Dessine moi un monde d’après

Je viens de lire un interview de Boris Cyrulnik

Il a raison.

Sauf sur son analyse du passé de l’humanité. Nous n’avons pas toujours été dans la logique d’aujourd’hui, avec une vision progressiste de l’évolution, allant du moins au plus. Du primitif, proche des bêtes, au raffinement humain du civilisé, intelligent et amélioré… parce que si les horreurs que l’on observe aujourd’hui sont de l’ordre de l’amélioration, je veux bien manger mon chapeau… Il y a eu deux périodes très différentes dans l’histoire de l’humanité.

Pendant 30 000 ans ( en gros, le paléolithique supérieur, de 50 000 à 15 000 Av JC environ, moins le mésolithique qui a été plus compliqué), nous avons mis en place, nous les humains, une société de collaboration et de solidarité dans le respect de notre environnement, dans l’égalité (c’est à dire sans que la domination soit un mode de fonctionnement).

Ce fut possible parce que les ressources vivrières étaient si abondantes qu’elles rendaient la concurrence et le conflit inutile. Les conditions de vie difficile d’une humanité fragile et peu nombreuse rendaient le conflit totalement inopportun : quand la vie est menacée, on se serre les coudes.

Puis de 15 000 ans à nos jours, nous avons été confrontés à une pénurie vivrière (le gros gibier s’est raréfié, puis a disparu, les carcasses des animaux morts ne se conservaient plus de longs mois mais se putréfiaient très vite, le niveau des mers a remonté, isolant les communautés humaines et réduisant le potentiel alimentaire et les solidarités entre clans, le milieu animal et végétal a changé et les anciennes habitudes alimentaires ont du s’adapter (moins de viande et plus de végétaux), la concurrence sur les terrains de chasse est apparue…) qui a généré une société de la hiérarchie, de la compétition du plus fort et de la domination pour s’arroger les ressources, dans une exploitation de l’environnement à tout prix, période qui arrive à une impasse : la nôtre. L’homme, qui s’estimera trahi par la nature, ne respectera rien et voudra dominer cette nature, puis le monde et les autres. (Entre parenthèse, il a inventé les religions pour les mettre à son service au lieu de respecter la spiritualité et le lien au divin).

La vision progressiste qui est devenue un lieu commun aujourd’hui pose problème, non seulement parce qu’elle est sans doute fausse, mais surtout parce qu’elle nous coupe d’un héritage autre que celui de la violence, et d’un imaginaire réaliste pour inventer notre propre futur.

Non, les êtres humains n’ont pas besoin d’avoir un chef à qui obéir pour bien fonctionner ensemble. Elle fonctionne bien mieux avec des leaders de savoirs et de sagesse qui guident et organisent le débat que l’on a appelé par le suite démocratique. Une sorte de démocratie directe à taille humaine. Cela ouvre à tellement de possibles !

Mais c’est un point de désaccord mineur et je ne prétend pas, moi, avoir raison.

Je trouve que cette génération des gens qui ont aujourd’hui l’autorité intellectuelle (les gens de 70, 80 ans… et oui… regardez l’âge des « experts » à la télévision) a trop tendance à assimiler l’humanité et la civilisation à la technique (peut être parce qu’ils ont vécu des avancées phénoménales dans leurs vies sur ce plan) mais ce fut un épiphénomène.

Dans l’humanité, pour nous permettre de sortir de l’animalité et faire société, il y a eu d’abord le lien, le langage et la philosophie, l’art qui ont forgé l’humanité… La technique est arrivée après. 30 000 ans plus tard, la technique a du pallier la pénurie de ressources alimentaires.

Depuis 15 000 ans seulement, donc, (bien moins longtemps, bien moins de générations d’hommes) la technique est venue aider l’homme à utiliser puis exploiter et enfin asservir la nature. (Non pas parce que c’est dans la nature même de la technique, mais parce que ce fut ainsi qu’elle fut utilisée par l’être humain). Cette obsession de la technique et le focus sur les seules conditions matérielles de la vie humaine dont dépendrait le « bonheur », a sans doute aveuglé Cyrulnik sur la globalité du problème.

Les jeunes générations souffrent de manque de sens, parce que, justement, on a confondu le bonheur vrai et le bien-être(matériel), le confort.

Le bonheur du progrès technique n’en est pas un.

Cyrulnik le dit d’une certaine manière, mais ce n’est pas clair. Il critique la recherche du bonheur, qui aboutît à la consommation. Non, je trouve qu’on a raison de rechercher le bonheur. Mais on se trompe juste de méthode, et parfois d’objectif.

La consommation ne permet pas le bonheur, mais la dépendance. En effet, le bonheur suppose la liberté (de conduire sa vie selon ses propres valeurs et en ayant la main sur son temps, son espace et ses relations (le triptyque du Sens)).

Via le marketing, la pub et la manipulation des algorithmes, on nous oriente vers des leurres qui nous paraissent indispensables à une vie bonne, celle qu’on nous présente comme la seule possible. Des leurres qui nous détournent de nos vrais besoins. Des leurres, qui plus est, qui sont souvent dangereux (pour notre santé ou /et pour le monde).

Oui, il a raison de dire que la consommation et la mondialisation nous tuent. Mais au nom d’un ersatz de bonheur, pas au nom du bonheur.

Parce que pourquoi vivre si l’on n’est pas heureux ? Hein ? Je vous le demande !

Et le bonheur c’est Maintenant !

J’ai réalisé, avec le cancer dans mon corps (une trahison de mes cellules d’une certaine façon, donc de moi-même, ça fait réfléchir), que la mentalité de beaucoup de gens de nos cultures judéo-chrétiennes quasi masochistes, et particulièrement dans ma famille, valide cette idée qu’il fallait « mériter » le bonheur et que, de plus, on n’y aurait accès (si on était bien soumis) que bien plus tard, généralement après la mort. C’est une idée fausse et infantile. 

Non! le bonheur c’est maintenant, là tout de suite ! Sinon, la vie, c’est effectivement la tartine de merde que s’enfile ma maman chaque jour, et je ne vois pas l’intérêt. Il y a meilleur ! Je préfère le chocolat !

Et le bonheur, on peut y avoir accès sans le confort matériel.

Même si le confort matériel n’empêche évidemment pas le bonheur ! (faut pas pousser non plus)

Pas le faux bonheur consumériste qui nous pousse à nous soumettre à l’argent.

On n’arrive même plus à imaginer de faire quelque chose sans argent, quoi que ce soit ! Il y a toujours un budget ou un investissement à faire pour se lancer dans un projet, même le plus alternatif qui soit ! Il faut gagner de l’argent pour avoir des tas de choses qui s’entassent dans nos armoires, pour avoir la liberté d’avoir un peu de temps ou d’espace payé à prix fort. Et cela nous rend esclaves du système mis en place par ceux qui possèdent l’argent et organisent sa distribution. Aucun être humain ne peut être heureux s’il est esclave!

Mais le bonheur qui nous permet de nous sentir en maîtrise de notre vie, qui lui donne du sens avec la liberté de la construire à notre façon, en lien avec les autres par le travail que l’on effectue ensemble pour rendre le monde meilleur et plus confortable pour nous et les autres, par de vraies relations humaines inscrites dans le monde réel, c’est à dire inscrit dans l’espace /temps de notre planète. On partage le chemin, on le hume, on le voit, on le sent, on le rêve, on l’invente, on le créée et on en cause ensemble pour le rendre intelligible et intelligent.

Un autre truc que je remarque chez les « penseurs » comme Cylrunik, c’est que s’ils ont de bonnes analyses, ils concluent qu’il faut inventer un truc, mais on reste sur sa faim. Quel truc ? Quelles directions? C’est super flou et cela ne fait que générer de l’anxiété.

Or il faudrait générer de l’enthousiasme, de la joie, du désir et de l’engagement vers un désir commun, pour que réellement, ça change.

Pas jouer les Cassandres en prédisant la dictature prochaine (même si c’est en effet probable… mais les probabilités en histoire… c’est bien souvent raté… Et elles ne sont que ce qu’on en fait : Soit des prophéties auto-réalisatrices, soit des points de départ pour faire en sorte de réfléchir à ce qu’elles restent lettres mortes parce qu’on a fait changer les choses, simplement parce qu’on n’en a pas eu peur en les relativisant, en n’en faisant pas des croyances, des futurs certains. Ouahh le mise en abîme…)

La peur paralyse ou fait faire des conneries. Pas bon. Je préfère le chocolat (rien à voir ;) )

Il faudrait construire un récit pour porter un nouvel imaginaire.

J’y vois quelques lignes directrices:

Notre nouvelle société devrait:

  • Retrouver le sens (le bon vieux « bon sens ») en réhabilitant le triptyque de la base du sens : la maîtrise du temps (à la fois personnel et collectif, son rythme, sa structure circulaire…), l’espace (idem sauf que sa structure est à 3 dimensions), le relationnel (la quatrième dimension avec l’amour, la fierté, l’attention à l’autre quel qu’il soit, l’héritage, la transmission, la culture, la beauté, la philosophie, l’art , la spiritualité et j’en passe… tout ce qui ne se voit pas, est immatériel mais qui nous permet de nous sentir vivants et humains, reconnus et faisant partie d’un plus grand truc, quelque soit son nom, un truc qui est au delà de notre petite personne).

  • Nous libérer du système inféodé à l’argent tel qu’il est organisé aujourd’hui, vampirisé par des acteurs intouchables. Non pas un monde sans argent mais avec NOTRE système monétaire, d’échange et non capitalisable (il y a plein d’expériences en cours). Retrouver le sens de l’échange gratuit, du service pour faire plaisir, du travail fait pour la joie de faire un truc beau et utile et reconnu par un échange en monnaie non spéculative… ce qui amène à…

  • Revaloriser le travail et le métier. L’Oeuvre. Le travail est ce qui nous permet d’avoir une place légitime et ambitieuse face à nous-même et face aux autres. Cela construit la société (bien mieux que l’argent). Le travail n’est pas une aliénation mais une source d’épanouissement. A condition de ne pas être lié à l’argent de manière totalitaire. Intégrer dans la notion de travail toutes les activités humaines: l’éducation, le soin aux autres, l’art, tout ce qui aujourd’hui est négligé car non rémunéré (ou super mal). Chacun doit pouvoir se sentir utile quelque soit ses compétences, et rémunéré en fonction de son utilité sociale et de ses besoins. Un système souple entre capitalisme régulé et socialisme intelligent.

  • Remettre les priorités des sociétés dans le bon sens: l’important est de manger, boire, être au chaud en hiver, en sécurité, d’avoir du temps et de l’espace pour soi et du temps et de l’espace à partager avec les autres, se sentir relié au monde et à des ensembles plus ou moins intimes (du couple très intime, a l’humanité pas très intime en passant par la famille, le collectif de travail, l’appartenance à un collectif de quartier ou de village, d’association, de citoyenneté de ville, de région, de pays etc…). Ce qui veut dire: 

    • une agriculture qui produit bon, sain et en suffisance (loin des lois du « marché »), donc bio, et qui permet aux agriculteurs de vivre bien (et c’est possible puisque le bio ne nécessite pas de s’endetter au delà du raisonnable pour voir ensuite les cours s’effondrer à cause de surproduction de produits de merde (je préfère le chocolat bio, oui, encore…) et évite de finir avec la corde pour se pendre dans l’étable hight tech), 

    • une industrie qui revient aux bonnes pratiques : produire de bons produits, durables et réparables, au juste prix (sans la nécessité de payer des dividendes aux actionnaires qui épuisent la capacité d’innovation, les investissements vers la qualité et les fonds propres des entreprises, donc les forces vives d’une bonne production ), une industrie non mondialisée qui évite les transports coûteux en CO2, et préfère la qualité, l’utilisation des ressources locales et la juste rémunération de ses acteurs de production. Donc une industrie plus « à l’ancienne » avant les délires des multinationales et la globalisation. Une industrie qui travaille en réseaux et en partenariats avec d’autres acteurs du monde pour produire tout le nécessaire, voire un peu plus, dans le respect de tous. Parce que j’aime le chocolat et qu’il ne pousse pas en France…

    • Des services qui ont du sens, et rendent des vrais services. Le plus simple serait de privilégier les coopératives pour que les usagers aient leur mot à dire (puisque coopérateurs). Je pense aux maisons de retraite, par exemple, ou aux crèches (actuellement des pompes à fric pour les investisseurs, c’est ce que m’a recommandé mon banquier comme placement récemment).

    • Un service public national de qualité pour tout ce qui est mieux géré par la collectivité : infrastructures (transports, énergie…) éducation, santé, sécurité, … Ce qui n’empêche pas de localement aider à des productions locales (je pense à l’électricité par renouvelable qui est bien plus efficace produite localement que par de grandes centrales photovoltaïques ou éoliennes car l’électricité se transporte mal, avec beaucoup de perte, et la maintenance est plus facile si elle est sur de petites unités. De plus, on serait bien plus responsable et on ne produirait que ce que l’on consomme ou que ce que l’on peut consommer) Ce qui n’empêche pas de garder des centrales pour les centres urbains… Ne jamais mettre tous les œufs dans le même panier !

    • Un Etat démocratique avec des éléments de démocratie directes à côté et en collaboration avec le système de démocratie représentative. Et en finir avec la tentative d’hyperpuissance relative de l’exécutif. Retrouver l’indépendance des 3 pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) et garantir l’indépendance du 4eme pouvoir: le médiatique. Rajouter un pouvoir démocratique par des assemblées de démocraties directes et locales, en lien avec le parlement.

    • Une politique d’alliance sur des valeurs humanistes avec les autres pays du monde, avec des échanges culturels, politiques, sociologiques largement ouverts. Et des échanges économiques strictement régulés par le Bien commun (écologique et social). Ce qui suppose se passer des traités de libre-échange et des structures strictement économiques et financières comme l’Union Européenne (rien à voir avec l’Europe comme ensemble culturel, même si un habile habillage de façade veut faire croire qu’ils s’intéressent à des valeurs humaines non financières) et de refuser d’échanger avec les dictatures et les pays qui foulent aux pieds les droits humains chez eux ou chez les autres (comme la Chine, l’Arabie Saoudite, la Turquie et d’autres plus présentables avec 50 étoiles sur leur drapeau ou une boisson nationale comme la vodka, par exemple). Réaliser qu’on peut très bien se passer d’eux: ils ne nous fournissent QUE du matériel. Des « choses » dont on peut trouver d’autres façons de se les procurer, d’une manière ou d’une autre.

    • Euhhh… Je n’ai plus d’idée, mais là, à vous de jouer… C’est là que l’intelligence collective commence et montre toute son utilité.

Et en attendant de pouvoir faire tout ça d’une manière étatique, tant qu’on n’a pas le pouvoir, ce serait utile de créer des collectifs dans tous les sens qui fonctionnent sur le nouveau modèle, des avants postes. Pour expérimenter, améliorer, légitimer et avoir une base d’exemple fonctionnels pour le futur. Et puis ce serait un bon moyen de ne pas psychoter et de se sentir simplement vivants, puissants et libres. Parce que l’action permet de se sentir vivant et de ne plus avoir peur.

Voili voilou.

Ya plus qu’à…

Je me demande si je ne vais pas créer un Think Tank, moi… en fait.

Pourquoi pas? Ceux qui existent montrent un tel vide intellectuel qu’on ne peut pas être pire !

Qui est avec moi ? Objectif: décrire notre monde futur.

Proposition de thierry : Ok, mais avant il faut trouver le nom du think tank. Par exemple « penser tank on peut ». Ou alors «Il est court le Tank du Chocolat ». Et puis il faudra un joli logo. Je verrais bien une fleur stylisée qui émerge du fumier.

Bisous

Le prochain article parlera de frites (et de chocolat) au temps du covid

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