgeant à tout-va, sans négliger de violer d’importance tout jupon « baisable » qui passait à leur portée. Ils n’étaient d’ailleurs pas très difficile et cela allait de la petite fille à la grand mère, en passant par la femme enceinte.

Le pire, c’est que celles qui subissaient ces violences, et n’en étaient pas mortes, se retrouvaient « salies, déshonorées » et bien souvent chassées de leur famille, de leur village, de leur entourage, traités comme des pestiférées. Double peine.

Certaines devenaient prostituées, d’autres vagabondes… rares furent celles qui furent accueillies dans leur souffrances, soignées et ont pu reconstruire une vie. Elles étaient marquées du pêché, coupables, devenues immondes et vouées à l’exclusion du monde des gens « normaux ».

Un tel traitement, une telle condamnation sans appel, sans aucune miséricorde, n’a pu que laisser des traces terribles dans celles qui ont vécu cela et ont réussi, malgré tout à survivre… et à laisser des enfants derrière elles. Rebuts de la société, elles ont pu devenir les compagnes d’autres rebuts mâles, les seuls qui n’avaient pas le choix. Elles devaient s’en contenter, une vie sans homme étant suspecte et quasi impossible dans la société patriarcale, surtout lorsque l’on n’avait pas d’argent.

Pour donner un peu de sens à ce non sens, se mettait en place des croyances et des tabous, qui « normalisait » une situation de souffrance et de violence, pour ne pas devenir folle. En tout cas, il semble que ce fut le cas dans ma famille :

  • Les hommes ont tous les droits

  • Le viol est normal (les hommes ont des besoins et les femmes sont là pour cela)

  • On ne doit JAMAIS dire Non à un homme

  • Le bonheur n’existe pas (ou c’est pour les autres), variante : les femmes n’ont pas le droit d’être heureuses

  • les femmes sont au service des hommes

  • L’amour, c’est de la blague (sauf, éventuellement l’amour maternel ou grand maternel), et, s’il y en a, il est de toute façon sacrificiel

et :

  • Les femmes, c’est le Mal absolu. Elles sont stupides, méchantes et dangereuses. Elles ont toujours tord et créent, à elles seules, tout le mal du monde.

A cela, s’ajoute des ressentis réactionnels :

  • Les fils ne doivent pas devenir des hommes, toujours rester des petits garçons, pour ne pas devenir violents, méchants et dangereux. La colère contre les hommes responsables du malheur des femmes s’exprime dans la castration des fils.

  • Les filles doivent apprendre à cacher leur féminité, pour pouvoir exister. Leur féminité est déniée, ridiculisée, rendue honteuse. Ainsi, les mères, inconsciemment, essaient de protéger leurs filles.

  • Le monde est dangereux et il ne faut pas oser vivre. La soumission et la dépendance est le plus sûr moyen de survivre puisqu’on est totalement impuissant dans ce monde. On ne mérite pas d’avoir de la valeur : aucune estime de soi, ni confiance en soi n’est possible. Pas la peine d’essayer, de toute façon, on ne peut qu’échouer.

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