Avant Arthémise

Les souvenirs familiaux ne remontent pas beaucoup avant mes arrière grand mères, nées dans le dernier quart du XIXeme siècle. Ce que j’ai pu apprendre par des bribes écoutées ici ou là dans les conversations des plus vieux que moi, ne remonte pas au delà.

Mais il y a inscrite en moi de bien plus vieilles terreurs, de bien pires souvenirs, qui se manifestent à l’occasion de rêves, de conscience modifiées ou de comportements aberrants. Vous savez, quand on sait très bien que l’on doit conduire sa vie d’une certaine manière et qu’on fait exactement le contraire ! Cet auto-sabotage qui vous coupe de la joie simple d’exister et de profiter des bonheurs de la vie, qui vous interdit l’amour d’un homme ou la réussite sous quelque forme que ce soit…

Cette croyance tellement ancrée en soi qu’on ne mérite pas de vivre, cette illégitimité à être aimée, cette désespérance de soi comme une évidence, cette destruction systématique du bonheur, je l’ai vécu pendant 50 ans et même un peu plus.

Les souffrances des vies de mes Mères connues sont elle-mêmes la conséquence de ces croyances. Elles les ont reçues et transmises, et se sont pliées à cette malédiction qui venait de très loin, parce qu’à leur époque, on ne se posait pas de questions, on ne se posait même pas la question du bonheur.

Le bonheur, c’était un truc de riches. D’hommes. Et généralement d’hommes riches, éduqués.

On n’avait pas le temps pour ces « bêtises là ».

Ma famille est issue, comme 90 % de la population mondiale, du peuple.

Ce peuple qui a toujours été au service des puissants et des oisifs. Parfois, il y avait un équilibre et une justice, et les riches protégeaient les pauvres, collaboraient en bonne intelligence et permettaient une société harmonieuse où chacun pouvait tracer son chemin et vivre une belle vie. Parfois non… Souvent non.

C’est d’ailleurs amusant de noter que, bien souvent, c’est lorsque les discours officiels sont le plus en faveur du peuple, que le peuple est le plus bafoué et l’élite la plus violente.

Au sein de ce peuple, petites gens, laboureurs et journaliers, colporteurs et petits artisans ruraux, les femmes ne devaient un sort enviable qu’à l’intelligence et à l’amour de leurs pères et maris.

L’amour rétablissait une sorte d’égalité de dignité et de droits là où la société avait établi une soumission absolue.

Et puis, il y a eu les aléas : les guerres, les maladies, la peste, les malandrins et les accidents. Ces évènements terribles qui impactent toujours plus les pauvres que les riches. Ces derniers ont un peu plus le moyen de se protéger là où les pauvres n’en ont aucun.

A cela, s’ajoute, pour les femmes et les enfants, les viols, les défauts de soin et les décès lors des accouchements. Il suffit de voir les cimetières anciens pour s’en rendre compte. Etre femme, c’était souffrir et mourir. C’était d’ailleurs écrit dans la Bible, alors…

Là aussi, ce furent les femmes des milieux populaires qui payèrent le prix le plus fort.

Dans la lignée de ma mère, originaire de l’Est, il y a fort à parier pour que les femmes de ma lignée aient subi les pires outrages. Ces régions ont été balayées bien trop souvent par les vents de la guerre, avec ses soudards laissés à eux-mêmes lorsque la solde n’arrivait pas ou lorsque les commandements ne les contrôlaient pas assez (ou les laissaient volontairement répandre la terreur pour affaiblir l’ennemi).

Ces soudards, donc qui mettaient volontiers les villages à sac, pillant, tuant et égorgeant à tout-va, sans négliger de violer d’importance tout jupon « baisable » qui passait à leur portée. Ils n’étaient d’ailleurs pas très difficile et cela allait de la petite fille à la grand mère, en passant par la femme enceinte.

Le pire, c’est que celles qui subissaient ces violences, et n’en étaient pas mortes, se retrouvaient « salies, déshonorées » et bien souvent chassées de leur famille, de leur village, de leur entourage, traités comme des pestiférées. Double peine.

Certaines devenaient prostituées, d’autres vagabondes… rares furent celles qui furent accueillies dans leur souffrances, soignées et ont pu reconstruire une vie. Elles étaient marquées du pêché, coupables, devenues immondes et vouées à l’exclusion du monde des gens « normaux ».

Un tel traitement, une telle condamnation sans appel, sans aucune miséricorde, n’a pu que laisser des traces terribles dans celles qui ont vécu cela et ont réussi, malgré tout à survivre… et à laisser des enfants derrière elles. Rebuts de la société, elles ont pu devenir les compagnes d’autres rebuts mâles, les seuls qui n’avaient pas le choix. Elles devaient s’en contenter, une vie sans homme étant suspecte et quasi impossible dans la société patriarcale, surtout lorsque l’on n’avait pas d’argent.

Pour donner un peu de sens à ce non sens, se mettait en place des croyances et des tabous, qui « normalisait » une situation de souffrance et de violence, pour ne pas devenir folle. En tout cas, il semble que ce fut le cas dans ma famille :

  • Les hommes ont tous les droits

  • Le viol est normal (les hommes ont des besoins et les femmes sont là pour cela)

  • On ne doit JAMAIS dire Non à un homme

  • Le bonheur n’existe pas (ou c’est pour les autres), variante : les femmes n’ont pas le droit d’être heureuses

  • les femmes sont au service des hommes

  • L’amour, c’est de la blague (sauf, éventuellement l’amour maternel ou grand maternel), et, s’il y en a, il est de toute façon sacrificiel

et :

  • Les femmes, c’est le Mal absolu. Elles sont stupides, méchantes et dangereuses. Elles ont toujours tord et créent, à elles seules, tout le mal du monde.

A cela, s’ajoute des ressentis réactionnels :

  • Les fils ne doivent pas devenir des hommes, toujours rester des petits garçons, pour ne pas devenir violents, méchants et dangereux. La colère contre les hommes responsables du malheur des femmes s’exprime dans la castration des fils.

  • Les filles doivent apprendre à cacher leur féminité, pour pouvoir exister. Leur féminité est déniée, ridiculisée, rendue honteuse. Ainsi, les mères, inconsciemment, essaient de protéger leurs filles.

  • Le monde est dangereux et il ne faut pas oser vivre. La soumission et la dépendance est le plus sûr moyen de survivre puisqu’on est totalement impuissant dans ce monde. On ne mérite pas d’avoir de la valeur : aucune estime de soi, ni confiance en soi n’est possible. Pas la peine d’essayer, de toute façon, on ne peut qu’échouer.

Bien avant les ancêtres d’Arthémise

La longue procession s’avance au son des flutes d’os et des lithophones. Les tambours en peau de rennes rythment les pas des initiées du jour.

La veille, les garçons ont vécu leur cérémonie du Ciel et font désormais partie de la haie d’honneur qui portent les flambeaux le long du chemin qui s’enfonce dans la Terre-Mère.

Dans une lune aura lieu la Cérémonie de l’Alliance du Ciel et de la Terre, pour tous les jeunes des clans venus cette année là au sanctuaire. A ce moment-là, autour du feu, les regards vont se faire séducteurs, les mains vont se frôler, les corps vont danser, et l’amour va prendre le cœur des jeunes qui vont choisir (ou pas) leur compagne ou leur compagnon de vie. Nulle obligation, nulle exigence de la part de leurs ainés, sinon, celle de prendre le temps de se connaître et d’écouter leur cœur. Les clans restent ici une ou deux lunes.

Pour l’heure, les jeunes filles, celles qui ont quitté l’enfance depuis les dernières rencontres de l’année dernière, avancent dans le tunnel. La grande Mère les accueille dans la salle gravée et peinte.

Les hommes restent à l’extérieur et refluent vers l’entrée. Ils vont prier pour les femmes, sous le ciel étoilé.

La lourde porte en peau de Mammouth est glissée devant l’entrée.

Les femmes sont dans l’utérus de la terre-mère. Elles vont partager les enseignements de la féminité. Les secrets de leurs corps, de la jouissance et de la vie. Les plus vieilles vont répondre aux questions des plus jeunes. Les expériences vont s’échanger pour comprendre, apprendre et devenir une adulte responsable et enseignée. Elles vont apprendre les herbes qui soulagent les douleurs, les traditions qui permettent de protéger la santé des femmes, des bébés et des hommes, le respect de la vie jusqu’à son aboutissement, la mort, le passage.

Lors de cette nuit, les jeunes filles vont donc apprendre à être femme. Elles vont apprendre les secrets de leur ventre, de leur sexe et du plaisir. En recevoir et en donner. Respecter et aimer leur corps, tel qu’il est, en confiance et en responsabilité. L’écouter, en prendre soin et lui donner le nécessaire. Elles vont apprendre le grand mystère de la vie : comment ce corps va faire naître un enfant. Comment l’amour d’un homme et d’une femme, sous la protection des Esprit va faire advenir un bébé dans leur ventre. Comment faire en sorte de ne pas le faire advenir si les ressources ne sont alors pas suffisante. Elle vont apprendre à maîtriser leur fertilité, à ne pas la subir, tout en accueillant la vie qui se présente comme un cadeau. Elles savent lorsqu’elles sont fertiles grâce à leur fétiche1 qu’elles reçoivent ce soir là. Elles sont responsables de la survie du clan, et de l’équilibre des ressources. Elles vont apprendre les soins de l’accouchée, des bébés, des enfants, des malades et des morts.

Elles vont partager, en même temps, la confiance, la solidarité, la fraternité, la sécurité du clan des femmes. Le savoir va avec la douceur de l’affection et la bienveillance. Les conflits naissent mais sont réglés par les trois « sages » : des femmes choisies pour leur sagesse et leur intelligence, leur expérience et leur parcours de vie leur en ont donné l’autorité.

Lors de cette nuit, les jeunes filles vont choisir leur place dans la communauté. Elles vont être écoutées, enseignées. Elles vont s’écouter l’une l’autre.

L’une choisira d’être compagne et mère, de s’occuper des plus petits ; l’autre préfèrera les grands espaces et la liberté. Elle accompagnera les hommes et leur indiquera les lieux de nourriture que les Esprits lui auront transmis ; La troisième voudra connaître les plantes, celles qui donnent la vie, celles qui donnent la mort ; la quatrième sera celle qui préside à la naissance des bébés; une autre va créer de la beauté avec des terres de couleur, des os, de l’ivoire, des coquillages; une autre, enfin, va discuter avec l’invisible et servir de canal pour les Esprits…

Chacune recevra une maîtresse en savoir. Une femme qui sait, et les guidera dans leur apprentissage. Elles quitteront leur famille et iront quelques années dans le clan de cette marraine, le temps de maîtriser ce qu’elles doivent connaître.

Au petit matin, elles vont émerger du sanctuaire, pâles, fatiguées mais rayonnantes. Elles naissent alors à leur vie de femme.

Les hommes, qui ont prié toute la nuit pour elles, les accueillent à leur nouvelle dignité.

L’alliance du féminin et du masculin va créer la danse joyeuse de la vie.

C’était il y a bien longtemps.

Avant l’Histoire, ses grands empires, ses progrès techniques et son paternalisme.

Avant les villages du Néolithique et la soumission des femmes, devenues des « ventres » à produire de la main d’oeuvre, des guerriers et des héritiers.

Avant les grottes du Mésolithique où l’humanité, privée de l’abondance par les esprits, s’étiolait dans des conflits et des violences en se disputant les maigres ressources des terrains de chasse et de la cueillette.

C’était la grande période des Grands Clans qui a duré plus de 30 000 ans dans les plaines glacées d’Europe. La période où l’humanité vivait en harmonie avec les Esprits et la Terre. Où la violence sociale n’existait pas encore car il y avait suffisamment de ressources pour tout le monde et que l’accaparement n’avait ainsi aucun sens. Où la domination et la hiérarchie de la force et de l’avoir n’en avait pas non plus.

C’était la période qui, dans l’imaginaire collectif a été transmis comme le Paradis terrestre.

Il n’y avait ni travail, ni pénuries. Chacun mangeait à sa faim et les hommes et les femmes se respectaient et s’aimaient dans une égalité de dignité qui allait de soi. Les femmes avaient un savoir qui leur permettaient de ne pas « accoucher dans la douleur », les hommes n’avaient pas à suer et s’épuiser à tirer du sol leur subsistance.

Les récits de la Genèse, dans la Bible, comme ceux des commencements du monde de beaucoup de cultures, parlent de cet Age d’Or.

Mémoire collective (Jung) ?

Chant métaphorique sur un passé révolu ?

Enseignement aux hommes que leur nature n’est pas la domination mais la collaboration, l’amour ?

En tout cas, les dernières découvertes sur la paléolithique supérieur montrent que l’esprit de cette société égalitaire (quelqu’ait été sa réalisation concrète, qui a du, d’ailleurs être aussi différente, selon les clans, que les êtres humains eux mêmes) a été une réalité qui s’est inscrite en nous, les femmes, et nous a donné la force de ne plus accepter d’être des sous-hommes, des « vides », des « manques », des « trous noirs » comme prétendent Freud et sa clique…

En chacune de nous, les traces de ce passé de liberté et de dignité est encore présent, malgré les terreurs et les chemins violents qui leur ont succédé.

La domination n’est pas une obligation dans le monde humain.

La soumission des femmes n’est pas naturelle.

Les hommes ne sont pas plus forts que nous.

L’égalité de dignité est la base même d’une humanité stable et prospère, naturelle.

C’est ce souvenir qui doit nous porter à retrouver notre puissance, non pas comme une revanche, en détestant ce féminin que l’on croit fragile en nous, mais comme une évidence.

Guérir les traumatismes de 15 000 ans de domination patriarcale (qui a généré autant de femmes que d’hommes violents, ne l’oublions pas) pour retrouver la paix et la puissance d’une identité féminine retrouvée (bien différente de la féminité construite depuis le néolithique) dans le respect des particularités de chacune, en alliance apaisée et joyeuse avec la puissance de l’identité masculine redécouverte.

1Le fétiche est une petite figurine en bois, en ivoire, en os ou en pierre sur laquelle les 27, 28 ou 29 stries de leur cycle personnel sont inscrits. Elles savent qu’au milieu du cycle, lorsque les stries approchent du pubis dessiné, leur période fertile commence.

 

Papa. 11 janvier 1932 – 23 juillet 2022

Mon père est parti pour de nouvelles aventures, en laissant son corps ici, le 23 juillet 2022

Je voudrais rendre hommage à mon père, parce que je suis très fière d’être sa fille.

Cela n’a pas été tout seul. Nous portions tous les deux nos peurs et nos pudeurs, nous ne savions ni l’un ni l’autre dire que l’on aimait, maladroits et empétégués de fausses hontes et du sentiment que l’autre se foutait de nous comme de sa première chaussette. C’était faux. C’était idiot. Mais c’est comme ça, quand on ne s’aime pas beaucoup soi-même, on a du mal à imaginer que l’autre puisse vous aimer un peu.

Tu as été mon héros, et l’homme que j’aimais le plus au monde lorsque j’étais petite. A égalité avec Pépé.

Et, en grandissant, tu as été Ma Référence, celui sur qui je savais pouvoir compter, celui que j’admirais plus que tout, celui qui était là, malgré la distance, et justifiait la valeur de mon existence. Avec un père pareil, je ne pouvais pas être si ratée ! Tant que tu étais là, je me sentais protégée. Tu a été la source de ma force et de ma fierté d’être, malgré les épreuves, les bêtises et les culs-de-sac. Je savais que tu aurais pris ma défense face au danger, et c’était rassurant.

Et je t’aimais, je t’aime, parce que, même si tu n’es pas le super-héros de mon enfance, tout puissant et parfait, tu est un homme digne, intelligent et qu’un lien puissant nous unit. Depuis que tu as posé ton regard de papa sur ce bébé pas trop voulu et que tu as été séduit par mes menottes, mes grands yeux noirs et ma bouille qui te ressemblait.

Tu n’as pas su dire que tu m’aimais. Dans notre famille, cela ne se dit pas.

Mais au fond, je savais que tu m’aimais. Je l’ai toujours su, même quand j’étais en colère lorsque j’ai cru que tu me rejetais parce que je t’avais déçu. Et, d’une certaine manière, oui, je t’ai déçu. Tu rêvais d’une belle réussite à la mesure de mes talents, et j’ai choisi une autre voie.

Tu ne nous as jamais rien imposé. Tu proposais et nous laissais libres. Ce respect, je l’ai pris pour de l’indifférence, j’avais tord.

Ce qui est sûr, c’est que ce que tu envisageais pour moi, HEC, comme tout parent raisonnable, n’était pas du tout ma tasse de thé. J’étais bonne en maths, mais je les détestais cordialement. Cela aurait mal fini. Alors, finalement… On ne refait pas le passé. J’ai peut être gâché mes talents, mais je vais me rattraper, promis.

Et aujourd’hui, je sais à quel point tu nous as aimés, nous, tes enfants.

Je sais qu’aujourd’hui, tu es fier de moi. Je ne me suis pas si mal débrouillée, j’ai relevé le gant, et j’ai lutté. Grâce à toi.

Je sais, aujourd’hui que tu m’aimes et que tu restes auprès de moi, avec tendresse et intelligence. Tu continues ton boulot de papa. Même si c’est à moi d’assumer et de prendre la responsabilité de ma vie. Tu me fais confiance. Parce que la vie est trop précieuse pour la laisser se dérouler passivement et ne pas réaliser notre potentiel au mieux. Et tu crois en moi. Je ne dois plus rien gâcher.

Alors, aujourd’hui, je te dis merci, devant ton cercueil où tu n’es pas.

Tout d’abord, merci, Papa, de m’avoir appelée Agnès et d’avoir désobéi à maman qui voulait m’appeler Marie-Ange. Franchement!  Est-ce que j’ai une tête à m’appeler Marie-Ange ? Merci d’avoir pris l’initiative de m’appeler Agnès comme la petite fille déclarée juste avant moi, devant l’officier d’état civil. Tu as du te faire engueuler d’importance par maman !

Merci d’avoir été mon héros lorsque j’étais petite fille. Je te trouvais bien plus beau et surtout plus intelligent que les papas de mes copines. Y avait pas photo! (Et je trouve encore!)

Merci d’avoir été toujours là pour répondre à mes questions (et elles étaient nombreuses), le long des chemins autour du Mas, d’expliquer les pins, les fourmis, la garrigue, les cigales, le Mistral, la révolution de la terre et le sens du tourbillon de l’eau qui change en fonction des hémisphères… pour ce dernier fait, je n’ai jamais su si c’était vrai. Tu racontais des histoires avec un humour pince sans rire et on ne savait jamais si c’était du lard ou du cochon… Tu étais à la fois une encyclopédie vivante et un grand blagueur. Je croyais tout… ou presque. Tu aimais enseigner et j’adorais apprendre.

Merci de m’avoir transmis un héritage provençal, de m’avoir donné des racines, des valeurs et une structure… mine de rien. Maman te laissait si peu de place…

Merci pour ces après midi ensoleillés aux Lecques, quand tu allais pêcher les oursins dans les eaux scintillantes de la Méditerranée.

Merci pour les rires et la joie de vivre, qui mettaient du soleil dans notre famille qui préférait le silence, le devoir et la rigueur… la légèreté et le plaisir étaient bien suspect chez nous…

Tu travaillais dur, comme ton père, mais tu savais aussi t’amuser.

Il y a eu la blague des olives que tu choisissais avec soin sur l’arbre, avec componction, pour la faire croquer aux pauvres gens d’au delà de Valence (qui est pour nous la frontière du nord). C’est, en fait, horriblement amer. Et les gens de recracher avec une grimace pendant que tu riais de bon cœur, avant de leur proposer un pastis pour faire passer le goût.

Il y a eu les soirées pizzas, au Mas que tu as construit, avec son four à Pizzas comme en Italie, où, couvert de farine, tu officiais en pizzaïolo de grande classe. Les meilleures pizzas que je mangerais jamais!

Il y a eu les étudiants, à la fac, avec qui tu savais faire la fête, tout en leur apprenant leur métier avec sérieux.

En bon méridional, tu pouvais t’engager dans ces grandes conversations tonitruantes à la Comedia dell’arte, à la table du dimanche, qui en tremblait sur ses pieds.

Il n’aurait pas fallu grand chose pour que tu te laisses aller à être heureux, mais on ne t’en a pas laissé l’occasion. Alors tu es parti. Tu as eu raison.

Merci d’avoir rencontré Marie Christine qui t’as rendu heureux et t’as rendu à toi même. Merci de l’avoir aimée. Merci à elle d’avoir aimé et pris soin de mon Papa.

Merci d’avoir eu le courage de mener ta vie sans te renier et d’en avoir fait une belle vie.

Merci de nous donner cet exemple

Tu vois, tu es toujours un bon professeur.

Je t’aime tant, papa.

Bon voyage.

 

Feel good books

Les rayonnages des librairies croulent aujourd’hui sous les titres feel good qui nous donnent, du haut de leurs couvertures aux couleurs douces, les recettes (infaillibles ! ) d’une nouvelle vie, forcément plus heureuse.

Jusqu’à présent, nous vivions comme des cons (enfin des connes, ces titres sont manifestement destinés aux femmes de 30 – 40 ans, coincées dans une vie de salariat terne et stressant dans une grande ville lambda) puisque nous n’épanouissons pas notre potentiel créatif et que nous n’ouvrons notre coeur à a vérité qui est depuis si longtemps en nous, mais que la peur et la mésestime de soi empêchent d’écouter.

Bref, de la littérature de gare, toutes sur le même modèle, très rémunérateur pour les éditeurs qui en produisent des kilomètres et qui ravissent les madames Bovary contemporaines.

Parce que, bon.

Qui a les moyens, réellement, d’aller 1 an en Italie, 1 an en Inde dans un Ashram et 1 an à Bali ? (Mange, prie, aime)

Qui a les moyens de créer une petite librairie (boulangerie – pâtisserie, bibliothèque, café – salon de thé….en gros cela revient toujours à ces activités bobo) au fin fond de la cambrousse, et d’en vivre ?

Qui a les moyens d’un voyage au Népal (en plus, le Népal, c’est d’un classique, cela fait 50 ans qu’il ne doit plus y avoir une once d’authenticité dans ce pays du Toit du monde bien entré dans la société néo-capitaliste-baba-bobo du business écolo-yoga-herbe), comme ça, au déboté, pour le fun ?

Qui a la chance de rencontrer l’amour de sa vie, à la page 150, au hasard d’une visite dans une galerie d’Art, d’un thé dans un cofee-shop, d’une catastrophe maritime ou d’une enquête policière ?

Qui peut se retrouver au chômage en lâchant un travail qui-n’est-pas-épanouissant ou qui-n’a-pas-de-sens pour décider d’aller créer une ferme pédagogique au fin fond du Larzac parce que c’est son karma? Et pouvoir continuer à avoir à manger et de l’essence pour sa voiture, et tout le reste, parce que bon…

Qui va rencontrer un gourou, parce qu’il le vaut bien, et être remarqué par le grand homme (ou femme, mais moins souvent) alors que l’on vit sa petite vie humble et cachée, sans que personne, jamais, ne nous ait remarqué depuis notre plus tendre enfance, alors que Lui, le gourou, a vu tout notre potentiel extraordinaire tout de suite, au premier coup d’oeil ?

Et surtout, qui a pu trouver la sérénité et le bonheur en se regardant complaisamment le nombril, en position du Lotus, simplement parce qu’enfin  on vous disait comment être ???

- Lâche tes peurs, cocotte !

- Oui maître. Ah Ah… oui, ça marche. Je me sens tout de suite mieux !

- Pense à l’instant présent ! Tu veux contrôler ta vie, c’est pour cela que tu es dans la mouise… Lâche prise !

- Oui. cool. Et tant pis pour le crédit de la voiture à rembourser, les traites du crédit à la consommation, les fins de mois dans le rouge, le travail à chercher, les enfants à assumer, et le loyer à payer… L’Univers y pourvoiera. il suffit de visualiser la fortune et elle viendra à moi… je lâche prise !!!! you ou…. Vive le RSA !

- Pars méditer en Asie, loin de cette société de consommation décadente de l’occident.

- Oui, maître. c’est quel budget ? (vol, hotel, repas (bon, on peut faire un jeune ou attraper la tourista, aussi), guide et colliers de fleurs compris)

Bref, ces livres m’agacent.

Comme les romans à l’eau de rose de nos grands mères, elle distillent du rêve innaccessible et détachent les lectrices du réel. Elles se voient dans la petite boulangerie au bord de l’eau, dans le café du bonheur, dans la librairie du bout du monde ou au pied de l’Himalaya,  aimées follement par un mix de Indiana Jones et du dalaï Lama, gaulé comme un dieu et intelligent et drôle comme Woody Allen (désolée, j’ai les références que je peux, j’adore Mahattan), le temps d’un trajet en RER. Elle luttent contre un gros méchant, un consortium qui veut détruire la nature ou casser leur rêve entrepreneurial et finissent par gagner parce qu’elles se révèlent à elle mêmes et qu’elles ont plein d’amis (généralement bien placés et immensément riches, ça aide).

Alors, le retour à leur boulot de caissière, la vision de leur mari (qui ne ressemble plus à Indiana Jones depuis longtemps), les  lettres de relances de l’huissier qui deviennent une collection d’Art contemporain sur la tablette de l’entrée, ça fait mal… Rajoutez à ça, les nouvelles calamiteuses du journal télé. Au choix: on va tous mourrir du changement climatique, les terroristes sont parmi nous et attendent de vous tranger la gorge cachés das tous les coins (attention à votre voisin, c’en est peut être un déguisé), le covid va tuer tous vceux que vous aimez, la crise économique va être terrible mais le gouvernement est là, version y a t’il un pilote dans l’avion?

Et on a les ingrédients parfait pour:

Frustration (ma vie est nulle, et pourtant yaka…)

Isolement (les amis sont ceux des livres et pas ceux de notre vraie vie)

Essai de faire comme ils disent: au mieux des cours de Yoga, des applis de méditation; au pire le chômage ou une faillite, et le RSA (parce qu’on a démissionné comme l’héroïne a eu le « courage » de faire, mais du coup on n’a pas le droit au chômage. Ah oui, oups, l’héroïne, elle est anglo saxonne, c’est pas le même système chez eux… c’est d’ailleurs pire. Mais l’héroïne, elle a des parents riches, un trésor de guerre conséquent de son ancien boulot ou des amis richisssimes, nous pas.)

Déprime

Victimisation/ infantilisation (où il est le sauveur ???)

Culpabilité (les autres réussissent et pas moi, j’ai quoi qui colle pas ?)

Angoisse et re – déprime (qui se tiennent la main et dansent ensemble: Faudrait kon, jy arrive pas)

Et société qui se dirige tout droit vers un « meilleur des mondes » où un crétin nous raconte des âneries et fait voter tout le monde pour le mettre au pouvoir et bien asservir son peuple. Mais, les gens sont tellement persuadés qu’ils sont impuissants et stupides, ils n’ont plus confiance en eux, et en rien, tellement terrorisés par des catastrophes annoncées, qu’ils renoncent à faire société, se repliant sur leur développement personnel… qui est encore une fois, un miroir aux alouettes.

BON.

Alors, je ne dis pas que ces livres sont les responsables de tout ça. Bien sûr que non.

je les lis aussi.

Mais ils participent au système.

Et cela m’agace.

 

Le livre de mes Mères (suite)

Marie  (1899 – 1985)

 

Ma grand mère maternelle a été la plus merveilleuse des grand mères. Je lui dois les heures les plus douces et lumineuses de mon enfance.

De la même manière que pour mon Pépé qui m’a appris à nager dans les calanques des Lecques, me soutenant dans les vagues bleues de la Méditerranée pour que je ne boive pas la tasse, elle prenait soin de moi et m’a laissé de merveilleux souvenirs.

Les tartes à la rhubarbe et aux fraises des bois de son jardin, les tambouilles improbables que je faisais dans le grand bol en pierre du bas de l’escalier, les petits déjeuners qui sentent bon, les bains dans la grande salle de bains du haut dans lesquels j’avais l’impression de mourir et de renaître en même temps, son habitude de se faire les ongles en regardant la télévision, son élégance et son odeur (Rocailles de Caron mélangé à l’odeur de sa poudre rose), nos goûters sous la voute des Galeries Lafayette (ou du Printemps, je ne sais plus) où je devais bien me tenir, émerveillée par ce luxe : les plantes vertes, les petits tables nappées de blanc, la vue sur Paris et la lumière miroitante des vitraux de la coupole parsemant le salon de thé de mille couleurs, le métro nous bringuebalant sur des sièges en bois, les réveils au chant des oiseaux, le grand escalier au tapis rouge qui me fournissait des heures de jeu au gré de mon imagination, la découverte de la lecture (de Oui oui aux Club des 5 laissés là par mes cousins) dans le garage, à côté de la voiture noire de grand père, en me cassant des noisettes de la récolte de l’année, avec un marteau sur l’établi, dans une odeur de poussière, d’huile de moteur et de bonheur…

La liberté surtout. Je n’avais rien à prouver, n’étais obligée de rien, coupable de rien… Je pouvais être moi, insouciante et enfantine. Libre.

Elle m’aimait bien. Elle m’appelait sa « Sauterelle », j’étais vive et gaie avec elle. Pépé m’appelait « Lipette » parce que je faisais beaucoup de bisous.

Mes frères racontent qu’elle pouvait être sévère, et ils redoutaient sa grosse bague lorsqu’elle leur donnait une gifle pour les corriger. Cela m’a surprise. Jamais elle n’a levé la main sur moi. Mais si elle était plus exigeante avec ses petits-fils, elle les adorait tout autant que nous, ses deux petites filles. Elle a accueilli ma cousine petite fille et jeune fille avec générosité. Elle a proposé de prendre un de mes frères, impressionnée par la violence de son grand frère. Violence familiale qui devait lui rappeler de bien mauvais souvenirs et qu’elle ne supportait sans doute pas. Jalousie entre frères pas si grave qui s’est tassée en grandissant. Mon frère est resté chez nous.

Jamais elle n’a été autre chose qu’attentionnée, juste et affectueuse avec nous. Pleine d’humour aussi. Elle avait appris l’art de l’autodérision tendre qui donne de la légèreté à la vie.

C’était une femme intelligente (bien qu’elle n’ait pas été présentée ainsi dans la famille, elle avait une réputation de femme dévouée et sévère, mais pas forcément très futée. Or elle était bien plus raisonnable et sensée que mon grand père, qui, malheureusement, ne l’a pas toujours écoutée, et a fait de nombreuses erreurs de gestion financière, mais bon.)

Elle avait une manière bien à elle de faire passer les choses importantes, l’air de rien. Prenant de l’âge et de la sagesse, elle ne lâchait plus rien, souriante, et mon grand père a bien souvent été roulé dans la farine, mais avec beaucoup de tendresse et de gentillesse. Sans pavoiser, humble et modeste, elle était forte et solide et a mené sa vie comme elle l’a décidé. Elle n’a jamais été mièvre. Elle était fière et peu causante, mais je me sentais bien avec elle. Nous nous comprenions à demi mot, pas la peine de verbiage creux…

Je me souviens d’elle comme une femme élégante, toujours tirée à 4 épingles, sentant bon et souriante. Elle savait rire aussi, surtout quand elle était un peu pompette et qu’elle perdait un peu de sa dignité de bon ton.

Elle a fait partie des piliers de mon enfance. Sans elle et sans Pépé, je serai certainement partie à la dérive. Trop seule, trop triste et trop apeurée pour avoir envie de construire ma vie.

Jamais, petite fille, je n’ai imaginé à quel point elle avait traversé d’épreuves.

La vie ne l’a pourtant pas épargnée. Mais elle a relevé le défi avec panache.

A mon amour pour elle, je peux rajouter aujourd’hui de l’admiration.

 

Née hors mariage à une époque où cela faisait d’elle une « batarde » et considéré comme une honte absolue, battue par son père, elle a fait preuve d’une force de caractère impressionnante pour ne pas s’être effondrée.

A 16 ans, elle se retrouve orpheline. Quels qu’aient été ses rapports avec sa mère, la perdre a été certainement un drame. Elle se retrouve en première ligne.

Sa tante, Joséphine, Jojo, épouse Gustave après la mort de sa femme. Venue s’occuper du foyer pendant la maladie de sa soeur, elle prend soin des enfants de son mieux, mais l’atmosphère est sombre et violente. Il y avait un sacré passif, quand même.

Jojo a eu un fils hors mariage, Albert, en 1910. Son patronyme est Charbonnier… mais il y a de nouveau beaucoup de non-dit dans cette histoire. Il me semble assez étrange que dans un petit village des Vosges où tout le monde se connaît et où il doit être bien difficile de passer inaperçu dès qu’on y met le pied, la sœur d’Arthémise, qui s’occupe du foyer de la malade, ait pu avoir une aventure avec un homme sans que personne ne soit au courant… Quant à une aventure parisienne, je ne vois pas quel espace de liberté elle aurait eu pour aller flirter, après le travail à la boutique, la gestion comptable, les repas, les courses, le linge, les enfants, le ménage et j’en passe… Par contre, il y a, tout proche, un homme de 40 ans, qui ne s’est pas distingué par le respect des femmes…

Bref…

Albert héritera de la ferme des Bagard, au Ban-de-sapt.

Pour info, la dernière sœur Bagard, Léa, institutrice, épousera un directeur d’école qui sera viré de l’Education nationale en 1939 pour pédophilie… Mais cela c’est une histoire que l’on verra plus tard.

Léa n’aura pas d’enfants.

Revenons à ma grand mère.

Nous sommes en 1915. La guerre fait rage, mais Paris ne sera pas envahie. Les taxis de la Marne ont joué ce vilain tour aux boches. Le front s’est stabilisé et a commencé la grande boucherie de cette guerre qui a traumatisé l’Europe et pour longtemps.

La charcuterie familiale, avenue Daumesnil dans le 12 ème (au 258 où il y a encore une Boucherie – charcuterie?), marche bien. Mon arrière grand père devient riche. Il est célèbre pour ses pâtés lorrains et ses produits de qualité. Il travaille dur et mène son monde avec autorité. Il a désormais des salariés, même si les membres de sa famille peuvent encore donner un coup de main. Le petit paysan pauvre des Vosges qui est venu avec son baluchon et ses sabots à Paris a réussi. Il en est fier.

Paris, pendant la guerre, continue de vivre au rythme de la propagande gouvernementale qui assure que « nos p’tis gars tiennent les boches en respect, tout se passe bien sur le front, c’est presque des vacances. ».

Les boulevards et les bistrots sont pleins et les soldats en permission. Ils ne peuvent rien dire des horreurs des tranchées pour ne pas faire baisser le moral de l’arrière. Ce serait une trahison de la Patrie et cela leur vaudrait la cour martiale. Et de toute façon, ils essaient surtout d’oublier dans les plaisirs des filles et du vin. Juste contents d’être encore en vie, mais jusqu’à quand ?

Marie aurait été au lycée et aurait eu son bac. Rares étaient les jeunes filles de cette époque à avoir leur bac et même à prétendre faire des études au delà de l’essentiel : lire, écrire, compter du certificat d’études. Une prétention intellectuelle féminine était très mal vue, tant chez les bourgeois où les qualités d’une femme était d’être douce et soumise, avec des talents pour la broderie, l’aquarelle et le piano, que chez les gens du peuple. Une femme de la bourgeoisie reste oisive et s’occupe avec ses amies, et sa « langueur » (et parfois avec ses amants). Nul besoin de grande instruction pour cela. Jusqu’en 14-18, les problèmes pratiques sont gérés par une domesticité nombreuse et corvéable à merci : la bonne, la cuisinière, la bonne d’enfants, les femmes de chambre etc. quand on voit les robes de l’époque, on comprend qu’elles ne pouvaient même pas s’habiller seules quand bien même elles le voudraient. Channel révolutionnera un peu cela, créant des vêtements plus faciles (et confortables) en chipant des pièces dans la garde robe des hommes. Les femmes ont eu envie d’agir, de conduire leur propre vie sans être engoncées dans des corsets et des tonnes de fanfreluches, qui leur serrait la taille à étouffer. Son succès vient peut être aussi du fait parce qu’après la guerre, il est devenu compliqué pour ces rentiers appauvris de maintenir une telle domesticité. D’autant plus que les domestiques ont commencé à réclamer des conditions de travail décents à travers les syndicats… La révolution russe est passée par là.

De toute façon, au delà du certificat d’étude, la scolarité étant payante, la majorité des français se posait même pas la question, encore moins pour une fille. A 12 ans, il était temps de travailler. Les garçons n’étaient pas forcément mieux lotis que les filles. Même ceux qui montraient des dispositions à l’étude et étaient brillants comme mon Pépé, allaient rarement au collège. C’était une trop grosse dépense pour une famille modeste et cela enlevait de la main d’oeuvre aux champs ou à l’atelier à une époque ou la plupart des des artisans travaillaient en famille.

Mon arrière grand père Cuny avait d’autres ambitions pour ses enfants. Il était parti de sa campagne pour faire fortune, et entendait bien y réussir, et ses enfants après lui. Devenu aisé, puis riche, il acheta des biens immobiliers, des bois dans les Vosges, et il ne serait pas surprenant qu’il ait poussé ses enfants à étudier. Il donna une dot conséquente à sa fille, qui permit à mon grand père d’acheter sa première boutique.

Mais pour l’instant, en 1915, ma grand-mère, Marie, pleurait sa maman, et allait au Lycée. Elle a du passer son bac à 18 ans, en 1917.

Les femmes pendant la guerre ont dû remplacer les hommes partis au front et de nombreuses familles s’ouvrirent à l’utilité de faire passer le bac à leurs filles pour leur ouvrir des perspectives de carrières ou au moins, de pouvoir seconder efficacement leur mari dans leur activité professionnelle. La misère des veuves de guerre qui ne savaient rien faire pour gagner leur vie, et qui se retrouvaient en charge de leurs familles, était un spectacle suffisamment affligeant pour motiver les jeunes filles (et leurs parents) à leur faire donner une possibilité d’indépendance financière par le travail.

De toute façon, les programmes, adaptés pour elles, ne les préparaient pas vraiment à une carrière. De nombreuses manières semblaient incongrues pour une femme, comme les sciences ou le latin. Pourtant, à la même époque, la France comptait une grande scientifique, Marie Curie. Mais elle était polonaise…

De toute façon, les filles étaient destinées au mariage ou au célibat sacré (bonne sœur).

Cependant, le travail des femmes a été rendu concevable à cette époque, par la nécessité. Et cette petite porte n’a cessé de s’ouvrir tout au long du 20 eme siècle, grâce à la ténacité de quelques unes, et l’intelligence de certains hommes politiques en 1945.

Il ne faut pas rêver, en 1917, date probable de l’obtention de son bac par Marie, elles ont été peu nombreuses, généralement issues de familles aisées (cela coûtait cher) et uniquement dans les grandes villes. Il y avait à Paris 7 lycées qui acceptaient des jeunes filles. Les lauréates du Bac n’étaient que quelques centaines en France sur les 7 875 admis en 1917.

Cependant, je suis assez fière que ma grand mère ait fait partie de ces précurseuses (?) et cela ne m’étonne pas. Elle avait une intelligence vive et une finesse d’esprit que j’appréciais, même si je ne sais pas si les autres membres de ma famille s’en étaient rendus compte…

Donc, Marie, fille de charcutier prospère, a pu aller à l’école, au collège et au lycée. Elle réussit certainement et je pense qu’elle y trouve un vrai plaisir. Et elle peut aider son petit frère à faire ses devoirs.

En 1918, Marie a 19 ans. Ni son père, ni son frère n’ont été mobilisés. La charcuterie marche bien. Elle a une belle dot et elle vit dans le Paris des années folles. Elle se coupe les cheveux et porte des chapeaux cloches. Elle porte ces nouvelles robes qui laissent voir les chevilles sur des chaussures files à brides et talon bobines. Elle n’a plus de corset, et va voir ses amies pour prendre le thé ou une boisson un peu plus canaille. Cela dit, elle n’a jamais supporté l’alcool et avait la tête qui tournait avec un seul verre de vin. Elle avait le vin gai, au demeurant et riait et chantait volontiers lorsqu’elle avait un petit coup dans le nez. Ma mère et moi sommes pareilles. L’alcool désinhibe et laisse voir une nature bien plus rigolote que lorsque nous sommes sobres.

Bien sûr, elle ne fait pas partie de ces oisifs qui vont de fêtes en soirées et finissent de se ruiner à coup de champagne et de dîners fins, dans une ambiance de libération sexuelle où tout est permis. Cela dit, les hommes ont toujours été libérés sexuellement, cela ne changeait pas grand chose pour eux. Mon autre grand-mère, Louise, racontait que petite dame du téléphone alors à ses débuts, elle avait entendu une conversation des gens du « château » où deux mondaines gloussaient en évoquant leurs jeux à la soirée de la veille, jeu qui consistait à se peindre les fesses. Leurs arrières petits enfants artistes qui font des performances à poil et à peinture, n’ont rien inventé, en fait…

A 19 ans, on rêve et on se sent forte. On se promet d’être heureuse. Comme toute les jeunes filles de son âge, Marie a envie de vivre et de rencontrer un mari. En attendant, elle passe son baccalauréat et est sage et soumise à ses devoirs. Elle observe de loin ces jeunes qui s’affirment, couchent et méprisent ce vieux monde bourgeois rassis. La « faute » plane.

Cependant, il y a toujours eu dans les yeux de ma grand mère, cette lueur d’indépendance amusée et maligne. Un peu comme la musique de Caravane Palace.

Elle va toujours jouer avec le cadre pour ne pas subir sa vie et se faire, malgré tout, une place une place dans laquelle elle va se sentir bien. Se soumettre en apparence mais se jouer de ces gros lourdauds que sont les hommes pour vivre sa vie à elle.

Ma grand mère n’a jamais été une victime. Elle n’a jamais, non plus, renoncé à aimer. Et elle a su se respecter malgré le poids du patriarcat et l’égoïsme des hommes. Elle a traversé la vie avec dignité et beaucoup de sagesse.

Une autre « rumeur » que j’ai attrapé sur la jeunesse de ma grand mère (était-ce elle qui me l’a dit, ou une cousine de ma mère ?, je ne sais plus), c’est que Marie a été une fois ou deux, mannequin pour Poiray. Grande et mince, cela me paraît possible. Très « parisienne », ma grand mère a toujours fait attention à être élégante et bien habillée. Elle aimait les vêtements de qualité, bien coupés, sans ostentation mais qui « feraient de l’usage ». Elle me disait de toujours d’acheter des vêtements de qualité, même chers, car ils restaient longtemps impeccables, alors que les caprices de la mode pas chère devraient être renouvelés si souvent que cela revenait bien plus cher et donnait un rendu de « sac » après 1 ou 2 lavages. Je ne l’ai pas toujours écoutée… Mais il faut dire qu’aujourd’hui, même chers, les vêtements ne sont plus vraiment de qualité. Même en haute couture, c’est dire !

L’été, après la guerre, toute la famille retourne au Ban-de-Sapt. Paris est vidée de ses habitants de la haute qui partent en villégiature, et c’est la période des moissons et des foins dans les campagnes. On va donner un coup de main.

La situation s’est normalisée. Plus personne ne parle de la naissance hors mariage de Marie (pas plus que d ’Albert, d’ailleurs. C’est tabou. Le secret de famille se met en place.

Les vacances sont joyeuses. Les jeunes vont aux champs pour de grosses journées et se retrouvent le soir dans la joyeuse ambiance des moissons. La demoiselle de Paris comme les autres. Même échevelée sur la charrette où s’entasse le foin en une colline qu’il faut rendre stable, elle est élégante. Jolie, même. Elancée, des cheveux auburn coupés à la garçonne qui encadrent son visage, elle attire le regard des garçons. Dans quelle mesure, elle y était sensible, je ne sais pas.

Dans ces années d’après guerre qui a saigné la France, il ya encore trop de deuils, d’éclopés et de défigurés pour penser vraiment à la romance. Bien sûr il y a une revanche à prendre sur la mort et certains se sont lancés dans tous les excès. Mais pas Marie. Il ya trop de deuils dans les yeux des gens du village. Son oncle Arthur, le frère de sa mère et le seul fils des Bagard, et chez les Cuny, Jean Baptiste (40 ans), Eugène (47 ans), Alfred (20 ans), Céleste (21 ans) et Emile (25 ans) sont morts.

Les années folles, les excentricités, le nihilisme, cette révolte des jeunes oisifs et de l’Art, traumatisés par les tranchées auxquelles leur vie de bourgeois protégés ne les avaient pas préparés, ces revenus-de-l’enfer devenus sans foi ni loi, ce n’est pas pour Marie.

La violence, elle connait bien, Marie. Alors, elle est sage. Elle travaille de temps en temps à la charcuterie, étudie, fait son trousseau, ne se fait pas remarquer. Elle apprend à être élégante et tirée à 4 épingles (« c’est respecter les autres », me disait-elle), mais ne se croit pas belle. Elle est intelligente, mais n’y crois pas et se soumet. Pas question de se mettre en danger comme sa mère.

Mon grand père Henry, rentré de la guerre gazé mais entier, après les tranchées et Verdun, va profiter à fond de ses années de jeune dandy parisien… mais il est un homme. Et ils ne se connaissent pas encore.

 …

L’enfance de Marie a été douloureuse.

 

Son père la bat, lui reprochant consciemment ou non d’être la faute, la Cause de son mariage. Ambitieux comme il l’était, il espérait peut-être épouser une femme plus riche qui l’aurait aidé financièrement à monter son commerce ? Comme beaucoup d’hommes de son époque, il considère qu’Artémise, la petite paysanne vosgienne, a fait exprès de tomber enceinte pour le coincer, pour l’obliger à légaliser, à l’épouser.

C’est aberrant, vu d’ici, mais cela était tout à fait logique pour lui. C’est lui la victime. Elle lui a fait « un gosse dans le dos ». Alors elle doit « payer » la faute, supporter sa mauvaise humeur et ses coups, comme sa fille, le « résultat » de cette traitrise. Marie a donc été élevée dans l’idée qu’elle n’aurait jamais du exister et qu’elle était la cause du malheur de sa mère, de son mère et de tout le monde. Elle a relevé le gant. Mais elle a transmis cette croyance à ma mère et à moi, (et moi à mes filles) sans le vouloir.

 

A t’elle, malgré tout, aimé son père ?

J’en doute. Elle était solide et pas du tout masochiste. Elle a enfoui tout cela au fond d’elle-même pour pouvoir vivre. Mais à 80 ans passés, elle faisait encore des cauchemars où elle revivait les roustes qu’il lui donnait.

Son petit frère, lui, l’héritier, n’était semble-t’il pas logé à la même enseigne.

 

C’est mis alors doucement en place, dans ma lignée maternelle, la certitude que les femmes n’avaient pas droit au bonheur, qu’elles devaient servir les hommes, ne jamais leur dire NON (et donc que le viol est normal) et qu’elles n’avaient que des devoirs. Elles n’ont pas le choix.

 

Combien de fois ai-je entendu ma mère me dire que les hommes ayant des « besoins », il était absolument normal qu’ils prennent les filles à leur portée. Logique ! Mais ma mère, c’est encore une autre histoire…

 

L’ambiance de cette époque, en tout cas, pendant laquelle la bourgeoisie brulait ses derniers feux et écrasait de tout son prestige tous les humbles qui la servaient, était en totale concordance avec cette croyance familiale. Rien d’original.

 

Seul l’amour, le vrai, le souci sincère de rendre l’autre heureux, d’être heureux du bonheur de l’autre sans rien réclamer en retour, pouvait, dans cette ambiance, permettre une vie, je dirais sereine et normale. Il y a eu des familles respectueuses et heureuses à toutes les époques et dans tous les milieux. L’amour et l’amitié, l’attention à l’autre, l’écoute désinteressée, ont traversé les siècles parce qu’ils sont inhérents à la nature humaine et transcendent toutes les violences et les prises de pouvoir.

C’est un cadeau que certaines familles font à leurs enfants.

 

Malheureusement, cela n’a pas été le cas dans ma famille maternelle.

 

J’espère que Marie a été, au moins, aimée par sa mère. Mais je n’en suis pas sûre. Devenue mère, Marie n’a pas été tendre avec ses deux filles. Elle n’avait manifestement pas appris la douceur maternelle.

Marie se soumet, donc. Elle pense ne pas avoir le choix. Il va falloir faire son chemin en louvoyant pour ne pas se laisser détruire par un homme.

Elle observe, écoute le Paris des années 20 qui bruisse de vie et d’expériences dans tous les sens. Hemingway, Picasso, Giacométti… les créateurs étrangers viennent à paris. C’est le centre culturel du monde. La force de vie prend sa revanche après les horreurs indicibles de la guerre. Le mouvement Dada remet tout en cause, toutes les conventions et les contraintes. Puisque la guerre leur a fait vivre l’expérience du non-sens, de la folie, ils vont l’ériger en principe esthétique. Comment se réadapter à une petite vie bourgeoise après avoir vécu pendant 4 ans dans la boue, les rats et les cadavres ? La France est traumatisée. Il n’y a plus que le plaisir immédiat, compulsif, sans limites, pour combler le vide et la folie.

Dans les années 20, Marie, avec son chapeau cloche, sa robe taille basse et ses cheveux à la garçonne, rencontre Henri, dans les Vosges.

Henri est le petit dernier d’une famille alsacienne de petits industriels. Ils avaient une usine de teinturerie. La famille a quitté sa première usine en 1870 de Sainte Marie aux Mines pour rester français. Ils s’installent à St Dié. La tante de Marie, Léa, institutrice a une maison à St Dié également. Les jardins sont contigus. Les jeunes gens se remarquent et henri se met à fréquenter la maison où Marie vient en visite chez sa tante.

 

Il a fait la guerre, a été gazé à Verdun, mais s’en est sorti sans trop de mal. Bon vivant, prudent, tout sauf héroïque, conscient de la connerie qu’est cette guerre monstrueuse, il a attendu que ça passe, en essayant de rester vivant. Tuer des gens, qu’ils soient allemands ou pas, ce n’était pas son truc. Il savait qu’en face, ce n’étaient que des pauvres bougres comme lui. Il a refusé les médailles que l’on distribuait comme des bonbons dans un casque, le soir des grands attaques pour motiver les troupes, et les « promotions » au grade supérieur qui l’aurait mis en première ligne. Et donc premier à être tué. C’était cher payé pour la gloriole d’une barette.

Il racontait une anecdote qui le dépeint assez bien : Un jour, envoyé en reconnaissance dans le boyau d’une tranchée, il se retrouve nez à nez avec un allemand lui aussi parti en reconnaissance de son côté. Ils se regardent quelques secondes, et tous les deux, d’un seul élan, tournent les talons et prennent leurs jambes à leur cou pour regagner leurs lignes. Je ne sais pas ce qu’il a raconté à son sergent, il ne l’a pas précisé. Mais en tout cas, aucun des deux n’a eu l’idée de tuer l’autre. Ce qui fait qu’il y a peut être aujourd’hui des descendants de ce soldat en Allemagne, comme je suis, moi, en France en train de raconter cette histoire. Deux morts inutiles en moins.

 

Henri est né en 1896. Il avait 18 ans en 1914. Petit dernier d’une famille nombreuse, il a été choyé par sa grande sœur, Jeanne, et a un côté d’enfant gâté.

 

Humeur du jour

Oui, notre monde est en roue libre…
Le monde de « la vie liquide » de Zigmunt Baumann, sans repère, sans sens et en perpétuel mouvement dans une perpétuelle accélération… avec un narratif déconnecté utilisant un langage inversé. Le signifiant et le signifié (révisez vos psychanalystes) est délié, voire inversé.
C’est ce monde fantasmé, fictif, ce qu’ils veulent nous faire prendre pour le réel.
Ils sont dans le fantasme.
Ce sont de grand malades.
Il ne faut pas les croire.
Or, le réel, c’est ce que nous faisons ensemble, avec nos divers talents, les trucs concrets que l’on peut toucher, le solide. Le réel, c’est les limites et la résistance du concret, du monde. Le réel, c’est la terre qui salit les bottes, c’est la pluie qui mouille les moumoutes, c’est le béton qui s’écroule parce que le sable était salé, c’est la souffrance des gens qu’on empêche de travailler et de vivre.
 Le réel, ce sont les gens qui ont formé les gilets jaunes et construits de vraies amitiés, solides. Le réel, c’est le pain qui sent bon le matin chez le boulanger et dont la croute dorée craque sous la dent. Le réel, c’est mes copains qui vont m’aider à monter ma bibliothèque, le réel, c’est un truc qu’ils ne connaissent pas, eux, obsédés par leur fric sur un écran, et coincés dans leur langage subverti…
Le réel, c’est aimer, se sourire, donner un coup de main, tendre la main et partager ce que l’on a. Pour ces gestes, on n’a pas besoin de gaz, de pétrole, de supermarchés et de croissance.
Alors, si, un peu.
Mais on peut s’organiser pour être malins et se contenter du peu qu’ils nous laissent et vivre bien. J’imagine délaisser la télé et aller faire des soirées festives chez celui qui peut se chauffer un peu mieux (comme pendant des siècles)pour partager la chaleur du poêle, du chauffage central, et de l’humanité. On y perd ? Partager une voiture (ou un vélo avec une carriole) pour aller faire les courses et profiter des promos en se partageant les lots de 10 boites de sardines. Investir en campagne pour un mulet-carriole communal à la disposition de chacun. Arroser les plantes de la voisine qui gardera votre chat (ou pas). S’entraider gratuitement, pour le plaisir. Raconter des histoires drôles et faire sourire les petits à la sortie de l’école, même si c’est des histoires de Toto. Faire le zouave et faire rigoler Mémé que l’on a sortie de son EHPAD pour la journée, même si elle bave un peu… Écouter ses souvenirs et lui prendre la main. Tenter des recettes bizarres avec des plantes sauvages (gaffe quand même aux plantes toxiques). C’est plein de trucs vivants qu’ils ne connaissent pas. Le réel les emmerde.
Relever le gant !
C’est une occasion unique de faire des trucs, d’inventer et de se sentir vivant et libre parce qu’on fait ce qu’on a décidé de faire.
Je suis profondément optimiste, parce que, dans l’histoire de l’humanité, même lorsqu’ils étaient dans la pire merde, !es hommes ont toujours réussi à s’en sortir grâce à leur solidarité, leur cœur et leur intelligence.
Eux, ils n’ont aucune des trois.
Ils se combattent entre eux (la vieille droite patrimoniale contre les jeunes cons numériques, les financiers contre les entreprises, Papi Scwab contre tout le monde, tout en les manipulant à tour de rôle…) même s’ils font des alliances de circonstances, prêts à se tirer dans le dos, se trahir dès que leurs intérêts divergent.
Donc, la solidarité, ils  ne connaissent pas. Ils ne connaissent que la caste qui ne tient que parce qu’elle est en guerre contre les pauvres, une alliance de combat bien fragile.
Le cœur, et l’intelligence on n’en parle même pas. Ils n’en ont pas. C’est le règne des médiocres et des crétins, des monstres froids sans âme, qui ne savent que manipuler. Ils sont dans le mensonge, le fantasme, le narratif d’ingénierie sociale qui subvertit le langage et détruit, si on l’écoute, si on y croit.
Leur faille, c’est ce « si ».
Ils sont fragiles face à la vérité, au réel, au raisonnement et à l’amitié. (et à l’Art).
Donc, il n’y a aucune raison d’avoir peur.
Ils font juste semblant d’être tout-puissants. Mais l’essentiel leur échappe si on refuse d’avoir peur.
La peur inhibe ou fait faire des connerie. Elle bloque le raisonnement.
Il y a des raisons d’être en colère.
La colère est une force de vie qui nous permet de voir là où nous devons mettre des limites. Et si on ne pose pas les limites nécessaires pour récupérer notre capacité de vivre libre (en croyant que c’est impossible), on retourne cette colère contre nous-mêmes. On se sent impuissants et on tombe dans le deuil de soi-même: la dépression.
Et il y a des raisons d’être triste.
On se retrouve tout seul car incapable de se relier.
« A quoi bon lutter? Ils sont tout-puissants… » « A quoi bon se relier ? L’autre est dangereux, inculte, soumis, complotiste, macroniste, stupide, trop loin, irréel, caché derrière un pseudo, terrorisé, terrorisant … (rayer les mentions inutiles selon les cas) ».
En validant leur puissance et notre impuissance, on perd le sens de notre vie, nos repères, nos liens et notre place dans le monde. A quoi bon?
Ils nous tiennent par la peur, la colère et la dépression.
On ne réfléchit plus, on culpabilise de colère, on n’ose plus rien faire… On s’autodétruit.
On subit
Et on meurt. Burn out.
Bon, maintenant, on fait quoi?
Tu fais ta maligne, Agnès, mais le constat, on l’a déjà fait. Et alors ?
On fait comme on a toujours fait quand on était dans la merde. Au mésolithique (plus rien à bouffer) lors des invasions barbares (plus de cité, plus de repères), de la grande peste (tout le monde crève), des guerres diverses et variées… On invente un autre monde. On crée. On se bouge le cul, ensemble.
Leur faille, c’est ce « si ».
Ils sont fragiles face à la vérité, au réel, au raisonnement et à l’amitié. (et à l’Art).
Donc, on respecte le réel, nos limites et les autres.
On réfléchit à des trucs utilisant ce que l’on a pour créer une vie « bonne » (j’entends par vie bonne: manger, boire et respirer, être en bonne santé, travailler en se sentant reconnu et utile, se reposer en sécurité dans un chez soi, rigoler avec les autres, prendre le temps d’être avec sa famille, ses amis, rencontrer les autres et s’enrichir de ce qu’ils sont, voyager, se sentir libre de faire et d’aller où on veut, apprendre, réaliser de belles choses, danser, partager et se dire merci…. c’est à dire, au niveau matériel: avoir un logement, de quoi se nourrir, se vêtir, et de quoi avoir des loisirs). Il y a des trucs qu’on peut faire tout seul (c’est notre responsabilité) comme avoir un travail qui nous rend heureux et nous rémunère, ou cultiver son jardin si on en a un, et d’autres qu’on doit faire ensemble parce que tout seul, on n’y arriverait pas.
On met la joie et le plaisir au centre de notre vie. On utilise l’humour et l’autodérision pour rester libres et dignes.
On dit NON quand il le faut (mais gentiment, sans se mettre en danger)
On écoute notre cœur et moins notre tête qui se laisse si facilement manipuler.
Et on les envoie gentiment se faire foutre…
De toute façon, je ne donne pas cher de leur monde numérique et de richous. Ils ont oublié que les ressources sont limitées (même pour eux) car ils ne sont pas des super héros de bande dessinée.
Ils ont 8 ans.
Vous auriez confiance, vous, dans des enfants perturbés de 8 ans pour gouverner le monde, vous ?
Moi non.
Ils croient nous détruire, ils sont en train de se détruire eux-mêmes.
Ce qui est triste, c’est qu’ils réussiront à détruire ceux qui les croient et leur font confiance.
Bisous

Hors de ma vue, Hommes mariés (mauvais plan)

Je ne comprends vraiment pas l’appétence de certaines femmes pour les hommes mariés.

Le goût du Challenge ? De se poser des défis (et plus c’est voué à l’échec, plus c’est passionnant, et valorisant d’essayer de gagner)?

La naïveté de croire que, avec elle, il va tout plaquer, tellement elle l’aime (et donc lui aussi, il l’aime tellement fort!) Ils s’aiment ! Et puis, »‘il est tellement malheureux avec sa femme qui ne le comprends pas, le pauvre, elle ne sait pas l’aimer, alors que moi, si »)

L’impression d’être exceptionnelle, différente et donc tellement plus intéressante que l’épouse légitime (et voir ci-dessus). Il se sacrifie, le pauvre chou, pour sa famille… alors qu’il s’y ennuie tellement…

Le goût du risque ? l’Adrénaline du fruit défendu ?

Ou une bonne grosse névrose qui vous met dans une situation impossible, carpette lamentable à la disposition de Monsieur, 24/24, 7/7, comme les stations services, et endossant, cerise sur le gâteau, le costume de la salope briseuse de ménage et de famille (avec les petits minois des enfants pleins de larmes et le chien qui hurle son désespoir) aux yeux du monde (et de l’épouse qui ne va pas se gêner pour vous insulter)?

Je me pose la question…

Qu’importe que le couple en question va mal, qu’ils ne communiquent plus, ne baisent plus depuis longtemps et que « sa femme le rend très malheureux »… C’est leur histoire et ils doivent le régler entre eux, sincèrement, avant d’aller voir ailleurs. Regarder en face leur couple et en tirer les conclusions qu’ils décident, cela les regarde, et pas vous ! Une tierce personne ne fait que brouiller la donne…

Qu’importe si le monsieur vous fait pitié (50% exagération, 50% pipeau) et qu’il vous fait vous sentir merveilleuse et héroïne d’une histoire romantique lorsqu’il vous dit à quel point il est « bien auprès de vous », que vous « lui redonnez goût à la vie », flattant bassement votre narcissisme blessé par des aventures ratées et moins héroïques… « Que ferais-je sans toi … »

Qu’importe si c’est un Dieu au lit, et qu’il n’y a « que vous qui lui fait cet effet là ». Et que les jours où il vient, vous vous réveillez le lendemain matin, épuisée et comblée par une nuit blanche d’exception… (qui justement ne restera qu’exceptionnelle dans votre vie… Pauvre bichon, il est tellement pris par son travail et sa famille…). C’est plus facile d’être au top une fois par semaine (mois) qu’au quotidien…

Qu’importe s’il vous fait le coup du « coup de foudre » mutuel auquel on ne peut résister, genre Roméo et Juliette… Rien ne dit que c’est vrai (le monsieur peut être un habitué des coups de foudre, et découvrir périodiquement la « femme de sa vie », j’ai connu), et généralement, le « coup de foudre » veut surtout dire coup d’envie d’une position horizontale le plus vite possible, en clair désir d’un « bon coup » (pas forcément de foudre)… Bon, oui, c’est vrai, cela peut exister. C’est rare, mais bon… Dans ce cas, attendez qu’il ait réglé TOUT SEUL son problème avec sa femme, avant de céder. S’il est sincère, il saura attendre. Sinon, il oubliera très vite son soi-disant « coup de foudre ».

C’est un mauvais plan

Un très mauvais plan

Pour le Monsieur, je ne sais pas.

Pour vous, certainement.

Je passe, bien évidemment, sur le fait qu’en premier lieu, faire à une femme ce que vous n’apprécieriez absolument pas qu’on vous fasse, va vous mettre dans une situation inconfortable et désagréable. D’autant plus que, si le Monsieur finit pas quitter sa femme pour vous, vous allez être dans l’angoisse perpétuelle qu’une autre femme, plus jeune, plus mince, plus jolie, plus riche, plus intelligente (rayez les mentions inutiles) vous fasse le même plan « maîtresse ». Il y a quand même des question à ce poser sur la moralité et les tendances à la tromperie du Monsieur lui même… A la base, c’est un mauvais plan.

Mais quel vécu minable et frustrant qu’une vie de « maîtresse » !

On y gagne quoi ?

Attendre les rares moments où Monsieur est disponible et ronger son frein en imaginant les week-ends, les vacances en famille, les petits déjeuners Ricoré, les anniversaires, les cadeaux, les voyages avec la légitime, alors qu’on est bêtement coincé dans son petit studio à regarder des séries en mangeant des chips et en commandant un Uber Eat pour 1?

On a envie d’un week end romantique en Normandie (un voyage aux Seychelles pour les plus richous) ? Monsieur peut pas « Tu comprends, ma femme… » On a envie d’un Noël ensemble ou un Premier de l’an festif avec lui ? Monsieur peut pas et on se retrouve seule au pire (la dinde toute seule ou les cotillons solo, c’est bouratif), avec des amis en couple qui vous ont pris en pitié au mieux (et qui vous fourgue Paul-de-la-compta-avec-ses-pellicules, lui aussi célibataire, qui vous regarde comme un chien son nonos toute la soirée… Non Paul, tu es gentil mais je rentre seule chez moi… Et on chiale sur son lit vide quand l’autre, le Monsieur, vous envoie un texto de bonne année avec des smiley, un « je m’embête sans toi » et qu’on découvre sur Instagram qu’il fait la fête comme jamais avec ses amis et sa femme)

Passer toujours, mais alors toujours, en 2eme, voire 3eme ou 4eme dans la vie du Monsieur? Après sa femme, sa famille, ses enfants, son boulot, et même éventuellement d’autres « maîtresses » occasionnelles.

Être humiliée en permanence parce qu’au bout d’un certain temps de relation suivie, on a vraiment l’impression de n’être pas assez bien pour que le Monsieur nous « officialise ». Ne jamais connaître ses amis, ses parents, sa famille, et même la tata un peu folle qui pique quand on l’embrasse à cause d’une magnifique moustache que les élégants de la Belle époque pourrait lui envier… Oui, même la tante, on aurait envie de la rencontrer…?

Ne jamais connaître la douceur du quotidien, la tendresse des jours qui passent, le bien être de pouvoir ne pas être au top, de ne plus avoir à séduire en permanence, de pouvoir avoir le nez qui coule et d’avoir quelqu’un qui va vous chercher les médicaments, la joie d’un petit déjeuner au lit le week-end comme un rituel d’amour, la sécurité de pouvoir se lover chaque soir contre le corps de l’homme qu’on aime…? Et même quelqu’un à qui raconter ses Etats d’âme de temps en temps et pour qui on compte, qui est là quand on rentre chez soi. Et qui vous fête votre anniversaire surprise avec tous vos amis et les siens…

Perdre la chance de rencontrer un homme libre qui serait heureux de vous faire rentrer dans sa vie, lui ?

Et tout ça pour quoi ? Quelques parties de papattes en l’air quand monsieur en a envie (mais pas quand nous on en a envie), un ou deux week-ends dans l’année si il arrive à bien mentir à sa femme (« c’est un séminaire, chérie, le patron exige que j’y suis »), et parfois, justement des week-ends de séminaires dans des novotels pourris, et quelques restaurants où il paye en liquide, ce qui fait chelou vis à vis du personnel qui se dit: « tiens, un couple illégitime… »

Beurk.

Pas pour moi.

Les hommes mariés qui me plaisent resteront à leur place de fantasme, et pas question que je m’en approche.

Les divorcés et les veufs, ça se discute. Parfois, certains sont mariés dans leur tête avec leur ex ou avec son fantôme, alors, il faudra qu’ils prouvent qu’ils sont disponible pour une autre histoire. Pour pouvoir s’engager. Construire ensemble, et accepter l’autre tel qu’il est, avec le pack complet. Pas juste une portion…

L’Amour, c’est être pleinement disponible pour l’autre, sans restriction. Dans les deux sens. On demande souvent aux femmes de l’être (et la maîtresse doit obéir au doigt et à l’œil, « Ma chérie, je me suis libérée ce soir, on baise ? » (bon je vais vite parce qu’en général il y a un peu plus les formes… )… Et toute notre sortie-copines-ciné-soirée chez Romain qui est si rigolo, s’effondre… » « Bien sûr, chéri, je décommande… » ), beaucoup plus rarement aux hommes. Comme si la liberté, c’est un truc de mecs…

Bref, ces mecs non disponibles, c’est beaucoup de souffrance et je n’en ai plus envie.

NB: En fait, je n’en ai jamais eu envie. Je trouve cela humiliant et détestable. Mais je me suis faite avoir, et donc j’ai un certain vécu en la matière.

Les hommes mariés avec qui j’ai eu des relations éphémères m’ont tous menti. Je les croyais libres, et c’est quand j’ai découvert la vérité, quand j’ai réalisé qu’il avaient une femme avec qui ils vivaient, que j’ai dit stop… Je n’ai jamais accepté cela.

Alors bien sûr, il y a eu ceux qui ont continué à me mentir et à prétendre que tout était fini, qu’ils étaient sur le départ, que c’était juste le temps de se monter sympa en la ménageant « je ne vais quand même pas la mettre à la rue »… Pipeau. J’y croyais. Je les croyais libres, ce n’était qu’une question de temps et je les découvrais, main dans la main en train de rigoler ensemble, 6 mois plus tard… Ou encore, qu’il l’avait quitté, qu’il ne voyait plus personne, pour découvrir par hasard qu’ils vivaient ensemble depuis 10 ans et avaient un fils ensemble… Pipeau Mytho…

J’ai été incroyablement naïve. Et je me suis fait bien mal.

Alors, si je ne rencontre que des hommes non disponibles, ils peuvent passer leur chemin, autant rester célibataire, heureuse et libre…

Non ?

Bisous

 

 

Eugénie Simar, épouse Falabrègues 1880 – 1965

Eugénie Simar, épouse Falabrègues

1880 – 1964

 

Une autre de mes arrière-grand-mère m’a sauvée, d’une certaine manière, de ce sombre héritage. Elle m’a transmis un legs de fierté et de puissance féminine, qui, mine de rien, m’a poussée, au fil du temps, à remettre en question les diktats de la lignée maternelle. Pour ceux qui n’ont pas trop suivi, je rappelle qu’ils étaient, si on veut résumer : Etre une femme, c’est être une merde, Point.

 

Mes souvenirs de cette arrière grand mère sont plus flous et vagues. J’avais 2 ans quand elle est morte et je n’ai bien évidemment, aucun souvenir de cette dame. Et comme les gens heureux n’ont pas d’Histoire, les traces en moi sont ténues. Mon frère a plus de souvenirs. Mon ainé de 7 ans, il était assez grand pour cela : « C’était une petite mémé ratatinée dans son fauteuil dans la pénombre, parlant avec Pépé en provençal, nous appelant ses « cacaloua in or » (petits escargots en or) et qui faisait mine de corriger pépé en disant qu’elle pouvait lui donner une gifle, que le mur lui en rendrait une autre! Ce qui m’étonnait beaucoup car elle était presque plus petite que moi et pépé faisait semblant d’avoir peur… »

 

Ce qui s’imprime en nous et nous condamne à souffrir, à répéter, à devoir gérer sont les anciennes blessures. Lorsqu’un parent a pris en charge correctement sa vie, lorsqu’il a eu une belle vie, il ne transmet pas de traumatismes ou de croyances limitantes. Ce sont des parents que l’on peut quitter, c’est à dire qui nous permettent d’écrire nous-mêmes, librement, notre propre histoire. Ceux qui continuent de vivre en nous, comme des fantômes, sont ceux qui nous transmettent leurs blessures, leurs interdits, leurs mal-être, parce que, de génération en génération, le non-dit bloque la guérison. Et pour qu’il y ait non-dit, il faut qu’il y ait honte, peur, colère. Généralement pas joie, bonheur ou fierté.

 

Eugénie n’a jamais imaginé, ne serait-ce qu’une seconde, qu’elle pourrait ne pas avoir de la valeur parce qu’elle était une femme. Cette idée l’aurait stupéfiée et ahurie. Elle a pris sa place dans le monde, et s’y est affirmée tranquillement sans que personne, d’ailleurs, ne la lui conteste, cette place, et certainement pas les hommes. Cette certitude tranquille lui a donné une force qui l’a faite respecter (et vaguement crainte) par sa famille et son entourage. D’après son plus jeune fils, tonton Jean, c’était une femme au caractère bien trempé.

Pour autant, ce n’était pas une révoltée ni une asociale, encore moins ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une féministe. Mais simplement, instinctivement, elle a su poser des limites et s’affirmer comme une personne qui compte, respectable et digne d’être aimée.

Ainsi, Les hommes de la famille de mon père auraient eu honte de manquer de respect à quelqu’un, ou de frapper une femme. Ma famille paternelle portait des valeurs fortes. Des valeurs de respect de l’autre et de soi, d’honnêteté, de droiture et d’intelligence.

 

Ce respect, cet amour, je l’ai vu dans les yeux de mon grand-père (mon Pépé) lorsqu’il me chantait des chansons provençales, alors que j’étais assise sur ses genoux :

 

Ai de ma maire

me vole marida

Laliretto

Ai de ma maire

me vole marida

 

Vole prendre un homo

Que sace travailla

Laliretto

Vole prendre un homo

Que sace travailla…

 

Je ne suis pas sûre de l’orthographe, c’est du provençal et je n’ai eu accès qu’à l’oral. Les félibriges voudront bien me pardonner. Cela veut dire : « Ah, ma mère, je veux me marier, je veux prendre un homme qui sache travailler… »  La suite, c’est : « Travailler la vigne, moissonner le blé. Nous tiendrons une boutique, nous vendrons du tabac, 6 sous le rouge, 12 le muscat. »

 

Tiens, tiens… L’homme travaille aux champs (et il a intérêt de le faire bien…), mais ils sont ensemble pour gérer la boutique. Loin d’être un élément du décor, juste bonne à se soumettre, la femme a toute sa place dans le couple… Il y a un « nous » …

 

Changement de décor.

 

Au lieu des sombres forêts de sapins des Vosges et ses odeurs de bois, de champignons et d’humidité, au lieu des neiges blanches qui scintillent au soleil d’hiver, et des myrtilles bleues qui tapissent les clairières, au lieu des ruisseaux rafraichissants dans lesquels les éclats de soleil jouent et illuminent la forêt et au lieu des fermes rassemblées autour de l’Eglise et du café, et des fêtes de la bière, j’ai grandi dans la garrigue odorante de lavande et de romarin, les embrassades violentes du Mistral, le ciel bleu et la morsure du soleil, en Provence.

 

Et surtout, au lieu d’une image de la femme dégradée, juste bonne à servir son homme, qui ne se gène pas pour la tromper, la battre et l’utiliser selon son bon plaisir sans jamais se préoccuper du sien (c’est littéralement impensable), j’ai grandi dans une culture, patriarcale, certes (les méditerranéens sont connus pour leur côté hâbleurs apparemment un peu macho) mais dans lequel la femme avait toute sa place et était respectée et même aimée… Wouaouh ! Choc des cultures !

 

Mon arrière grand-mère est née dans la Provence des Félibriges, dans la fierté de la culture provençale.

 

En 1854, Fréderic Mistral fonde l’association Lou Felibrige pour donner des structures linguistiques stables à la langue provençale. L’association rassemble 7 poètes provençaux : Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Gièra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. En 1859, Mistral publie de Tresor dou Felibrige, premier dictionnaire provençal-français. Le Provençal n’est donc pas un dialecte mais bien une langue.

 

A la fin du siècle, lorsque mon arrière grand mère voit le jour, cette renaissance culturelle est dynamique et largement répendue en Provence. Les provençaux redécouvrent toute la valeur de leur culture et en sont fiers.

A l’époque, tout le monde parlait provençal, comme dans la plupart des provinces françaises. Mais la plupart des régions parlaient des dialectes, des patois. La langue du peuple était méprisée, inculte. Du français d’Ile de France et à mépriser les cultures locales. Depuis l’avènement de la 3eme République, c’est Paris qui menait la danse et tout le monde, en France, devait accepter son hégémonie. L’école de Jules Ferry imposait le français à tous les élèves. Les langues locales, le provençal, le breton, le basque étaient interdites et gare à l’enfant qui laissait échapper des mots qui n’étaient pas en français, il était battu et puni. Ridiculisé aussi.

 

Or, la Provence, consciente de son passé grec et romain, la Grande Culture, a toujours considéré les « gens du nord » (le « Nord » des provençaux commençant à Valence, dans la vallée du Rhône) comme, culturellement, des barbares.

 

Il faut dire que les traces de la civilisation gallo-romaine sont encore très présentes en Provence. Des monuments (des arènes de Nîmes ou d’Arles, en passant par le théâtre ou les Aliscants d’Arles, le pont du Gard, les arcs de Triomphe de St Rémy de Provence ou la cité antique de Glanum… ), certes, mais aussi un état d’esprit qui maintient une vie intellectuelle riche et vivante. Les provençaux se sentent héritiers de la culture latine (le provençal est encore assez proche du latin), de cette civilisation du « verbe » et des penseurs, humaniste et cultivée.

 

Rares sont les « mas » sans leur poète, ou leur conteur. Les bergers chantent comme les troubadours du Moyen-Age et déclament des poèmes en gardant les moutons. Des traces de la civilisation grecque et latine subsistent dans les traditions populaires. Les courses camarguaises rappellent les jeux dans lesquels les taureaux et les hommes s’affrontaient dans l’antique Crète (sans mise à mort de l’animal), les figures de la farandole se retrouvent sur des fresques minoennes.

Au quotidien, les gens vont au théâtre, à l’opéra, au concert, même si c’est au poulailler, sur les places les moins chères. Il est vrai que la vie se tient essentiellement dans les villages. La Provence est urbaine, même si il y a, en Camargue ou dans la plaine de la Crau, de grandes exploitations agricoles. Les débats sur les terrasses des cafés ressemblaient à s’y méprendre aux échanges, parfois homériques, des citoyens antiques avec de grands discours et des effets de manche ; les marchés avaient la même couleur et les mêmes ambiances de ceux des antiques cités : vin, olives, tomates, aubergines, pain, grenades et citrons… La filiation est claire.

 

En résumé, les provençaux ne pouvaient accepter de se soumettre aux exigences des « parisiens » sans réagir. Cette fierté culturelle, je l’ai partagée avec mon grand père et j’ai aimé cette terre âpre, violente et tendre, magnifique.

 

Eugénie est née à Chateaurenard le 17 décembre 1876.

Elle avait environ 10 ans lorsque Van Gogh a vécu à Arles. A peu prés à cette époque, Cézanne travaillait dans les garrigues au dessus d’Aix, Zola et Alphonse Daudet étaient montés à Paris pour faire une carrière littéraire, et Mistral dirigeait les félibriges et écrivait Mireio (Mireille). C’est amusant de penser qu’elle aurait pu les croiser au détour d’un chemin, installés devant leur chevalet ou se promenant pour chercher l’inspiration. Chateaurenard, en dessous d’Avignon, est à la limite du Vaucluse et des Bouches du Rhône. Aix et Arles ne sont vraiment pas très loin.

 

Dans une famille très modeste de la petite ville, Alexandrine, la femme d’ Auguste, vient de donner naissance à une petite fille, Eugénie. La famille, les voisins et les amis viennent féliciter la jeune maman en lui apportant le « panier de Naissance ». Il comprend un œuf, du pain, du miel, du sel et une allumette. Il est accompagné des voeux suivants :

Que siègue plèn coume un ioù

(Qu’il soit plein comme un oeuf (comblé de biens matériels et spirituels))

Que siègue bon coume dou pan

Qu’il soit bon comme le pain

Que siègue dous coume lou mèu

Qu’il soit doux comme le miel

Que siègue san coume la sau

Qu’il soit sain comme le sel (symbole de santé)

Que siègue dre coume uno brouqueto

Qu’il soit droit comme une allumette

Son père était donc roulier. Il conduisait une charrette de 2 chevaux pour amener des produits maraîchers à Marseille, Chateaurenard étant (et est toujours) un centre important de Gros pour les fruits et légumes. Il travaillait surtout pour un pépiniériste qui envoyait des plantes (ceps de vigne, oliviers, jeunes arbustes…) vers l’Algérie nouvellement colonisée, via Marseille.

De bon matin, il partait et accompagnait à pied la charrette remplie de plantes, jusqu’à Marseille, soit à peu près 100 km. Cela devait lui prendre 2 jours. Deux jours sur les chemins en terre battue, sous les platanes, à croiser les coches et les charrettes de paysans. Deux jours de marche, à parfois lutter contre le Mistral au retour, ou retenir les chevaux dans les descentes à l’aller. Des champs d’oliviers, des prairies pour les moutons en hivers (l’été, les troupeaux sont en transhumance), des abricotiers et des cerisiers, les cailloux de la Crau et son soleil infernal, la Durance, et sans doute Salon de Provence, où j’irai vivre 11 ans bien plus tard.

A la fête de la Madeleine (la Rouge, celle des républicains laïcs, la Ste Madeleine « Blanche » était celle des royalistes) il conduisait le char avec 5 chevaux, ce qui n’est pas une mince affaire dans les ruelles étroites de la ville ! D’autant plus que la foule qui se presse autour, la musique de la fanfare et tout ce qui allait avec la fête, qui pourrait effrayer les chevaux.

La terre est pauvre, lessivée par les pluie, ravagées par les feux et les chèvres qui grignotent le moindre arbuste, le climat passe de la violence du soleil à celle du Mistral en passant par celle des orages diluviens.

L’eau est rare, précieuse, les pluies sont trop rares pour irriguer la terre et lorsqu’elle tombent elles sont brutales et ravinent les collines de la terre. La terre ne produit pas beaucoup, et au prix d’un travail acharné. Il faut construire des bancau, sorte de terrasses le long des collines, irriguer ou arroser sans cesse, tailler, ramasser à la main les olives, les tomates et les aubergines, s’occuper des troupeaux de moutons, les emmener en transhumance.

La Provence n’est pas une terre riche comme la Beauce ou la Normandie. Mais la vie pouvait être agréable et joyeuse. Bien sûr, comme ailleurs, le travail commençait tôt et finissait tard. Les bourgeois, en cette fin de XIXeme siècle qui s’industrialisait, exploitaient sans vergogne les pauvres, le nécessiteux et ceux qui ne possédaient que leurs bras. Les gens n’étaient pas forcément meilleurs.

Mais en Provence, la nature, les paysages, les eaux bleues de la Méditerranée offraient le luxe de leur beauté. La vie pouvait être douce. On fait la sieste ! Le rythme est raisonnable. Il y a une intelligence de vie qui donne de l’importance aux relations humaines, aux temps de repos, à une certaine humilité qui se souvient que nous ne sommes que des humains. Ici, on sait vivre. On en prend le temps… On laisse la grandiloquence et l’héroïsme aux discours de pastis, le soir à la fraîche.

La France, au moment où mes deux grand mères viennent au monde, était encore traumatisée par la défaite de 1970, l’effondrement du second Empire et les horreurs de la Commune. Mais si les blessures de cette guerre restaient vivaces dans l’Est de la France, en Provence, tout cela était bien lointain. On en avait des nouvelles par le Petit Journal et on se racontait les potins autour du pastis, au café, dans la douceur du soir ou à l’ombre des platanes du Cours (la rue principale). Les articles des journaux, des trucs de parisiens…

Il y avait bien quelques artistes un peu fous qui avaient défrayés la Chronique locale : Van Gogh le hollandais avec Paul Gauguin et son oreille coupée, Cézanne qui crapahute dans la garrigue au lieu de rester tranquillement dans son atelier… mais la trame des jours était à la fois passionnée et tendre, humble et riche, intelligente et simple. La fraternité et la solidarité était réelle sans être mièvre. La petite Eugénie a été accueillie avec beaucoup d’amour et de joie.

Les femmes s’habillaient avec des dentelles et des rubans, en un costume raffiné et élégant. Dans les années 1890, les jours de fête, sa maman habillée en « arlésienne », les cheveux rassemblés dans un ruban de velours, les épaules couvertes de la « chapelle » de dentelle, Eugénie, petite fille, était habillée en Mireille avec le bonnet de dentelle à oreilles dressées, le jupon coloré coupé dans une indienne de coton. Elle devait être bien fière des prouesses de son papa, menant les chevaux du char dans la cohue de la fête. En été, lors des fêtes de la St jean, bon danseur, il conduisait la farandole. Le conducteur est celui qui dirige la farandole et initie les figures. Légère et sautillante, elle se déroulait, s’enroulait et s’organisait en figures compliquées sur les places et les Cours, entrainée par les tambourinaires et les joueurs de Galoubet.

La place des femmes, dans mon pays natal est bien loin du patriarcat parfois violent que l’on peut observer dans le Nord de la France, en tout cas dans ma famille maternelle. Dans ma famille provençale, les femmes ont toujours été respectées, généralement aimées et prennent naturellement leur place sans que les hommes cherchent à les rabaisser. Les femmes, si elles respectent les apparences de la suprématie masculine, n’ont aucune intention de réellement s’y soumettre. Ainsi, il y a un code de conduite : l’homme a la place d’honneur à la table familiale et il est servi le premier, mais ce sont les femmes qui décident de tout ou presque. Et cela contente tout le monde. En tout cas, c’était ainsi chez nous.

Mon pays… Son ciel bleu immense qui appelle à la liberté, son soleil généreux qui illumine tout d’or, mais qui peut aussi brûler impitoyablement, la mer qui peut être douce et transparente, maternelle et fraîche comme une caresse, mais qui peut aussi se montrer brutale et déchainée, passionnée et révoltée. Le Mistral qui nettoie le ciel et ne sait pas se soumettre. La lavande, les odeurs de la garrigue qui griffe les mollets, le jus du melon qui coule sur le menton, les cerises cueillies dans l’arbre, les amandes qui croquent dans le nougat… Mon pays, donc, chante bien trop fort l’amour, la liberté et le bonheur, pour que moi, fille de Provence, je puisse renoncer à aimer la vie.

Autant, dans ma lignée maternelle, avoir un bébé-fille a toujours été considéré comme un ennui au mieux, un drame au pire, autant, dans la famille de mon père, c’était une joie.

Eugénie n’a été maman que de garçons. La tradition familiale dit que l’on aurait bien aimé avoir aussi une fille chez les Falabrègues. Je réaliserai ce désir en arrivant au monde.

Eugénie était une femme intelligente et forte. Elle aimait la musique et chantait des airs d’opérettes et d’opéra tout en s’occupant de sa maisonnée. Elle a élevé ses fils avec droiture et bonté. Mais il ne fallait pas lui marcher sur les pieds ! Lorsque son fils, mon grand-père, a voulu divorcer de sa femme, elle le lui a interdit : « Tu l’as voulu, tu la gardes ! ». Et pourtant elle n’appréciait pas du tout sa bru, qui le lui rendait bien, d’ailleurs.

Jeune fille, Eugénie gagnait sa vie en confectionnant à domicile des empeignes de chaussures à la machine à coudre.

Elle se marie, le 13 avril 1899, avec Jean-Baptiste (dit Fernand) Falabrègues, ouvrier agricole. Il a 3 ans de plus qu’elle, originaire de Bagnols sur Cèze, de l’autre côté du Rhône par rapport à Orange. Son premier enfant, Gustave Emilien, nait le 16 septembre 1900.

Elle aura 6 fils. Gustave, Emile né en 1905, Claude né en 1907 (décédé à 2 ans), Jean né en 1911, Fernand né en 1915 (décédé à 1 an) et Etienne né en 1918 (et décédé à 2 mois). Elle a eu son lot de joies et de larmes.

Le père de son mari, Pierre (Jean Baptiste) Falabrègues, militaire et maître d’armes, était de la génération née dans les années 1810-1812, sous Napoléon Ier. Revenu de ses campagnes militaires sous la Restauration et le Second empire, il se marie à 60 ans. Il meurt, ainsi que sa femme, alors que son fils est tout petit.

Ce seront les religieuses qui vont le recueillir et l’élever. Cela lui permet d’apprendre à lire et écrire. Avec ce bagage, qui n’était pas si courant à l’époque, il rentre au service d’une famille de grands commerçants, les Fléchon, dont le chef de famille, lui, ne savait ni lire ni écrire. Il gérera l’administratif. Apprécié dans son travail, son patron lui propose de s’associer avec lui. Il préfèrera passer le concours de receveur des postes. La fonction publique, c’était la sécurité.

Lors de ses tournées de facteur, il refuse le « petit coup » (de gnole ou de vin), et préfère un café. Cela lui évitera la cyrhose mais pas l’attaque cardiaque. Il décèdera à 68 ans, en 1941.

Eugénie suit bien sûr son mari dans ses différentes affectations. Elle va en pays français alors qu’elle ne parle que provençal. Ce n’est pas facile, mais elle s’adapte. Elle apprend. Elle a peu de moyens, aussi, et elle doit souvent refuser à ses enfants les jeux et les petits plaisirs des autres enfants. Mais elle fait avec. Ce n’est pas grave. Elle fredonne : « Poussez, poussez, l’escarpolette, … ». Elle chante des chansons provençales, elle a son franc parler et la langue de mes ancêtres raisonne, harmonieuse et colorée, vive et ensoleillée, dans son foyer.

Elle est ambitieuse pour ses fils. Même si à l’école, mon grand père et ses autres fils, se font taper sur les doigts s’ils se laissent aller à parler leur langue maternelle.

Intelligent, la famille apprend vite le français. Eugénie exige que ses fils travaillent bien. Gustave, son fils ainé, mon grand père, sera remarqué par le maître d’école qui veut l’aider à entrer au collège, qui était alors payant. Eugénie ne veut pas faire de favoritisme dans ses enfants. Puisqu’elle ne pourra pas payer les mêmes études à ses autres fils, Gustave s’arrêtera au certificat d’études. Pourtant, ses trois fils vivants auront tous de belles carrières. De cours du soir en examens, en partant pourtant du bas de l’échelle, ils auront des postes prestigieux à leur retraite. Eugénie n’aurait pas accepté qu’il en fut autrement.

A la retraite de son mari, Eugénie, que l’on appelait la « Mémé Chateaurenard », était revenue dans sa ville d’origine. Assez rapidement veuve, elle organise sa vie, revoit les Fléchons, s’occupe. Elle est morte à 88 ans, en 1964, entourée de ses enfants, petits enfants et arrière petits enfants. On me l’a décrite comme une petite femme, « ragaguinée », mais ayant conservé un sacré caractère et son franc parler.

Grâce à elle, grâce à mon Pépé, il y a toujours eu en moi quelque chose qui ne pouvait accepter les impératifs hérités de ma ligné maternelle : la honte d’exister, l’interdiction de dire NON aux hommes. Ce quelque chose qui me disait que ce n’était pas normal, même si pendant longtemps, je n’ai pas osé m’y soustraire. Le sang d’Eugénie en moi bouillait de colère et d’incompréhension face à ces femmes de ma lignée maternelle qui s’étaient laissées faire. Je ne comprenais pas. Je voulais les venger… Et je répétais les mêmes conditionnements…

Pourtant cet héritage paternel a construit en moi les bases de mon identité profonde. Je suis la fille du Mistral bien plus que celle des sapins. Parce que mes ancêtres provençaux m’ont laissé libres d’être celle que je souhaitais être. Mais il a fallu beaucoup de temps, car très vite j’ai été seule pour me construire.

Cette force, celle du soleil et de la Méditerranée, m’a en permanence poussée à remettre en question ma place déniée, ma dignité interdite, ma liberté tronquée. Dès l’enfance. Je n’ai certainement pas été une enfant facile et encore moins une jeune fille avenante. J’étais dans une révolte brouillonne et coléreuse, méfiante et terrifiée, qui me faisait passer de l’exaltation à une lourde tristesse, dans un conflit intérieur permanent auquel je ne comprenais pas grand chose. Et ma famille encore moins.

Seule fille de ma fratrie, je devais porter, seule, les contradictions de mes deux lignées concernant la place des femmes. Cela n’intéressait personne. Eugénie n’était plus de ce monde, Pépé est mort alors que j’avais 10 ans. J’étais seule.

 

Eugénie

Eugénie Simar, épouse Falabrègues

1880 – 1965

Mon autre arrière grand mère m’a sauvée. Elle m’a transmis un héritage de fierté et de puissance féminine qui m’a poussée, au fil du temps, à remettre en question les diktats de la lignée maternelle, qui étaient, si on veut résumer : Etre une femme, c’est être une merde, Point.

Eugénie n’a jamais imaginé, ne serait-ce qu’une seconde qu’elle pourrait ne pas avoir de la valeur parce qu’elle était une femme. Cette idée l’aurait stupéfiée et ahurie. Elle a pris sa place dans le monde, et s’y est affirmée tranquillement sans que personne, d’ailleurs, ne la lui conteste et certainement pas les hommes. Cette certitude tranquille lui a donné une force qui l’a faite respecter (et vaguement crainte) par sa famille et son entourage. Ce respect, cet amour, je l’ai vu dans les yeux de mon grand père lorsqu’il me regardait en me chantant des chansons provençales :

Ai de ma maire

me vole marida

Laliretto

Ai de ma maire

me vole marida

Vole prendre un homo

Que sace travailla

Laliretto

Vole prendre un homo

Que sace travailla…

Je ne suis pas sûre de l’orthographe, c’est du provençal et je n’ai eu accès qu’à l’oral. Cela veut dire : Ah, ma mère, je veux me marier, je veux prendre un homme qui sache travailler…

Changement de décor. Au lieu des sombres forêts de sapins des Vosges et ses odeurs de bois, de champignons et d’humidité, au lieu des neiges blanches qui scintillent au soleil d’hiver, et des myrtilles bleues qui tapissent les clairières, au lieu des ruisseaux rafraichissants dans lesquels les éclats de soleil jouent et illuminent la forêt et au lieu des fermes rassemblées autour de l’Eglise et du café, et des fêtes de la bière, j’ai grandi dans la garrigue odorante de lavande et de romarin, les embrassades violentes du Mistral, le ciel bleu et la morsure du soleil, en Provence.

Mon arrière grand mère est née dans la Provence des Felibriges, dans la fierté de la culture provençale. En 1854, Frederic Mistral fonde l’association Lou Felibrige pour sauvegarder et donner des structures linguistiques stables à la langue provençale. L’association rassemble 7 poètes provençaux : Frederic Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Gièra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. En 1859, Mistral publie de Tresor dou Felibrige, premier dictionnaire provençal-français. Le Provençal n’est donc pas un dialecte mais bien une langue.

A l’époque, tout le monde parlait provençal. Du moins dans le peuple. Seule l’administration et les notables parlaient français. Depuis Napoléon, la France avait tendance à s’unifier et à mépriser les cultures locales. C’est Paris qui menait la danse et les autres devaient accepter son hégémonie.

Or la Provence, consciente de son passé romain, a toujours considéré les « gens du Nord » (le nord commençant à Valence, dans la vallée du Rhône) comme, culturellement, des barbares.

Il faut dire que les traces de la civilisation gallo romaine sont encore très présentes en Provence. Des monuments (les Arènes et le théâtre antique d’Arles, les Arcs de triomphe de St Rémy, La maison carrée de Nîmes…) certes, mais aussi un état d’esprit qui maintient une vie intellectuelle riche et vivante. Rares sont les « mas » sans leur poète, leur conteur, leur artiste.

Les bergers chantent comme les troubadours du Moyen Age et déclament des poèmes en gardant les moutons. Les courses camarguaises rappellent les jeux dans lesquels les taureaux et les hommes s’affrontaient dans l’antique Crète, les figures de la farandole se retrouvent sur des fresques grecques. Les gens vont au théâtre, à l’opéra, au concert, même si c’est au poulailler, sur les places les moins chères. Les débats sur les terrasses des cafés devaient ressembler à s’y méprendre aux échanges homériques des citoyens antiques, les marchés avaient la même couleur et les mêmes ambiances de ceux des antiques cités.

Les provençaux ne pouvaient accepter de se soumettre aux exigences des parisiens sans réagir.

Eugénie est née à Chateaurenard dans les années 1880. Elle avait environ 8 ans lorsque Van Gogh a vécu à Arles et c’est amusant de penser qu’elle aurait pu le croiser au détour d’un chemin, installé devant son chevalet. Chateaurenard, en dessous d’Avignon, est à la limite du Vaucluse et des Bouches du Rhône, Arles n’est vraiment pas très loin.

Dans une famille très modeste de la petite ville, la femme du roulier Simar vient de donner naissance à une petite fille Eugénie. La famille, les voisins et les amis viennent féliciter la jeune maman en lui apportant le « panier de Naissance ». Il comprend un œuf, du pain, du miel, du sel et une allumette. Il est accompagné des voeux suivants :

Que siègue plèn coume un ioù

(Qu’il soit plein comme un oeuf (comblé de biens matériels et spirituels))

Que siègue bon coume dou pan

Qu’il soit bon comme le pain

Que siègue dous coume lou mèu

Qu’il soit doux comme le miel

Que siègue san coume la sau

Qu’il soit sain comme le sel (symbole de santé)

Que siègue dre coume uno brouqueto

Qu’il soit droit comme une allumette

On imagine que la famille a du pouvoir faire quelques omelettes après la naissance !

Son père était donc roulier. Il conduisait une charrette de 2 chevaux pour amener des produits maraîchers à Marseille, Chateaurenard étant (et est toujours) un centre important de Gros pour les fruits et légumes. Il travaillait surtout pour un pépiniériste qui envoyait des plantes (ceps de vigne, oliviers, jeunes arbustes…) vers l’Algérie nouvellement colonisée, via Marseille. Il accompagnait à pied la charrette remplie de plantes, jusqu’à Marseille, soit à peu près 100 km.

A la fête de la Madeleine (la Rouge, celle des républicains laïcs, la Ste Madeleine « Blanche » était celle des royalistes) il conduisait le char avec 5 chevaux, ce qui n’est pas une mince affaire dans les ruelles étroites de la ville et avec la foule qui se presse autour, la musique de la fanfare et tout ce qui pourrait effrayer les chevaux.

La terre est pauvre, le climat passe de la violence du soleil à celle du Mistral. L’eau est rare, précieuse, les pluies sont rares et lorsqu’elle tombent elles sont brutales et ravinent les collines de la terre. La terre ne produit pas beaucoup, et au prix d’un travail acharné. Il faut construire des bancau , sorte de terrasses le long des collines, irriguer ou arroser sans cesse, tailler, ramasser à la main les olives, les tomates et les aubergines, s’occuper des troupeaux de moutons, les emmener en transhumance. La Provence n’est pas une terre riche comme la Beauce ou la Normandie. Mais la vie pouvait être agréable et joyeuse. Le travail commençait tôt et finissait tard, les bourgeois, comme ailleurs en cette fin de XIX eme siècle qui s’industrialisait, exploitait sans vergogne les pauvres, le nécessiteux et ceux qui ne possédaient que leurs bras. Mais en Provence, la nature, les paysages, les eaux bleues de la Méditerranée offraient le luxe de sa beauté gratuitement. Et puis, en provence, on fait la sieste ! Cela donne un rythme plus tranquille à la vie !

La France, au moment où mes deux grand mères viennent au monde, était encore traumatisée par la défaite de 1970, l’effondrement du second Empire et les horreurs de la Commune. Mais si les blessures de cette guerre restaient vivaces dans l’Est de la France, en Provence, tout cela était bien lointain. On en avait des nouvelles par le Petit Journal et les potins autour du pastis, au café, dans la douceur du soir ou à l’ombre des platanes du Cours (la rue principale). Des trucs de parisiens…

Il y avait bien quelques artistes un peu fous qui avaient défrayés la Chronique : Van Gogh le hollandais, Cézanne, Zola… mais la trame des jours était à la fois passionnée et tendre, humble et riche, intelligente et simple. La fraternité et la solidarité était réelle sans être mièvre. La petite Eugénie a été accueillie avec beaucoup d’amour et de joie.

Les femmes s’habillaient avec des dentelles et des rubans, en un costume raffiné et élégant. Dans les années 1890, Eugénie, petite fille, était habillée les jours de fête en Mireille avec le bonnet de dentelle à oreilles dressées, le jupon coloré coupé dans une indienne de coton. Elle devait être bien fière des prouesses de son papa, menant les chevaux du char dans la cohue de la fête. En été, lors des fêtes de la St jean, bon danseur, il conduisait la farandole. Le conducteur est celui qui dirige la farandole et initie les figures. Légère et sautillante, elle se déroulait, s’enroulait et s’organisait en figures compliquées sur les places et les Cours, entrainée par les tambourinaires et les joueurs de Galoubet.

La place des femmes, dans mon pays natal est bien loin du patriarcat parfois violent que l(on peut observer dans le Nord de la France. Dans ma famille provençale, les femmes ont toujours été respectées, aimées et prennent naturellement leur place sans que les hommes cherchent à les rabaisser. Les femmes, si elles respectent les apparences de la suprématie masculine, n’ont aucune intention de réellement s’y soumettre. Il y a un code de conduite pour la place de l’homme qui a la place d’honneur à la table familial et qui est servi le premier, mais ce sont les femmes qui décident de tout. Et cela contente tout le monde.

Mon pays… Son ciel bleu immense qui appelle à la liberté, son soleil généreux, la mer qui peut être si douce et transparente, maternelle et fraîche comme une caresse, peut aussi se montrer brutale et déchainée, passionnée et révoltée. Le Mistral qui nettoie le ciel et ne sait pas se soumettre. Mon pays, donc, chante bien trop fort l’amour, la liberté et le bonheur pour que les femmes renoncent à leur puissance.

Fin de vie

Gustave fera payer cher à Arthémise et à sa fille ce mariage forcé. Il va battre sa femme et sa fille. Ma grand mère en fera encore des cauchemars à 85 ans. Il ne sera un père que pour son fils qui arrivera un peu plus tard.

René est le préféré, l’enfant du mariage, l’enfant légitime, celui qui aura tous les droits. Arthémise retrouve un peu de bonheur avec son fils qui lui redonne un peu de fierté. Soumise à l’arbitraire masculin, elle accepte la primauté de son garçon sur sa fille et cela est présenté comme parfaitement naturel. Un privilège qui est tellement évident dans ma famille qu’il ne vient à l’idée de personne de le remettre en cause. La fille est la source du mal, la cause de souffrances. Le mieux qu’elle puisse faire est de disparaître, de ne rien revendiquer, de ne rien dire, d’être transparente au service des hommes. Heureuse quand celui-ci ne la bat pas, et se contentant de ce « bonheur » là.

René est un gentil garçon et il rend bien sa tendresse à sa mère. Comment réagit-il à la violence de son père envers sa mère et sa sœur, je ne le sait pas. C’est une partie de ma famille que je ne connais pas. Contrairement à mes frères, je n’ai pas participé à des réunions familiales dont je puisse me souvenir, mariages, baptêmes, enterrements, réunions diverses. J’étais simplement oubliée des invitations… étonnant, non ? Bref. Je n’ai pas eu de renseignements de ce côté là de la famille.

Toujours est il que la colère refoulée d’Arthémise, à cause de la violence de Gustave et des hommes, va faire qu’elle va interdire inconsciemment à son fils de devenir un homme. Son fils, qu’elle aime, doit rester un petit garçon pour ne pas devenir un de ces soudards violents et dégueulasse qui lui ont fait du mal. Elle ne pourrait pas l’accepter. Il doit rester gentil, inoffensif. Elle le castre. Et cet inconscient a été transmis à ma grand mère, à ma mère et à moi. Nous avons castré nos fils ou petits fils. Par peur et par colère héritée.

Marie s’occupe de son petit frère. Sa mère et son père travaillant sans relâche dans leur boutique, elle est responsabilisée très tôt pour remplacer sa mère auprès du petit.

Arthémise s’épuise au travail. La charcuterie devient importante et malgré les employés, elle doit être disponible en permanence, son mari s’occupant des approvisionnements et de la fabrication. La spécialité de Gustave, ce sont le Pâtés Lorrains. Des tourtes à la viande qu’il allait livrer dans les « diners » en ville et sur lesquels il a bâti sa fortune. Il cuisine bien et la qualité de ses productions lui valent une très bonne réputation.

Ces années d’après guerre sont celles de la bourgeoisie triomphante. Les « rentiers » tiennent le haut du pavé et la stabilité monétaire permet à des artisans de grimper dans l’échelle sociale, en travaillant dur et en économisant sou à sou. L’argent devient l’étalon de la valeur sociale, de la respectabilité. Simples paysans dans un pays âpre, même s’il est magnifique lorsque l’on n’a pas à en tirer de quoi se nourrir, mes arrières grands parents sont devenus des petits bourgeois parisiens. Mais au prix de leur vie. Nul temps de repos, de loisirs ou de détente ou même d’autre activité, sociale ou collective. Il faut travailler, travailler, travailler, sans cesse. Surtout les femmes. C’est le leitmotiv qui m’a été transmis. Seul le travail, dans l’obéissance aux ordres, permettait aux femmes d’exister car elle leur donnait une certaine utilité. Les hommes aussi travaillaient dur mais, eux, quand ils rentraient le soir, il fallait prendre « soin d’eux » car il étaient « fatigués » de leur travail. Les femmes, qui avaient travaillé tout autant, voire plus, n’étaient jamais considérées comme fatiguées. Et celles qui se disaient épuisées n’étaient de des feignantes.

Le travail, dans ce monde de petits commerçants, est la valeur suprême car il permet d’avoir une place dans ce grand carnaval. Une place modeste, certes, la « fortune » de mon arrière grand père n’avait rien à voir avec celle des vrais riches de l’époque, mais un prestige certain, au moins dans leur village d’origine.

Aux vacances, la famille allait quelques jours au ban de sapt, voir la famille et aider aux champs. C’était bien souvent le moment de la moisson pendant laquelle on avait besoin de tous les bras disponibles.

Les cousins se retrouvaient et jouaient ensemble. Les parents parlaient politique et petites histoires locales. A partir de 1905, les tensions internationales commençaient à fragiliser ce monde paysan et bourgeois où chacun tenait sa place sans rien revendiquer d’autre. Dans les Vosges, la perte de l’Alsace Lorraine, juste à côté, avait été très durement ressentie. L’Empire allemand était à nos portes, les Vosges en première ligne. Et les revendications allemandes inquiétaient. Le désir de revanche aussi. Lors des repas de famille, pendant que les femmes servaient, toujours debout, à aller chercher plus de pain, du vin ou le plat suivant, les hommes devaient échanger leurs inquiétudes et leurs rodomontades, entraînés par les propagandes revanchardes et chauvines de la France de droite à cette époque… Les allemands, on va n’en faire qu’une bouchée et leur reprendre l’Alsace et la Lorraine. Ben tien ! Ils nous ont foutu la pâté en 1870, bien sûr qu’on va gagner les doigts dans le nez ! Les échecs c’était Napoléon III, La République française, ça allait être autre chose !

Et ça buvait, ça criait, ça se tapait dans le dos, ça fumait du tabac noir et ça donnait des tapes sur les fesses des servantes de ferme qui passaient à portée de bras…

Pendant ce temps-là Arthémise, comme les autres femmes, trimait. Et flétrit. Elle a un regard triste et son visage n’a plus d’âge. Son apparence n’a plus d’importance. Sa vie non plus d’ailleurs. Sa fatigue la rend dure et peu disponible pour ses enfants. Elle subit. Elle est usée.

Vers 1910, Arthémise commence à aller très mal. On lui diagnostique un cancer de l’uterus ou du sein (cela n’est pas clair dans les récits familiaux). « Elle est punie par là où elle a péché ». les thérapies de l’époque sont terribles. On brûle les chairs tumorales. Elle a des plaies douloureuses dues aux traitements. Elle souffre le martyr.

Son mari râle. Elle n’est plus « bonne à rien ». Qui va tenir la maison, la boutique et subir ses assauts conjugaux ? Alors il fait venir sa belle sœur, la jeune sœur d’Arthémise, plus jeune, pour la remplacer. Sous les yeux de Marie et de ses enfants, se met en place, le plus naturellement du monde, une sorte de ménage à trois, ou plutôt un adultère à domicile, mais en famille.

La pauvre malade doit subir, en dernier affront, de se voir trompée sous ses yeux par sa jeune sœur, et de l’accepter.

La guerre a été déclarée en 1914, et les victimes militaires et civiles ont commencé à remplir les cimetières, en particulier dans son pays, les Vosges. Emile Cuny, 25 ans, Eugène Cuny, 47 ans meurent pour la France en 1915, en attendant tant d’autres qui vont remplir les listes de chaque monument aux morts de chaque ville et village français (et allemand). La stupidité et les vanités incompétentes des deux commandements (de chaque côté du front) ont abouti à une pure boucherie.

Au moins, Arthémise ne craint pas pour son fils, bien trop jeune. Lorsque le front est stabilisé, la boutique est rassurée, les allemands ne prendront pas Paris. La vie va continuer. Mais pas pour elle.

Elle meurt en 1915. Elle avait environ 35 ans.

Je ne sais même pas où elle est enterrée. Elle ne compte pas dans la famille.

Je voudrais, en écrivant son histoire, lui redonner sa dignité et tout l’amour dont elle a manqué. Parce qu’elle a été une femme bien, certainement intelligente, et que je suis fière d’elle.

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