Eugénie

Eugénie Simar, épouse Falabrègues

1880 – 1965

Mon autre arrière grand mère m’a sauvée. Elle m’a transmis un héritage de fierté et de puissance féminine qui m’a poussée, au fil du temps, à remettre en question les diktats de la lignée maternelle, qui étaient, si on veut résumer : Etre une femme, c’est être une merde, Point.

Eugénie n’a jamais imaginé, ne serait-ce qu’une seconde qu’elle pourrait ne pas avoir de la valeur parce qu’elle était une femme. Cette idée l’aurait stupéfiée et ahurie. Elle a pris sa place dans le monde, et s’y est affirmée tranquillement sans que personne, d’ailleurs, ne la lui conteste et certainement pas les hommes. Cette certitude tranquille lui a donné une force qui l’a faite respecter (et vaguement crainte) par sa famille et son entourage. Ce respect, cet amour, je l’ai vu dans les yeux de mon grand père lorsqu’il me regardait en me chantant des chansons provençales :

Ai de ma maire

me vole marida

Laliretto

Ai de ma maire

me vole marida

Vole prendre un homo

Que sace travailla

Laliretto

Vole prendre un homo

Que sace travailla…

Je ne suis pas sûre de l’orthographe, c’est du provençal et je n’ai eu accès qu’à l’oral. Cela veut dire : Ah, ma mère, je veux me marier, je veux prendre un homme qui sache travailler…

Changement de décor. Au lieu des sombres forêts de sapins des Vosges et ses odeurs de bois, de champignons et d’humidité, au lieu des neiges blanches qui scintillent au soleil d’hiver, et des myrtilles bleues qui tapissent les clairières, au lieu des ruisseaux rafraichissants dans lesquels les éclats de soleil jouent et illuminent la forêt et au lieu des fermes rassemblées autour de l’Eglise et du café, et des fêtes de la bière, j’ai grandi dans la garrigue odorante de lavande et de romarin, les embrassades violentes du Mistral, le ciel bleu et la morsure du soleil, en Provence.

Mon arrière grand mère est née dans la Provence des Felibriges, dans la fierté de la culture provençale. En 1854, Frederic Mistral fonde l’association Lou Felibrige pour sauvegarder et donner des structures linguistiques stables à la langue provençale. L’association rassemble 7 poètes provençaux : Frederic Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Gièra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. En 1859, Mistral publie de Tresor dou Felibrige, premier dictionnaire provençal-français. Le Provençal n’est donc pas un dialecte mais bien une langue.

A l’époque, tout le monde parlait provençal. Du moins dans le peuple. Seule l’administration et les notables parlaient français. Depuis Napoléon, la France avait tendance à s’unifier et à mépriser les cultures locales. C’est Paris qui menait la danse et les autres devaient accepter son hégémonie.

Or la Provence, consciente de son passé romain, a toujours considéré les « gens du Nord » (le nord commençant à Valence, dans la vallée du Rhône) comme, culturellement, des barbares.

Il faut dire que les traces de la civilisation gallo romaine sont encore très présentes en Provence. Des monuments (les Arènes et le théâtre antique d’Arles, les Arcs de triomphe de St Rémy, La maison carrée de Nîmes…) certes, mais aussi un état d’esprit qui maintient une vie intellectuelle riche et vivante. Rares sont les « mas » sans leur poète, leur conteur, leur artiste.

Les bergers chantent comme les troubadours du Moyen Age et déclament des poèmes en gardant les moutons. Les courses camarguaises rappellent les jeux dans lesquels les taureaux et les hommes s’affrontaient dans l’antique Crète, les figures de la farandole se retrouvent sur des fresques grecques. Les gens vont au théâtre, à l’opéra, au concert, même si c’est au poulailler, sur les places les moins chères. Les débats sur les terrasses des cafés devaient ressembler à s’y méprendre aux échanges homériques des citoyens antiques, les marchés avaient la même couleur et les mêmes ambiances de ceux des antiques cités.

Les provençaux ne pouvaient accepter de se soumettre aux exigences des parisiens sans réagir.

Eugénie est née à Chateaurenard dans les années 1880. Elle avait environ 8 ans lorsque Van Gogh a vécu à Arles et c’est amusant de penser qu’elle aurait pu le croiser au détour d’un chemin, installé devant son chevalet. Chateaurenard, en dessous d’Avignon, est à la limite du Vaucluse et des Bouches du Rhône, Arles n’est vraiment pas très loin.

Dans une famille très modeste de la petite ville, la femme du roulier Simar vient de donner naissance à une petite fille Eugénie. La famille, les voisins et les amis viennent féliciter la jeune maman en lui apportant le « panier de Naissance ». Il comprend un œuf, du pain, du miel, du sel et une allumette. Il est accompagné des voeux suivants :

Que siègue plèn coume un ioù

(Qu’il soit plein comme un oeuf (comblé de biens matériels et spirituels))

Que siègue bon coume dou pan

Qu’il soit bon comme le pain

Que siègue dous coume lou mèu

Qu’il soit doux comme le miel

Que siègue san coume la sau

Qu’il soit sain comme le sel (symbole de santé)

Que siègue dre coume uno brouqueto

Qu’il soit droit comme une allumette

On imagine que la famille a du pouvoir faire quelques omelettes après la naissance !

Son père était donc roulier. Il conduisait une charrette de 2 chevaux pour amener des produits maraîchers à Marseille, Chateaurenard étant (et est toujours) un centre important de Gros pour les fruits et légumes. Il travaillait surtout pour un pépiniériste qui envoyait des plantes (ceps de vigne, oliviers, jeunes arbustes…) vers l’Algérie nouvellement colonisée, via Marseille. Il accompagnait à pied la charrette remplie de plantes, jusqu’à Marseille, soit à peu près 100 km.

A la fête de la Madeleine (la Rouge, celle des républicains laïcs, la Ste Madeleine « Blanche » était celle des royalistes) il conduisait le char avec 5 chevaux, ce qui n’est pas une mince affaire dans les ruelles étroites de la ville et avec la foule qui se presse autour, la musique de la fanfare et tout ce qui pourrait effrayer les chevaux.

La terre est pauvre, le climat passe de la violence du soleil à celle du Mistral. L’eau est rare, précieuse, les pluies sont rares et lorsqu’elle tombent elles sont brutales et ravinent les collines de la terre. La terre ne produit pas beaucoup, et au prix d’un travail acharné. Il faut construire des bancau , sorte de terrasses le long des collines, irriguer ou arroser sans cesse, tailler, ramasser à la main les olives, les tomates et les aubergines, s’occuper des troupeaux de moutons, les emmener en transhumance. La Provence n’est pas une terre riche comme la Beauce ou la Normandie. Mais la vie pouvait être agréable et joyeuse. Le travail commençait tôt et finissait tard, les bourgeois, comme ailleurs en cette fin de XIX eme siècle qui s’industrialisait, exploitait sans vergogne les pauvres, le nécessiteux et ceux qui ne possédaient que leurs bras. Mais en Provence, la nature, les paysages, les eaux bleues de la Méditerranée offraient le luxe de sa beauté gratuitement. Et puis, en provence, on fait la sieste ! Cela donne un rythme plus tranquille à la vie !

La France, au moment où mes deux grand mères viennent au monde, était encore traumatisée par la défaite de 1970, l’effondrement du second Empire et les horreurs de la Commune. Mais si les blessures de cette guerre restaient vivaces dans l’Est de la France, en Provence, tout cela était bien lointain. On en avait des nouvelles par le Petit Journal et les potins autour du pastis, au café, dans la douceur du soir ou à l’ombre des platanes du Cours (la rue principale). Des trucs de parisiens…

Il y avait bien quelques artistes un peu fous qui avaient défrayés la Chronique : Van Gogh le hollandais, Cézanne, Zola… mais la trame des jours était à la fois passionnée et tendre, humble et riche, intelligente et simple. La fraternité et la solidarité était réelle sans être mièvre. La petite Eugénie a été accueillie avec beaucoup d’amour et de joie.

Les femmes s’habillaient avec des dentelles et des rubans, en un costume raffiné et élégant. Dans les années 1890, Eugénie, petite fille, était habillée les jours de fête en Mireille avec le bonnet de dentelle à oreilles dressées, le jupon coloré coupé dans une indienne de coton. Elle devait être bien fière des prouesses de son papa, menant les chevaux du char dans la cohue de la fête. En été, lors des fêtes de la St jean, bon danseur, il conduisait la farandole. Le conducteur est celui qui dirige la farandole et initie les figures. Légère et sautillante, elle se déroulait, s’enroulait et s’organisait en figures compliquées sur les places et les Cours, entrainée par les tambourinaires et les joueurs de Galoubet.

La place des femmes, dans mon pays natal est bien loin du patriarcat parfois violent que l(on peut observer dans le Nord de la France. Dans ma famille provençale, les femmes ont toujours été respectées, aimées et prennent naturellement leur place sans que les hommes cherchent à les rabaisser. Les femmes, si elles respectent les apparences de la suprématie masculine, n’ont aucune intention de réellement s’y soumettre. Il y a un code de conduite pour la place de l’homme qui a la place d’honneur à la table familial et qui est servi le premier, mais ce sont les femmes qui décident de tout. Et cela contente tout le monde.

Mon pays… Son ciel bleu immense qui appelle à la liberté, son soleil généreux, la mer qui peut être si douce et transparente, maternelle et fraîche comme une caresse, peut aussi se montrer brutale et déchainée, passionnée et révoltée. Le Mistral qui nettoie le ciel et ne sait pas se soumettre. Mon pays, donc, chante bien trop fort l’amour, la liberté et le bonheur pour que les femmes renoncent à leur puissance.

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